[Reprise #4] Le numérique éducatif peut-il tenir ses promesses pour l’école?

Tribune parue dans Le Monde de l’éducation le 10 novembre 2020 sous le titre «Entre Gafam et mythologie révolutionnaire, le numérique éducatif peut-il tenir ses promesses pour l’école ?».

Avec le Covid-19 et le confinement, le numérique éducatif, sujet réputé hyper-technique, a basculé dans le grand bain de la « continuité pédagogique ». Réservé longtemps aux échanges entre fournisseurs, décideurs institutionnels et experts, il est devenu aujourd’hui un sujet de société. Du jour au lendemain, professeurs, élèves et familles ont été confrontés aux défis de la classe à distance. Qu’elle suscite un vaste retour d’expérience est donc salutaire, surtout si elle est amenée à être pérennisée.

De nombreux problèmes sont apparus à grande échelle : qualité et financement des équipements et des connexions pour les professeurs et les familles, équité de leur distribution, pertinence des services et des ressources disponibles, maîtrise des savoir-faire pédagogiques, etc. Comme on pouvait s’y attendre, les discours officiels des récents Etats généraux du numérique pour l’éducation, organisés par le ministère de l’éducation nationale, sont globalement restés dans la tonalité apologétique habituelle, reléguant dans l’ombre deux points essentiels. Le premier est un angle mort permanent, celui des coulisses du « théâtre digital ». Le second est le rôle exercé en toile de fond par une mythologie « révolutionnaire » associée au numérique.

Depuis une vingtaine d’années, sous l’impulsion du marketing et des grandes marques, le numérique fait l’objet d’une mise en scène adressée à l’opinion publique et à ses usagers-clients. Pourtant, le grand public sait peu de choses des coulisses de ce nouveau théâtre. Il ignore les réalités industrielles qui rendent possible l'informatisation généralisée des activités économiques, qui bouleversent des pans entiers de nos vies sociales et privées, avec ce que l’on nomme désormais l’« économie de plates-formes », dont Amazon, Google, Facebook ou Uber sont des fers de lance. La plupart des usagers-clients n’ont pas conscience que les « autoroutes de l’information » et le « cloud » sont pour l’essentiel la propriété de monopoles privés multinationaux.

Un nouvel enjeu de prédation

Fort heureusement, de nombreuses études sont désormais disponibles sur ces réalités industrielles, sur les modes de fonctionnement du « big business » numérique et sur ses impacts en termes écologiques, géopolitiques, financiers, sociaux, institutionnels, culturels. On peut citer, parmi bien d’autres auteurs, Robert Boyer, Antonio Casilli, Dominique Cardon, Cédric Durand, Diana Filippova, Guillaume Pitron, Eric Sadin, Bernard Stiegler…

Leurs travaux mettent en balance les profits et les dégâts de la mutation en cours et ses liens intimes avec la financiarisation, la globalisation et l’ubérisation de l’économie. Sous cet éclairage, l’enseignement à distance n’est plus seulement vu comme un pis-aller pour faire face aux restrictions sanitaires ; pour les géants du numérique, c’est une opportunité nouvelle qui doit venir s’enchâsser dans le système numérique global. Pour ces multinationales, c’est donc un nouvel enjeu de prédation.

Force est de constater qu’une telle problématisation a été longtemps absente des approches officielles qui ont dessiné les plans et programmes du numérique éducatif. Les technocraties étatiques, du niveau national au niveau local, ont pu laisser croire que les infrastructures numériques étaient un bien commun. La question de la souveraineté a été cantonnée au seul problème (bien réel !) de la protection des données personnelles. Or, comment déterminer une politique d’investissement public de grande ampleur sans tenir compte du fait que ce sont les géants de l’économie numérique globalisée qui sont maîtres des infrastructures et des marchés de la « révolution digitale » ?

Est-il acceptable que les utilisateurs du numérique éducatif ne soient pas informés sur les firmes qui pilotent l’industrie des équipements, des réseaux, des centres de données, des logiciels, etc. ? Suffit-il de coller le logo ministériel sur les produits de la grande industrie pour les transformer en biens communs ? Est-il possible de se payer de mots à propos d’une filière française d’EdTech censée, appel d’offres après appel d’offres, prendre la succession des éditeurs scolaires et tenir tête aux Gafam (Etats-Unis) – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – et BATX (Chine) – Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi ?

Après plusieurs décennies d’inaction française et européenne, quel espoir est-il réaliste de placer dans le projet de « cloud européen », encore à l’état d’ébauche, évoqué par le commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, et le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, à Poitiers, alors que l’Union européenne est, sur tant de sujets stratégiques, désunie ?

Une mythologie en toile de fond

C’est là qu’intervient, en toile de fond du « théâtre digital », la mythologie « révolutionnaire » qui contribue à éviter de poser les questions gênantes. Elle joue sur le velours du rapport quelque peu hypnotique que toutes et tous, y compris la puissance publique, nous entretenons avec le numérique et Internet. Le mythe transmue notre nouvelle relation de dépendance à la Toile en participation volontaire à une grande œuvre collective qui nous instituerait « citoyens du monde ».

Sous le costume chamarré de l’innovation, de la créativité, de l’agilité, le numérique se présente en acteur vedette d’une libération (la fameuse « dématérialisation ») qui provoquerait un « changement de paradigme ». L’ancien monde, injuste et élitiste, ferait place nette à un nouveau monde, équitable et horizontal, grâce à l’alliance inédite de l’« intelligence collective » et de l’« intelligence artificielle ». Un maquillage outrancier lui donne les couleurs du progressisme démocratique « collaboratif ». Par ses clics et ses « like », la Petite Poucette de Michel Serres (titre de son essai paru en 2012 sur le numérique) inventerait une démocratie horizontale fondée sur le partage du Savoir.

Les détracteurs de cette mythologie crient à l’imposture, à l’inefficacité, à la gabegie, aux dérives ; ils ont beau jeu de signaler que l’intelligence collective, de même que la bêtise, existait avant l’avènement de l’ordinateur ; que l’intelligence artificielle n’est que l’automatisation de champs d’application de l’intelligence humaine… La mythologie atteint même des sommets dystopiques avec les gourous du « digital native » et de la révolution « neuro-digitale » : une « humanité augmentée » en mutation cérébrale accélérée serait en gestation sous nos yeux, enfantant le futur Homo digitalis.

En réalité, la révolution digitale est un gigantesque champ de bataille où s’affrontent des forces antagonistes : des multinationales, des pays, des lobbys, des multitudes d’entreprises et de clients captifs… Entre Gafam et mythologie révolutionnaire, le numérique éducatif peut-il tenir ses promesses pour l’école si le cœur du business digital reste occulté derrière le voile « apprenant » qui sert à brouiller l’esprit des décideurs et les nôtres ?

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