Philippe Blanchet
Professeur de sociolinguistique et didactique des langues, département Communication, université Rennes 2. Membre de la Ligue des Droits de l'Homme et du conseil d'orientation de la Fondation Copernic. Élu national FERC-SUP-CGT.
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Billet de blog 18 déc. 2019

Interventions policières à Rennes 2 après la manifestation du 17/12

Après une manifestation massive et réussie ce 17 décembre, dont la préfecture déclare qu'elle s'est déroulée dans le calme, une opération policière abusive a eu lieu aux abords immédiats de l'université Rennes 2: il aura fallu que la direction de l'université, avec à sa tête le Président lui-même, intervienne fermement pour la stopper.

Philippe Blanchet
Professeur de sociolinguistique et didactique des langues, département Communication, université Rennes 2. Membre de la Ligue des Droits de l'Homme et du conseil d'orientation de la Fondation Copernic. Élu national FERC-SUP-CGT.
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Retour tranquille de manif....

Il est presque 14H quand, avec un collègue de l'université, nous arrivons en métro à la station Villejean-Université, qui se trouve à l'entrée du campus. Nous rentrons de la manif, qui s'est déroulée de 11h30 à 13h30, dans le calme. Nous y avons formé, comme à chaque fois depuis le 5 décembre, un cortège intersyndical "Université Rennes 2" qui a regroupé plusieurs centaines de personnels de notre université, dont une bonne partie de l'équipe de direction (dont je fais partie) autour du Président de l'université. Nous avons défilé aux côtés du cortège similaire de l'université Rennes 1.

Une opération policière à la sortie du métro, station "Villejean-Université"

En sortant de la rame, nous tombons sur une opération policière en cours dans la station. Un jeune homme est plaqué contre le mur par 3 policiers qui effectuent une fouille au corps. Le jeune est livide, sans résistance. La station est pleine d'un genre de robotcops, visages masqués, casques, armés, tenue guerrière noire, qui contrôlent plusieurs jeunes, fouillent leurs affaires. Au milieu de la station, jetés au sol, un tas d'objets hétéroclites confisqués: banderoles, cartons de revendications, lunettes de piscine (pour se protéger des gaz lacrymogènes)... J'aperçois même un sac à main. La scène est sinistre, on se croirait dans un film relatant les exactions de telle dictature dans tel pays à plaindre. Avec nos cheveux blanchis, nous passons à travers le filtrage sans être contrôlés. Apparemment, seul.e.s les moins de trente ans sont, tous et toutes, immobilisé.e.s, contrôlé.e.s, fouillé.e.s. Ça s'appellerait pas de la discrimination, ça?

En haut de l'escalier, gardé par 3 policiers dans la même tenue, nous découvrons une foule amassée. Beaucoup de nos collègues. Un des deux vices-présidents étudiants de Rennes 2. Un délégué syndical scandalisé. Un autre abasourdi. Je reconnais une étudiante, élue dans nos conseils, en larmes. Des cris, des gestes, des visages graves ou ulcérés. On me dit que les policiers saisissent des effets personnels: téléphones portables, clés d'appartement, cartes d'identités... Uniquement à des jeunes, qu'ils et elles soient étudiant.e.s de Rennes 2 ou non. Mais des collègues d'un âge plus avancé ont aussi été bousculé.e.s au passage par la police. La foule grossit. Celles et ceux qui sortent du métro complètent ces informations alarmantes. Je demande à un robotcop s'ils ont un mandat, une commission rogatoire, qui permettraient ces fouilles, voire ces saisies. Pas de réponse. 

Nous nous concertons. C'est l'incompréhension la plus totale. Tout s'est bien passé à la manif. Que reproche-t-on à cette jeunesse, supposée estudiantine, qui revient vers le quartier Villejean à cette heure? Manifestement, rien d'illégal. Ça ressemble quand même foutrement à des mesures de rétorsion, vexatoires, destinées à intimider, ou à provoquer. Autour de nous, le ton monte. Les policiers se font traiter de voleurs. La foule scande "rendez-nous nos affaires". Un collègue qui filme la scène est alpagué par les forces d'un certain ordre: contrôle d'identité, il est rudoyé, invectivé. Je décide de prévenir le Président de l'université. Il répond aussitôt à mon texto pour avoir des détails. Devant l'ampleur de ces agissements incompréhensibles, il appelle les autorités. On lui dit qu'il y a une opération de contrôle car quelqu'un aurait utilisé un mortier pendant la manif. Un mortier? Un petit canon? Je n'ai rien vu qui s'en rapproche parmi les objets jetés au sol dans la station par la police. Après plus ample information, il n'y a pas eu de tir de mortier mais usage d'un appareil faisant grand bruit, pas plus1. Dans tous les cas, pourquoi viser précisément les étudiant.e.s de notre université? Tous et toutes, et tous les autres jeunes qui sortent du métro à cette heure-là? D'autant que l'appareil aurait déjà été saisi sur place, pendant la manif en ville, d'après un tweet de la police. Ça sent le prétexte foireux et le délit de faciès étudiant.

La pression de la foule augmente. La quinzaine de policiers quittent la station sous les huées et emportent dans 3 malheureux cabas en plastique leur maigre butin vers leurs camionnettes garées à côté. La foule les suit sous le chant d'un "tout le monde déteste la police" inévitable en de telles circonstances. Départ des camionnettes. Fin de l'épisode. Je pars en rendez-vous dans nos bureaux avec un collègue. Mais ça ne va pas s'arrêter là.

La police revient en force à l'entrée ouest du campus

Dans la demi-heure qui suit, nous recevons un coup de fil: "Venez vite côté boulevard Gaston Berger, la police est à l'entrée du campus". RV fini, nous nous précipitons. "Vous êtes où? — près du B4". Et là nous découvrons une rangée de camions blancs marqués "Police" garés sur le boulevard, le long de la haie qui marque la limite du campus. Il y aurait eu un feu de poubelle sur le boulevard. Une partie de l'équipe de direction, d'autres collègues, quelques étudiant.e.s, les autres sont à l'intérieur du Hall B ou en AG dans la Hall L. Quelques collègues du secondaires aussi, qui venaient pour participer à une autre AG. La police est venue jusqu'à l'entrée du campus, à deux doigts de pénétrer dans l'enceinte universitaire sans l'autorisation du Président, ce qui est strictement interdit. Mais la police l'a fait, jeudi dernier, à l'université de Brest, ce qui lui a valu une protestation publique très ferme du Président de cette autre université bretonne. Ce coup-ci, notre Président a le temps d'arriver en courant, de s'interposer, recevant au passage quelques propos que je qualifierais d'inacceptables de la part de la police, qui a reculé. Des photos circulent aussitôt sur les réseaux sociaux. La préfecture dément que les policiers allaient pénétrer sur le campus: ils étaient à 50 cm de la limite, en ligne, ce qui pouvait être perçu comme une provocation et il fallait à tout prix éviter que ces 50 cm soient franchis sinon la réponse estudiantine aurait pu être forte. Vu ce qui s'était passé à la station de métro, on pouvait s'inquiéter du comportement à venir des policiers.

Des actions policières incompréhensibles, injustifiées, abusives

Et puis les policiers s'éloignent. Nous surveillons pendant de longues minutes ce convoi aux girophares allumés qui ne part pas. Tout redevient calme. Nous sommes inquiets, inquiètes. L'ambiance est lourde. Finalement les camions disparaissent. Nous en parlons entre nous. La présidence n'a été informée de rien, à aucun moment. Aucune explication, encore moins de justification (probablement inexistante). Faire pression sur tout un campus, toute une université (soit plus de 27.000 personnes dans l'absolu), faire encercler une entrée de campus par des dizaines de policiers en habits guerriers impressionnants, traiter des jeunes comme des délinquants.e.s pris en flagrant délit, saisir des objets personnels indispensables sans aucun lien avec aucun comportement suspect, rudoyer des personnels... Bref, enfreindre les lois et les droits. Pourquoi? Parce que Rennes 2 a manifesté collectivement contre un projet gouvernemental? Parce que la mobilisation s'y passe bien, en bonne entente, sans blocage, sans conflit, sans abus ni violence, en bonne concertation entre les personnels et les étudiant.e.s? Parce que les étudiant.e.s de Rennes 2 sont systématiquement dans le collimateur des autorités policières? Pour intimider les jeunes? Pour provoquer des durcissements, des tensions, des violences, des agressions? Stratégie bien connue pour décrédibiliser un mouvement, voire toute une communauté, par exemple celle d'un lieu de critique sociale comme Rennes 2.

Au-delà de ce qu'en a dit une certaine presse, au-delà de l'acceptable...

Nous n'avons pas la réponse, ni explication, en ce 17 décembre au soir. En tout cas, ce que nous avons vécu, nous témoins par dizaines et devant les caméras de surveillance du métro, est bien plus grave que les "contrôles de sacs" qu'a rapportés une certaine presse locale: "Alors qu'une Assemblée générale doit se tenir à l'université de Rennes 2, les forces de l'ordre procèdent, comme depuis le début de la matinée, à des contrôles de sacs à la sortie du métro". 

A 16h, un communiqué des organisations syndicales présentes à ce moment sur le campus (FercSup CGT - FSU - Sud Education - Comité de grève de Rennes 2) résume ainsi la chose:

  • "Aujourd’hui, mardi 17 décembre, à 13h45, des étudiants et des personnels revenant de la manifestation contre la réforme des retraites ont été violemment pris à partie et contrôlés dans le métro de Rennes à l’intérieur de la station Villejean Université. Des effets personnels ont été saisis et des personnes molestées de façon arbitraire. En réaction, un groupe a allumé un feu de poubelle sur la chaussée.
  • Les forces de l’ordre ont ensuite stationné sur les boulevards adjacents et ont tenté de pénétrer sur le campus pour réprimer les manifestants. L’intervention immédiate du Président de l’université a permis de stopper cette tentative de violation de la franchise universitaire. L’AG Education présente sur le campus est sortie en soutien aux étudiants.
  • L’intersyndicale Rennes 2 condamne fermement les actions des forces de l’ordre qui ont ciblé délibérément un groupe de manifestants de Rennes 2. Elle appelle la Préfecture à ne pas violer la franchise universitaire et salue l’action de la Présidence qui l’a fait respecter."

Ajout d'un témoignage reçu suite à la publication de l'article:

Je suis sorti du métro (de la rame, pas de la station) juste avant que les forces de l'ordre n'y descendent : ils sont arrivés en bas, se sont mis en ligne, et ont commencé à frapper gratuitement les jeunes qui venaient de descendre sur le quai, qu'on soit étudiant, manifestant, ou peu importe, si tu étais au milieu de l'espace du quai et non le long des murs au moment de la "charge", tu pouvais finir en dommage collatéral..

Les forces de l'ordre n'ont exprimé ni paroles ni sommation avant de distribuer les coups, ça a peut être fini en "contrôle de sac" pour que la préfecture ait quelque chose à répondre sur le pourquoi du comment, mais la scène à laquelle j'ai assisté ressemblait plus à un lynchage en bonne et due forme en souterrain à l'abri des regards, les forces de l'ordre ont suivi ce groupe de jeunes pour se défouler, ça ne fait pas de doute.

_________

Note

1. La presse locale avait d'ailleurs déjà publié ceci à 13h40, qui contredit l'affirmation de la police (tweet de police 35 à 13h20) selon laquelle on aurait "tiré au mortier contre les forces de l'ordre" : "Notre journaliste a assisté à la scène et précise : "Les manifestants ont tiré deux fois, pour faire du bruit, à l'aide d'un dispositif artisanal. Pas en direction des policiers. Les forces de l'ordre ont ensuite chargé pour récupérer le dispositif".

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