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Billet de blog 1 janv. 2020

Vers une nouvelle guerre scolaire [prolongements] 7# Blanquer et l’agenda social

Jean-Michel Blanquer a longtemps réussi, avec l’aide de relais médiatiques complaisants, à dissimuler sa guerre contre les professeurs afin de franchir une nouvelle étape dans le reformatage néo-libéral de l’Ecole. Ayant imposé un dirigisme pédagogique inédit, il est désormais au pied du mur pour faire accepter aux enseignants le bloc de mesures antisociales de la présidence Macron.

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A son arrivée à la tête de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer avait deux atouts en mains pour « réformer » sans rencontrer de blocages majeurs. Tout d’abord, pour de nombreux commentateurs médiatiques, de même que chez les hauts technocrates du système éducatif et dans certains milieux de la recherche, il passait pour être un expert apolitique, ayant des amitiés un peu partout dans les sphères dirigeantes (signe d’habileté) et connaissant à merveille l’Education nationale (signe de pertinence technocratique). Son expertise pourrait donc permettre au système éducatif de sortir de ses ornières en adoptant des mesures plutôt consensuelles et pragmatiques, sans présupposés politiques ni a priori idéologiques. Dans ses ouvrages programmatiques préalables à sa prise de fonction, l’impétrant s’était limité à cet abord technocratique, en apparence non partisan.

Ensuite, il savait aussi pouvoir manœuvrer à son aise en s’appuyant sur la mentalité de « neutralité » que partagent une majorité de professionnels de l’éducation, enseignants comme non-enseignants, du bas en haut de la pyramide hiérarchique. « Neutralité » qui fait consensus autour d’un discours officiel tenu par tous les partis dits de gouvernement, de droite ou de gauche, sur ce qui est censé être les fondamentaux sociaux du système éducatif : la méritocratie et l’égalité des chances. Ce discours s’organise autour de thèmes propres à un républicanisme apostolique qui s’en tient à des abstractions en guise de description du réel. La ségrégation sociale qui marque le cœur du système est dénoncée au besoin comme un défaut de fonctionnement (imputé même aux professeurs et à leur rôle dans le tri des flux), mais pas reliée à une intention politique délibérée inscrite dans la structuration même du système scolaire, liée aux ségrégations sociales et territoriales. Ce « républicanisme scolaire » entretient une forme d’apolitisme qui permet aux gouvernants de mettre en œuvre des mesures ayant des conséquences antisociales sans trop attirer l’attention, sans trop révéler l’agenda réel que ces mesures incrémentales actualisent petit à petit pour bloquer toute évolution du système dans son entier vers une démocratisation plus poussée.

Un apolitisme manœuvrier

Ces deux atouts politiques expliquent pourquoi critiquer Jean-Michel Blanquer a longtemps été un exercice difficile. C’était s’opposer à un honnête homme qui se dépense en d’innombrables déclarations publiques pour clamer qu’il ne cherche qu’une chose : faire le bien, réparer les erreurs du passé, rectifier ce qui ne marche pas, améliorer le système éducatif pour plus de justice sociale et d’égalité, en large concertation avec tous les intéressés. Qui peut en effet, sans se déconsidérer, oser s’opposer à un tel bienfaiteur de l’Ecole, à un ennemi résolu des vieilles « divisions stériles » qui la plomberaient en empêchant les responsables et les enseignants de sortir de leurs ornières ? Qui peut mettre en doute un pragmatique bienveillant, à la recherche d’un large consensus, d’autant plus incritiquable qu’il se revendique d’un républicanisme laïque, réputé partagé par l’immense majorité des acteurs éducatifs.

Voilà donc un nouveau dirigeant sans étiquette politique, issu du rang, ni droite ni gauche, juste ré-pu-bli-cain ! Tenant un discours ni droite ni gauche, célébrant les vertus de l’au-to-ri-té et de la con-fian-ce ! Bref, un technocrate apaisé et apaisant, ne cherchant pas à marquer l’histoire par une loi portant son nom, comme il le prétendait en arrivant à son poste en mai 2017, mais réclamant juste qu’on fasse confiance à sa bonne volonté et qu’on respecte sa mission de président de l’Ecole[i] ayant pour noble tâche de reprendre fermement en mains une institution malade et à la dérive, comme le président Macron entendait le faire avec une France en crise.

Un haut technocrate au service du présidentialisme

Arrivé au sommet de l’Education nationale, le ministre Blanquer pensait bénéficier des arbitrages les plus favorables en sa faveur, dans le respect des économies drastiques fixées par Bercy pour le quinquennat macroniste (et les suivants). Car lui savait d’expérience, depuis son passage au ministère de l’Education nationale du temps de la présidence Sarkozy, que Bercy est le grand ordonnateur de l’agenda néo-libéral, le vrai centre décisionnaire du pouvoir suprême. Mais il savait aussi que la concurrence entre les ministres peut être favorable au plus manœuvrier, à celui qui saura convaincre le président que sa politique ministérielle lui apportera le meilleur soutien électoral à la prochaine échéance. C’est pourquoi Jean-Michel Blanquer présente toujours ses mesures scolaires (comme le dédoublement des CP et CE1 dans l’éducation prioritaire) comme l’expression superlative de la politique sociale du quinquennat. Bien plus rentable électoralement que tout autre mesure prise par les ministres du Travail, des Solidarités et de la Santé, de l’Action et des Comptes publics, ou encore de l’Economie et des Finances !

Malheur donc à ceux qui entravaient la route du ministre, qui alertaient sur le simplisme de son argumentaire destiné à se poser en sauveur de l’école, sur sa façon démagogique de présenter des annonces sans retombée concrète et une foultitude de mesures hétéroclites pour endormir les consciences. Malheur à ceux qui contestaient ses penchants neuro-dogmatiques, son mépris des sciences de l’éducation et des traditions pédagogiques émancipatrices, son absence d’écoute des organes consultatifs ou des représentants syndicaux. Malheur à ceux qui dénonçaient ses plans de réorganisation, menés étape par étape à l’abri des regards médiatiques, pour asseoir son emprise totale sur les rouages ministériels et faire de l’Education nationale une institution aux ordres et amaigrie. Critiquer Blanquer c’était être à la solde du « corporatisme » et de « l’immobilisme », voire « gauchiste », « pédagogue libertaire », « ennemi du consensus républicain »… Ses partisans zélés recevaient de généreuses carottes sous forme d’avancements et de primes, la hiérarchie intermédiaire était sommée de relayer la parole supérieure avec obéissance et la grande masse des enseignants subissait le disque rayé de promesses verbales, compatissantes, sans cesse réitérées, au sujet des solutions aux problèmes quotidiens et aux revalorisations toujours annoncées pour l’année d’après…

La guerre scolaire contre les profs

Jusqu’à l’assaut antisocial du pouvoir macroniste de 2019 contre le statut de la fonction publique et le système de retraite par répartition, venant après plusieurs tentatives systémiques infructueuses depuis 1995, la guerre que Blanquer entendait mener contre les enseignants, contre leur liberté pédagogique, contre leurs syndicats, contre leurs traditions collectives, pouvait prendre les allures d’un « réformisme » sectoriel déconnecté des autres grands projets gouvernementaux. Elle pouvait se dérouler dans une sorte de quiétude, sous un épais matelas de paroles et de promesses, grâce à l’appui des divers idéologues du camp élitaire et la dispersion du camp égalitaire. Sûr de l’impact de son storytelling, le chef d’une guerre scolaire qui ne dit pas son nom pensait que ses innombrables interventions médiatiques lui assuraient le soutien de « l’opinion », comme les sondages semblaient le confirmer.

Il pensait que sa reprise en mains des enseignants du primaire, mis sous la surveillance d’un Conseil scientifique aux mains de neuro-chercheurs aux ambitions directoriales, comme son intention de les mettre sous la coupe de directeurs d’école subordonnés à des principaux de collège, eux-mêmes encadrés par des rectorats aux ordres, ne serait pas une source de méfiance à son égard de la part des enseignants du secondaire, bien au contraire. Il pensait les avoir ralliés à lui grâce à son audacieuse réforme du lycée et du bac qui devait incarner, à en croire son discours à l’adresse des parents, le règne de l’élève libéré des filières, des assignations ségrégatives, au profit d’une authentique réalisation de soi dans une ambiance relaxée grâce à un bac plus soft. Si cette vision éthérée d’un individualisme factice pouvait bien évidemment inquiéter les professeurs de lycée, il pensait avoir réussi à les rassurer « en même temps » grâce à l’esprit rétrograde des nouveaux programmes concoctés par un Conseil mené par des conservateurs intransigeants et fermés à tout débat contradictoire. Ce double-jeu visant à diviser les enseignants pour mieux les neutraliser montre que l’ambitieux ministre sait combiner la manœuvre, avec l’intention évidente d’assoupir les directions syndicales. C’est d’ailleurs cet art de fin manœuvrier que lui reconnaissent tous les flatteurs qui le font passer pour le meilleur ministre de l’Ecole depuis Jules Ferry !

Au pied de deux murs

Mais Jean-Michel Blanquer se trouve à présent au pied de deux murs. Le premier est celui qu’il a lui-même élevé avec la mise en œuvre de ses mesures de reformatage de l’école primaire et des lycées, sans parler des réorganisations de l’administration centrale, des rectorats, des instituts de formation et des organismes sous tutelle. Elle provoque des effets collatéraux non prévus ou sous-estimés par lui. Au primaire, les effectifs nécessaires au dédoublement des classes de CP et CE1 dans l’éducation prioritaire supposent de supprimer en catimini et sans évaluation des dispositifs plus anciens qui ont fait leur preuve, de fermer des classes et de tailler dans les effectifs de métiers déclarés, du jour au lendemain, inutiles. Dans les lycées d’enseignement général et technologique, les changements dans l’organisation des parcours scolaires et la tenue en cours d’années d’épreuves du nouveau bac provoquent des désordres continus et d’innombrables problèmes pratiques insolubles. Les lycées professionnels n’admettent pas les changements à la baisse qui leur sont imposés. L’accès à l’enseignement supérieur via Parcoursup est loin d’être amélioré mais tend à légitimer les anciennes ségrégations selon l’origine sociale et géographique. Dans ces conditions, l’effet anesthésiant des belles paroles ne fonctionne plus vraiment. Les limites opérationnelles du ministre expert et de ses chargés de mission apparaissent au grand jour depuis la rentrée 2018 et la défiance s’accroît à chaque rentrée. En supprimant des instances comme le CNESCO, en dissolvant le groupe primaire de l’Inspection générale dans une IGÉSR étroitement recadrée et soumise à son cabinet, en se coupant de nombre d’autres ressources reconnues au sein de l’Education nationale, il a aussi considérablement asséché son champ d’expertise le rapetissant aux limites d’un neuro-scientisme réducteur, devenu doctrine officielle. Plus que le savoir ou l’élève, c’est désormais le cerveau qui est déclaré au centre ! Le bilan qu’on clame « historique » est donc un trompe-l’œil qui dissimule mal le nouveau climat anxiogène après bientôt mille jours d’une prise de pouvoir continue. D’où les sorties hétérodoxes du ministre sur le voile et la « laïcité » pour surfer sur la vague islamophobe de Zemmour et de l’extrême-droite avec l’espoir de faire diversion en désignant des bouc-émissaires, de ressouder les rangs « laïques » et d’obtenir un gain électoraliste lors des prochaines échéances[ii].

En ce mois de janvier 2020, c’est au second mur auquel va se heurter le ministre. La contestation sociale d’ampleur fait voler en éclats tous les faux-semblants du « progressisme » à la sauce néo-libérale. Derrière le masque du ministre technocrate républicain et affable pointe l’ambitieux politicien qui joue son avenir dans sa capacité à imposer le programme de régression du gouvernement dont les enseignants, par leur masse, sont les premières victimes. Candidat officieux au poste de Premier ministre, Blanquer a pour mission de leur faire avaler, comme à l’ensemble des professionnels de l’éducation, de la formation et de la jeunesse, le plan antisocial du quinquennat. Comme je l’explique dans mon livre[iii], il a compris avant beaucoup d’autres que la Ve République était un régime présidentialiste idéal pour permettre aux néo-libéraux de s’emparer du pouvoir avec l’intention de raboter les acquis des anciens compromis sociaux et de saper l’Etat social de l’intérieur. L’absence de contre-pouvoir institutionnel d’ampleur facilite la manœuvre d’une façon extravagante, au point de rendre possible l’apparition surprise d’un Macron. La difficulté est de réitérer le coup avec la même vedette la fois suivante ! Ni Sarkozy ni Hollande, chacun dans son style spécifique d’équilibriste, n’y sont parvenus[iv].

Désormais dans la tourmente, le ministre s’acharne plusieurs fois par jour à répéter ses promesses verbales (qu’il sait intenables dans le respect de l’agenda néo-libéral) pour sauver le système qu’il a mis en place et qui l’a mis en place. Comme ses collègues du gouvernement, il donne des gages de vertu à chaque manquement des hauts dignitaires du régime pour couvrir les conflits d’intérêt au cœur même du macronisme. C’est qu’il s’agit à tout prix de poursuivre le plus loin possible la mise en œuvre de la contre-réforme néo-libérale voulue par les milieux financiers. Cette contre-réforme est visible dans toutes les sphères de l’activité publique : asphyxie budgétaire des organismes publics, relance des privatisations sous prétexte d’efficacité ou de modernité (numérique), dirigisme technocratique doublée d’une verticalité hiérarchique autoritaire, remise en cause du statut des fonctionnaires au profit d’une légion de contractuels de droit privé à l’autonomie professionnelle réduite, au statut flexible et aux salaires rognés, alignement progressif des administrations publiques sur les pratiques discrétionnaires, corruptrices et diviseuses du management privé, explosion des inégalités de revenus entre décideurs et exécutants, mise en place d’un contrôle social accru pour faire face aux contestations et aux désagrégations sociales, clientélisme électoraliste d’un opportunisme sans vergogne, etc.

Les professionnels de l’éducation savent désormais quel chef de guerre ils ont en face d’eux. Ils savent également que la guerre qu’il mène n’est pas que scolaire mais engage l’ensemble des fronts, sociaux et politiques, ouverts par la présidence Macron.

[i] Voir « Jean-Michel Blanquer en président de l'Education nationale », AOC, 23 septembre 2019 : https://aoc.media/opinion/2019/09/23/jean-michel-blanquer-en-president-de-leducation-nationale/

[ii] Lire à ce propos Valentine Zuber, « Laïcité : un vent mauvais souffle sur l’école », AOC, 19 décembre 2019 : https://aoc.media/analyse/2019/12/18/laicite-un-vent-mauvais-souffle-sur-lecole/

[iii] Voir le chapitre 12 « Qui tient la barre du grand reformatage ? » où j’analyse notamment les conceptions politiques de Jean-Michel Blanquer à partir de ses écrits.

[iv] Au prix d’une déroute et d’une marginalisation de leurs propres partis. Le régime présidentiel sous domination néo-libérale permet la création ex nihilo d’un parti attrape-tout comme LREM, fondé sur le seul destin électoral présidentiel de son leader. Ses règles d’action sont dictées par un marketing purement instrumental. Et si l’élection tourne court, le candidat malheureux retourne à ses affaires, laissant en plan ses partisans déboussolés…

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