[Reprise #3] Les enseignants vont-ils être incités à réinventer l’école ?

Tribune parue dans Le Monde de l’éducation le 5 mai 2020 sous le titre « Irremplaçables durant le confinement, les enseignants vont-ils être incités à inventer l’école post-pandémie ? ».

La pandémie de Covid-19 a mis en avant de façon spectaculaire l’ensemble des personnels de santé, tout comme nombre de métiers jusqu’alors fortement dévalorisés : agents d’entretien, caissières, manutentionnaires, livreurs, postiers, routiers… Leur utilité sociale a été subitement rendue visible et comme « redorée ». Dans le même élan, les services publics, si souvent décriés, ont été reconnus comme irremplaçables au fonctionnement du pays. Les hôpitaux publics ont montré qu’ils savaient faire face à un afflux massif et sans précédent de malades graves dans des conditions d’impréparation ou de pénurie jusqu’alors insoupçonnées.

Au début de cette crise sanitaire inédite, on pouvait se demander ce qu’il allait se passer avec les écoles publiques et le confinement à domicile des élèves, des professeurs (sauf les volontaires pour accueillir les enfants de soignants) et de l’immense majorité des parents.

Un travail à demi « fantôme »

Dans un premier temps, il a semblé que l’impact du confinement reléguerait les enseignants dans l’ombre, voire la passivité, à en croire les propos polémiques de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, le 25 mars, au sujet des enseignants qui « ne travaille[nt] pas », n’étant plus en classe.

Ces propos semblaient donner foi à l’opinion commune qui ignore très souvent une grande partie de la charge de travail effective des enseignants. Au moins la moitié de cette charge reste couramment dans l’angle mort des parents et des élèves. D’après les estimations officielles une heure de cours demande en moyenne une heure de préparation, sans parler des autres tâches et missions qui font partie du service des professeurs : corrections, concertation avec les collègues et les parents, gestion des dossiers administratifs, formation, etc.

Selon les enquêtes officielles, les professeurs à temps complet travaillent en moyenne quarante heures par semaine, les débutants allant même jusqu’à cinquante heures. Et ils passent entre dix-huit et vingt jours de leurs vacances à préparer leurs tâches futures.

Des enseignants irremplaçables

Comment les enseignants pouvaient-ils, cloîtrés chez eux, assurer cette « continuité pédagogique » que le ministre de l’éducation nationale s’est fait fort de garantir aux familles ? Il sembla à beaucoup qu’une part importante du travail d’accompagnement pédagogique devrait reposer sur les parents devenus, par la force des choses, des substituts du travail professoral.

Excepté pour une minorité privilégiée, dans la plupart des familles, c’est un défi difficile à relever, voire une mission impossible. Les obstacles ne manquent pas : le décalage entre les savoirs des parents et les savoirs de l’école, qui varie en fonction de l’âge des enfants et du niveau d’études des parents, les problèmes de logistique liés au manque d’équipements numériques ou à la saturation des services de l’Ed-Tech institutionnelle ou commerciale, le manque de confort matériel dans les familles mal logées, le nombre d’enfants à suivre en même temps, le fossé linguistique ou culturel, etc.

Très vite, l’utilité des enseignants ne fait plus de doute à un nombre croissant de parents désemparés. Ils touchent du doigt concrètement les difficultés d’un métier pour le moins opaque à leurs yeux. Le travail des enseignants leur est sans doute apparu moins aisé et normalisé qu’ils ne l’imaginaient auparavant.

Nombreux sont ceux qui comprennent désormais plus ou moins intuitivement que la pédagogie n’est pas une mystification, réductible à un algorithme, mais un art subtil aux multiples facettes psychologiques (dans la relation avec l’élève) et didactiques (dans la relation avec les savoirs à partager)… même pour qui a un bon niveau d’études.

Les difficultés propres à l’enseignement à distance permettent donc de prendre conscience du rôle irremplaçable des enseignants. Les limites intrinsèques au numérique soulignent aussi l’importance du présentiel scolaire.

La responsabilité sociale des professeurs

Dans de telles circonstances, les enseignants, sortis par la force des choses de leurs routines, se sont débrouillés tant bien que mal avec les technologies et ressources numériques disponibles pour inventer un accompagnement pédagogique d’urgence. Le « numérique éducatif » n’a pas remis en cause, bien au contraire, leur utilité en tant que concepteurs de ressources et organisateurs des échanges. Il a même accru leur visibilité.

Habituellement, reconnaître l’utilité sociale des professeurs (et des éducateurs), c’est les créditer, au nom de la société tout entière, d’une responsabilité particulière, celle de préparer les nouvelles générations à leur implication dans la société future. En leur inculquant une culture (des savoirs), des méthodes de travail personnel et collectif, et des comportements de vie en société. Après l’expérience du Covid-19, la question se pose de savoir si cette responsabilité n’est pas trop confinée dans les stéréotypes d’un temps révolu, structuré autour de la compétition individuelle et de la sélection élitaire.

On peut augurer que l’actuelle pandémie va déboucher sur une crise économique d’ampleur et remettre au premier plan la mobilisation en faveur de la lutte contre le dérèglement climatique et les inégalités sociales et territoriales, deux sujets sur lesquels les jeunes sont très sensibilisés. Si ces deux grandes questions dessinent les contours d’un nouveau contrat social, l’école publique et l’université ne pourront pas se tenir en marge d’un tel mouvement sans paraître inadaptées et se disqualifier aux yeux des familles.

C’est pourquoi, conscients de leur haute responsabilité sociale, les enseignants devraient se porter en première ligne pour réfléchir aux changements nécessaires dès aujourd’hui, y compris en leur sein. Vont-ils collectivement oser s’y lancer ? En association avec les autres acteurs sociaux, notamment au sein du système scolaire, pourront-ils avoir un rôle moteur pour inventer l’école du futur et mettre en cause des traditions établies, des hiérarchies internes figées, des conceptions trop parcellaires empêchant l’exercice de cette responsabilité collective pour laquelle la société les mandate ? Irremplaçables durant le confinement, les enseignants vont-ils être incités à inventer l’école post-pandémie ?

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