Vers une nouvelle guerre scolaire [prolongements] #4 Hauts technocrates néo-libéraux

Dans mon livre, je qualifie les responsables des orientations actuelles anti-profs au sein de l’Éducation nationale de «hauts technocrates néo-libéraux». Lors d’une conférence de présentation, on m’a posé la question: «Qu’entendez-vous par là? Qui visez-vous au juste? Tous les hauts fonctionnaires du ministère ou seulement le ministre?». Explications.

Avant de zoomer sur le sujet (« les hauts technocrates néo-libéraux ») pour répondre aux questions, ouvrons la focale et élargissons le champ. Le ministère de l’Education nationale n’est pas déconnecté du sommet de l’Etat de notre Ve République. De nombreux travaux de politologues et enquêtes journalistiques, cités dans mon livre, ont bien mis en évidence l’évolution néo-libérale des hauts fonctionnaires qui trustent le sommet de la machine étatique. Ces hauts dirigeants ne sont plus une élite de privilégiés qui, au sommet de l’Etat, se posaient en défenseurs intransigeants du bien public contre les prédations des puissances privées, défendant à leur manière le développement d'un Etat social dans l'après Deuxième Guerre mondiale. L'école publique et sa démocratisation étaient et demeurent une des composantes de ce développement.

De plus en plus, depuis les années 1980, ayant un pied dans le privé (au sein des grands groupes et de la finance) et un pied dans le public (à la tête des ministères, des organismes et des sociétés sous tutelle étatique), et passant de l’un à l’autre à tour de rôle, nos nouveaux hauts dirigeant se sont convertis au néo-libéralisme. Au vu des évolutions du monde, ils ont considéré que l’Etat social dont ils héritaient était trop développé et trop coûteux, d’où leur obsession à opérer des coupes claires dans les services et les budgets publics. En revanche, face aux diverses contestations et situations de misère sociale, ils ont estimé que l’Etat du contrôle social n’était pas assez efficace, d’où le renforcement des dispositions répressives tous azimuts et les mesures plus restrictives d’encadrement des pauvres. Le capitalisme néo-libéral n’est pas l’ennemi du dirigisme étatique, comme on peut le voir en Chine. Tout dépend des orientations stratégiques.

Cette évolution néo-libérale, souvent justifiée par l’idée que la France devait et doit à tout prix maintenir son rang dans la compétition internationale mondialisée, est renforcée par le présidentialisme de la Ve République. Ce trait fondamental de l’étatisme français s’est accentué depuis le passage au quinquennat. L’objectif institutionnel de ce changement était d’éviter les atermoiements provoqués par les cohabitations droite-gauche au sommet de l’Etat. Durant 5 ans, l’exécutif (Président et gouvernement) et le législatif (du moins l’Assemblée nationale) étaient censés rester alignés sur le même axe de « réforme ». Ce qui n’avait pas été anticipé par les promoteurs de ce changement, c’est l’effet délétère du nouveau système : un pouvoir présidentiel hypertrophié sans contre-pouvoir institutionnel réel, des effets de balancier dus aux alternances rapprochées d’équipes présidentielles concurrentes, le développement d’une communication électoraliste de plus en plus déconnectée des politiques des candidats une fois élus, et une fusion progressive entre droite et gauche « de gouvernement ». Après 5 ans de Sarkozy et 5 ans de Hollande, le nouveau système a produit l’hybride Macron, le « ni droite ni gauche » de la République en Marche. Autre effet délétère : la mise en scène de l’extrême droite comme seule « opposition crédible ».

Ces évolutions générales ont eu des répercussions dans tous les ministères, y compris ceux de l’Education nationale, des Universités et de la Recherche. Les hauts fonctionnaires qui dominent à leur tête ont tous adopté les méthodes du technocratisme néo-libéral, le nouveau management public (« new public management ») inspiré des techniques en vigueur dans les grands groupes privés internationaux. Ils ont la conviction que ce mode de pilotage permet de régler avec une efficacité optimale les problèmes systémiques rencontrés, de par l’expertise supérieure sur laquelle il se prétend fondé. Se prétendant à l’abri des parti-pris idéologiques et des corporatismes des acteurs de terrain grâce à une objectivité quasi scientifique, ce management dissimule son dirigisme de chef de guerre derrière des envolées de défenseur de grandes causes républicaines ou humanitaires.

Convaincu de sa légitimité et de sa modernité, le nouveau management public impose donc à tous les acteurs du système un profond reformatage. Pour y parvenir, il met en place des cadres d’évaluation et de rendu de compte permanents au moyen d’outils de contrôle et d’indicateurs chiffrés qui pèsent sur la conduite du travail de la base au sommet des pyramides hiérarchiques. La gestion des ressources humaines est aussi modifiée pour favoriser l’individualisation des rémunérations afin de casser les résistances collectives et de permettre aux responsables à différents niveaux hiérarchiques de toucher et de distribuer des sur-rémunérations (primes) en fonction de leur zèle à mettre en œuvre les décisions des hauts technocrates.

Le présupposé de cette attitude managériale technocratique est que les professionnels « à la base », les praticiens, ne savent pas travailler comme il le faudrait. Dans l’Education nationale, les ratés de l’école publique (échecs scolaires, décrochages, mauvaises orientations) seraient pour l’essentiel imputables aux mauvaises méthodes des professeurs, à leur idéologie « pédagogiste », qui sont censées contredire « l’égalité des chances » méritocratique dont les technocrates se font les ardents défenseurs devant les parents d'élèves-électeurs.

Le nouveau technocratisme ne se nourrit pas seulement de la défiance à l’égard des professionnels de terrain, il fait cause commune avec le déclinisme. Mais, à la vieille idée du « déclin scolaire », de « l’effondrement » ou de la « destruction de l’école », popularisée de tout temps par l’extrême-droite et tous les tenants d’un système scolaire élitaire, il ajoute l’idée lancinante du « retard du pays » (de son organisation, de ses méthodes, de ses chercheurs) par rapport aux pays étrangers les plus avancés dans l’évolution néo-libérale. Ce n’est plus seulement la démocratisation-massification qui est déclarée dangereuse, niveleuse vers le bas, mais le décrochage du pays d'avec tous ses concurrents qu'on dit réussir mieux que lui. Plus la dramatisation est forte, plus l'appel au sauvetage et au reformatage espère être accepté par l'opinion et relayé.

A l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer est l’exemple typique de ces hauts technocrates néo-libéraux à la formation juridique et administrative extrêmement poussée, mais sans compétence sur le fond des problèmes pédagogiques sur lesquels il se dit pourtant en mesure de statuer. Son discours général ne met pas en cause les valeurs de l’école publique, du moins celle communément admises en son sein, comme la laïcité, « l’égalité des chances », la lutte contre l’échec scolaire et les discriminations, etc. Par antiphrase, le ministre n'a que le mot de confiance à la bouche. Juriste spécialiste de droit public n’ayant réalisé aucun travail de recherche dans les domaines didactiques ou pédagogiques, il prétend clore de lui-même les débats entre spécialistes sur les apprentissages premiers avec l’assurance dogmatique du novice. Pour y parvenir, il s’appuie sur le fidèle concours d’un pool réduit et non représentatif de chercheurs, dominé par des neuroscientifiques, qui répond fidèlement à ses demandes de contrôle pédagogique. Ces chercheurs sont tout aussi éloignés que lui des pratiques enseignantes d'aujourd'hui et partagent sa défiance à l’égard des professionnels de terrain. Hostiles à la liberté pédagogique des enseignants, ils ambitionnent de dicter leurs méthodes d’enseignement aux professeurs, au nom de « l’éducation fondée sur les preuves », un courant scientiste importé du monde anglo-saxon. Bien entendu, « avec leur collaboration » et dans « l’écoute mutuelle ».

Est-ce que tous les hauts cadres du ministère ou ceux qui occupent des postes à un niveau intermédiaire ont effectué leur conversion technocratique et néo-libérale ? Certainement pas. Beaucoup restent viscéralement attachés au service public et ont conservé une vision nuancée des questions d’accompagnement pédagogique. Ils savent également remettre l’école dans son contexte social pour éviter de lui faire porter le chapeau d’une situation, en maints endroits du pays, fortement et durablement dégradée. Ils ne pensent pas que l’expertise, quelle qu’elle soit, ne supprime les clivages politiques, tant dans l’analyse des situations que dans la gestion des affaires publiques. Ils n’ont pas non plus rallié la vision « philanthropique » des fondations et associations privées soi-disant apolitiques, chères au ministre lorsqu’il est question de «l’illettrisme » ou de « l’éducation prioritaire ».

En outre, ceux qui, dans leur parcours, sont passés par l’enseignement primaire ou secondaire et ont effectué des travaux de recherche personnels dans l’une des disciplines des sciences de l’éducation, ont pu développer le recul nécessaire face aux mots d’ordre assenés par les technos néo-libéraux. Mais aujourd’hui, ces cadres sont dominés par les tenants du « macronisme éducatif » qui monopolisent les postes stratégiques. Ils subissent de fortes pressions et sont systématiquement mis sur la touche dès lors qu’ils manifestent des réticences vis-à-vis de la nouvelle doctrine imposée par un Jean-Michel Blanquer plus que jamais drapé dans le costume médiatique de « président de l’Education nationale[i] ».

 

[i] Voir mon article « Jean-Michel Blanquer en président de l’Education nationale » dans le quotidien d’idées AOC : https://aoc.media/opinion/2019/09/23/jean-michel-blanquer-en-president-de-leducation-nationale/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.