Barbarie policière, barbarie sociétale

Les dénonciations des violences policières sont de plus en plus nombreuses, en proportion probable de l’augmentation de ces violences ces vingt dernières années. Elles reçoivent, de la part des policiers et des défenseurs inconditionnels de ces violences, des réponses qui en disent long sur le délabrement des principes fondamentaux d'une société.

Une infirmière en manifestant a lancé des projectiles, des gestes d’insulte, à destination d’on ne sait qui, peut-être des policiers ? Elle est encerclée, tirée par le cheveux, jetée au sol, apparemment blessée par plusieurs policiers en tenue de guerre. Elle demande à prendre son médicament contre l’asthme ? On lui passe les menottes et on lui répond « il fallait y penser avant ». Elle n’oppose aucune résistance physique. On la traine vers un véhicule et on la bâillonne de la main pour l’empêcher de parler à des gens alentour. Plus tard, on interroge un représentant syndical de policiers : il considère ces actions « proportionnées ». Le compte Commissaires de police déclare sur twitter : « La gentille infirmière, qui avait besoin de sa ventoline, et qui est présentée comme une victime de la #Police ! Elle jetait... des projectiles, juste avant son interpellation ! Alors on continue à parler de #PoliceViolence ? ». Comme si cette femme avait « mérité » ce traitement par des policiers. J’ai vu ces images aujourd’hui même 17 juin 2020, comme beaucoup de gens. Coïncidence ? Elle s’appelle Farida.

Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Un exemple hautement significatif. Vous avez fait injure à des policiers ? On vous violente. On vous refuse le droit basique de vous soigner. On vous empêche physiquement de vous exprimer. Au lieu de rester dignes, polis, mesurés, exemplaires donc, des policiers se comportent comme des brutes et bafouent les lois, couverts par leurs chefs. Le même jour plusieurs agents de sécurité de la SNCF s’en prennent ensemble à une femme, quel qu’en soit le motif, la jettent au sol, lui tordent le bras, la frappent, ne s’arrêtent même pas quand on leur crie qu’elle est enceinte. Coïncidence ? Sa peau est foncée. Une autre fois quatre mineurs sont maltraités alors même qu’ils n’avaient rien fait (auraient-ils commis un crime qu’on aurait dû leur opposer une attitude digne). Ou alors un mineur presqu’encore enfant qu’on soupçonne d’avoir voulu voler un scooter (mais qui ne l’a pas fait) est gravement passé à tabac. Coïncidence ? Il a la peau mate. Tout ça dans les 15 derniers jours et c’est loin d’être exhaustif.

Une autre fois, un passant en scooter est tué par des policiers pour les avoir filmés avec son téléphone portable. Une autre fois encore, plus lointaine, deux ados en scooter, sans casques, sont poursuivis par des policiers qui, faute de « discernement », les poussent à l’accident et les conduisent à la mort, alors même qu’il aurait dû s’agir de les en protéger. Pour pas grand chose ou même pour rien, une énorme machinerie répressive, totalement disproportionnée, vous écrase : on vous arrête, on vous prive de liberté, on vous attache et on vous encage comme un animal, on vous fait subir des traitements humiliants, inhumains et dégradants, en vous enfermant de longues heures dans des lieux infects ou dans une camionnette, sans hygiène, sans soins, sans boire et sans manger. Même des enfants, des mineurs, des gens fragiles, malades... Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Défenseur des Droits. Et c’est la Cour Européenne des Droits de l’Homme qui condamne, souvent, la France, pour son non respect de ces droits fondamentaux.

Ce n’est plus une société. C’est la loi du talion, mais disproportionnée. Pas « œil pour œil », mais « œil pour geste, dent pour suspicion, fracture pour faciès bronzé, tabassage pour délit, injure pour rien... ». Il n’y a plus aucune proportionnalité, plus aucune retenue, plus aucun discernement, plus aucun principe essentiel du droit et d’humanité, dans tous ces cas. Alors que vous êtes statutairement innocent.e tant que vous n’êtes pas jugé.e, vous risquez une sorte de peine de mort immédiate ou de torture, pour rien ou pour une simple infraction qui se solderait « normalement » par une amende ou une peine légère. Ou même pour un véritable crime en flagrant délit, qui ne vous prive d’aucun de vos droits fondamentaux et qui, en France, n’est plus puni par des châtiments corporels, des tortures mentales ou physiques, ou la mort. Sauf si vous avez la malchance de croiser une bande de robocops ou de « baqueux » en roue libre.

On vit dans un monde de fous, où ceux qui sont censés protéger les gens les agressent, où ceux qui sont censés faire respecter les lois les violent, où ceux qui sont censés incarner la paix symbolisent la guerre. Où ceux qui sont là pour calmer les tensions les exacerbent. Comment contenir l’envie d’exercer encore plus de force pour arrêter dans leur barbarie ceux qui démolissent une jeune femme à l’angle d’une rue de Marseille hors de la manifestation ? Ou sur un pont de Paris ? Et tout ça devant témoins et vidéos, comme si ces « dépositaires de l’autorité publique » étaient incapables de se contrôler ou, pire peut-être, étaient conscients voire fiers d’exercer des brutalités barbares.

J’entends déjà d’autres barbares ricaner avec leur sempiternelle objection caricaturale, simpliste et absurde « on vit pas dans un monde de bisounours ». Non, on vit dans un monde de brutes, dominé par des gens égoïstes, arrogants, cyniques. Et c’est insupportable, intolérable, invivable. Il faut changer ce monde et prendre ou reprendre la marche vers des sociétés humaines solidaires, justes, où la violence n’aurait plus lieu d’être et où les institutions qui la combattent ne la (re)produiraient pas. Où les crimes et délits commis y compris par les agents des institutions policières et judiciaires seraient jugés et condamnés par une Cour des Droits Humains pour ce que ces infractions sont hors de toute protection privilégiée : enlèvement, séquestration, injures, diffamations, discriminations, coups et blessures, mise en danger de la vie d’autrui, tortures, traitements inhumains et dégradants, meurtres...

Ceux qu’on appelle souvent les « forces de l’ordre » avec un singulier douteux, et qu’on appelait jadis avec un optimisme naïf les « gardiens de la paix », comptent aujourd’hui parmi eux ceux et celles qui cultivent la violence. Au lieu de se comporter comme les représentants exemplaires de ce que devrait être un ordre social, fait de respect et de protection des personnes, des lois quand elles sont justes, des principes fondamentaux de société qu’on appelle droits humains, ils ajoutent de la violence, donnent en modèle la puissance de la force physique armée, l’arbitraire de la « loi » du plus fort, la morgue de celui qui peut écraser une personne plus faible en tout arbitraire. Juste parce qu’ils sont les détenteurs déclarés de la « violence légale » (et non légitime) si cette expression n’est pas en soi une contradiction.

 Ce sont des humains, avec leurs faiblesses ? On a pas le droit à ces « faiblesses » quand on remplit cette mission. On doit être irréprochable et arque-bouté sur des principes qui sont autant de garde-fous. Sinon, on change de métier. Comme un pilote qui perd la vue, un chirurgien dont la main tremble ou un couvreur qui a des vertiges. Comme un médecin qui trahit le serment d’Hypocrate ou un enseignant qui s’en prend aux enfants qu’il est chargé d’instruire.

Bien sûr il y a dans les rangs des forces de police (au sens large) des gens corrects, qui ne dérivent pas vers ces outrances, qui ont une autre idée de leur mission. Mais celles et ceux qui déshonorent ce métier sont trop nombreux ou leurs actes trop fréquents et les conséquences en sont trop graves pour passer cela au rang des problèmes marginaux. J’aimerais bien, d’ailleurs, entendre les représentants de la police s’indigner des horreurs commises par leurs collègues, pour défendre le sens et l’honneur de leur mission, au moins autant qu’ils dénoncent la moindre mise en cause de ces collègues dans un réflexe souvent corporatiste. L’indignation sélective est pire que le silence. Au moins, par pitié, taisez-vous, au lieu d’essayer de défendre l’indéfendable, s’il reste dans ce monde un peu de dignité et d’humanité.

Bien sûr dans une banlieue miséreuse de Dijon, des bandes de désespérés s’entretuent sous le regard d’une mafia qui tire les ficelles, et il faut arrêter ça. Bien sûr, de grands actionnaires de multinationales escroquent les cotisations sociales à grande échelle dans des paradis fiscaux. Mais ces gens-là n’agissent pas en notre nom et ne représentent pas la société, à la différence de la police. On ne combat pas les voyous en se comportant comme des voyous, on ne règle pas la violence par la violence, on ne s’oppose pas à la barbarie en se comportant comme des barbares. Le but, ce n’est pas d’interpeler à tout prix, d’arrêter coute-que-coute, d’obéir aux ordres délirants de gouvernants despotiques. On ne peut pas être reconnu comme gardien de la paix, protecteur de la population et garant de la vie en société, au service de la population et de la société, si on en piétine les règles, les droits, les aspirations.

C’est, du reste, toute une société qui dérive de plus en plus vers la barbarie. Barbarie des inégalités sociales, barbarie de la richesse de quelques-un.e.s qui crée la misère de beaucoup, barbarie des empoisonneurs de la planète, barbarie de toutes les discriminations et autres racismes, barbarie des morts en attente aux urgences des hôpitaux, barbarie du froid ou de la faim qui tuent les pauvres dans les rues, barbarie des bancs conçus pour les empêcher de s’allonger, barbarie de la compétition généralisée, barbarie des horreurs médiatiques, barbarie des bouffons-dictateurs, barbarie des fous de dieu ou d’autre chose... Plus une société est inégalitaire et injuste, plus les barbares en costume-cravate qui en tirent profit instrumentalisent les forces qu’ils dirigent pour réprimer les contestations de plus en plus vives que cette société suscite légitimement. Et ce qui devrait réguler est contaminé par la barbarie et devient barbare au service de barbares à son tour. Avant même de passer à l'acte, ça exerce une puissante intimidation.

Une grande partie des gens a peur de la police, parce qu’on ne sait jamais sur quel sorte de policier on va tomber. J’ai un petit-fils de trois ans. J’aimerais tant que la génération des enfants d’aujourd’hui ne vivent pas dans un monde barbare où même ceux qui sont supposés les protéger sont potentiellement dangereux. On n’a pas le choix : il faut changer le monde dans lequel nous vivons. On peut commencer par changer la police. Ce serait déjà bien. Mais ça ne suffira pas.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.