Vers une nouvelle guerre scolaire [prolongements] #3 Les buts des évaluations CP-CE1

Les évaluations nationales CP-CE1 sont présentées sous un triple angle : scientifique, pédagogique, égalitaire. Elles sont le principal « livrable » de la recherche neurocognitive du CSEN qui en assume la conception. Elles sont censées aider les enseignants dans le suivi pédagogique de chaque élève et être égalitaires, les mêmes pour tous. Quels sont le but et les effets de ce mode de pilotage ?

Pour les hauts responsables du ministère qui veulent modifier les pratiques des enseignants selon leurs dogmes technocratiques, il y a plusieurs voies possibles. La première est celle des programmes, des recommandations et des injonctions pédagogiques. C’est le pilotage par l’amont des pratiques pédagogiques qui ne permet pas un changement rapide car il suppose une lente diffusion des préconisations chez les enseignants, également une forme d’assentiment, et un contrôle permanent de la ligne hiérarchique sur le terrain pour vérifier la réalité des changements souhaités. Cette « lenteur » ne convient pas au calendrier électoral et implique la construction d’une sorte de consensus, plus ou moins mou, avec des dizaines de milliers de professeurs.

La seconde voie est le pilotage par l’aval des pratiques pédagogiques au moyen d’évaluations nationales des élèves, en classe, plusieurs fois par an. C’est le fer de lance du Conseil scientifique de l’Education nationale (CSEN) mis en place par Jean-Michel Blanquer en janvier 2018, le ministre se réservant le privilège du contre-seing sur l’amont, à savoir les recommandations et guides pédagogiques très détaillés qu’il signe de son nom bien que ses services en soient les rédacteurs[i].

En quoi ce pilotage par l’aval est-il plus efficace d’un point de vue technocratique ? D’abord sa mise en place est rapide, intrusive dans chaque classe auprès de chaque enseignant. Elle est en outre imposée comme une obligation de service, décomptée de ses heures. Toute critique de la part d’enseignants, voire tout refus, est considéré comme une marque de désobéissance professionnelle passible de sanctions. Chaque enseignant se trouve donc confronté seul au pouvoir suprême. La pression hiérarchique est maximale.

Ensuite l’aura scientifique que lui donne le CSEN dissimule le caractère typiquement technocratique de l’opération qui conduit de fait à comparer entre eux, au niveau du pays tout entier, les élèves, les professeurs et les écoles sans tenir compte des grandes différences de contextes scolaires et des flagrantes inégalités sociales. Sous prétexte d’une évaluation objective et égalitaire, la même pour tous, on met sous pression tous les enseignants, les élèves et les parents, qui se retrouvent sous l’emprise d’une surveillance à l’échelon national. La fonction pédagogique traditionnelle des évaluations, dans le respect des personnes et des situations individuelles, est bafouée. L’anonymisation des remontées de données n’y change rien. Le climat qui s’installe tourne radicalement le dos aux beaux discours sur la bienveillance.

Enfin, c’est ici le point stratégique du pilotage. Isolé face à l’obligation de passer les évaluations du CSEN, l’enseignant est incité à modifier son enseignement au fil des passations pour faire en sorte que la réussite aux épreuves des évaluations devienne l’objectif de son enseignement. Pour les évaluations internationales PISA auprès d'élèves de 15 ans, on sait par exemple qu’à Singapour le bachotage PISA fait partie des objectifs scolaires. Jean-Michel Blanquer a déjà évoqué cette possibilité à la fin du collège en France afin d’améliorer le score des collégiens à ce test.

Le pilotage par l’aval consiste donc à ne pas faire le détour par la formation initiale ou continue des enseignants au moyen de nouvelles préconisations plus ou moins tatillonnes (ce que fait par ailleurs le ministre en signant sa kyrielle de documents pédagogiques et en reprenant fermement en mains la formation dans les INSPÉ), mais à sélectionner des tâches selon des critères de recherche (contestables et sans lien parfois avec les programmes) afin d'en faire des objectifs finals, évalués quantitativement. Ces objectifs définissent subrepticement un cadre didactique implicite auquel les enseignants sont obligés de s'adapter, en réorientant leurs pratiques, pour s’assurer du succès aux tests[ii].

Le CSEN a le toupet de prétendre qu’il respecte la liberté pédagogique des enseignants en leur laissant le libre choix des ressources nécessaires aux remédiations auprès des élèves détectés en difficulté. Alors que, en imposant certains types d’épreuves dans les évaluations, il s’ingère au plus fin des options didactiques, mais sans le dire. Voilà, au nom de la « science » transformée en norme technocratique, les enseignants piégés, sans possibilité d’intervenir sur les contenus évalués en fonction de leur contexte local, du rythme de la classe et de leur choix raisonné dans la panoplie des techniques disponibles. 

[i] Roland Goigoux en propose une analyse détaillée : https://blogs.mediapart.fr/roland-goigoux/blog/110519/seconde-partie-guide-orange-et-cp-dedoubles.

 [ii] Roland Goigoux en démonte le mécanisme : https://blogs.mediapart.fr/roland-goigoux/blog/110519/premiere-partie-evaluations-et-remédiations.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.