Vers une nouvelle guerre scolaire [prolongements] #5 Céline Alvarez, mise en scène

« Que pensez-vous de Céline Alvarez ? » est l’une des questions que l’on me pose lorsque je présente mon livre, en particulier quand j’explique avoir été éditeur scolaire pour le primaire durant plus de 20 ans. Quel est mon avis sur la vedette hyper-médiatique de la maternelle, autrice de deux best-sellers, dont le dernier est paru pile à la rentrée 2019 ? Voici ma réponse.

J’admire la mise en scène du personnage de « Céline », l’enseignante, mais je conteste radicalement le gourou « Alvarez », la prétendue nouvelle pédagogue.

Le personnage de « Céline » est une enseignante de maternelle enthousiaste qui décrit comment elle organise et accompagne les jeunes enfants dans leur vie à l’école. Elle fait entrer le lecteur dans l’ordinaire d’une classe merveilleusement bien tenue. Les enfants sont heureux de se retrouver, d’évoluer, de faire de nombreuses découvertes, de multiples apprentissages, des jeux collectifs ou solitaires, toutes sortes d’activité qui stimulent leur sensibilité, leur intelligence, leurs aptitudes langagières, qui fortifient leur raisonnement, leur autonomie, etc.

Que ces activités soient souvent étiquetées « Montessori », du nom de la célèbre médecin italienne (1870-1952), rien à redire sinon que bien d’autres inventions et types d’intervention ont vu le jour depuis les années 1950, systématiquement ignorés par « Céline ». Il faut préciser que ce qui est décrit par « Céline », avec l’émotion du vécu, au travers de témoignages saisissants, rappelle beaucoup d’activités courantes dans les maternelles françaises, activités qui font l’objet d’une volumineuse bibliothèque d’ouvrages pédagogiques et de matériels éducatifs, quasiment invisibles dans les médias grand public et peu ou pas cités par notre héroïne et enseignante-modèle. Pourtant ils sont à la base de la culture professionnelle des professeurs de maternelle, sont discutés et commentés depuis fort longtemps dans des revues et associations professionnelles très actives. Ce contexte semble absent du regard de « Céline » ou globalement rejeté. Le personnage de « Céline » est donc celui d’une héroïne, déconnectée de son milieu professionnel, qui bénéficie d’un matériel scolaire haut de gamme très photogénique.

La pédagogue « Alvarez », c’est la fée aux 3 visages qui met en scène un scandale, un sauvetage et une « révolution ». Cette posture est le propre des gourous.

Son premier visage est celui de l’amie des parents. Cette amie est rayonnante et bienveillante. Elle se pose en défenseuse désintéressée de l’enfance trop souvent étouffée et malmenée (d’où ses impressionnants succès de librairie auprès de parents légitimement inquiets pour leurs petit(e)s et préoccupés de suivre les meilleurs conseils pratiques). Ses vidéos d’enfants en classe hyper léchées sont dignes de spots publicitaires.

Le deuxième visage du gourou est celui de l’indignation face à ce scandale. A ses yeux, les enseignant(e)s de la maternelle, mal informé(e)s, s’y prennent mal, bloquent l’épanouissement des petit(e)s, les font douter de leur talent et régresser, les poussent à l’échec scolaire. Moins avenant, ce visage dénonciateur déplore de pauvres victimes qu’il faut « libérer » du carcan de l’école publique et désigne d’inconscients bourreaux, « responsables mais pas coupables », car mal guidés.

Son troisième visage est celui de la rédemption révolutionnaire, celui de l’amie des neurosciences et de la psychologie cognitive. Là réside la source de toutes les solutions pédagogiques qui vont assurer l’épanouissement individuel et le succès garanti à tous les bouts d’chou. La « science » sait comment fonctionne leur cerveau spontanément, « au naturel ». Il suffit donc de suivre ses prescriptions, de ne pas faire violence aux « lois naturelles » qui régissent les émotions, la curiosité et l’infini désir d’apprendre.

On comprend pourquoi Céline Alvarez a été soutenue dans son expérimentation de Gennevilliers (objet de son premier best-seller) par Jean-Michel Blanquer, Stanislas Dehaene et l’Institut Montaigne, même si elle n’a pas donné lieu à une évaluation randomisée selon les normes de l’expérimentalisme biomédical. C’est le même type d’instrumentalisation des neurosciences qu’ils opèrent avec le Conseil scientifique de l’Education nationale dirigé par une poignée de (neuro)chercheurs à haute compatibilité technocratique.

En résumé, qu’est-ce qui est contestable chez Céline Alvarez, en mettant de côté son marketing commercial qui inonde les panneaux publicitaires du métro parisien comme les têtes de gondole des grandes enseignes, et qui peut pousser nombre de parents ayant les moyens à inscrire leurs enfants dans les écoles privées hors contrat se revendiquant « Montessori » ?

Le premier point, évident pour qui fréquente de l’intérieur l’école maternelle mais aussi pour la grande majorité des parents qui y conduisent leurs enfants presque tous les jours, est le manichéisme outrancier de son jugement sur les enseignant(e)s qui la font vivre. Qu’on ne me fasse pas dire que tout serait parfait, qu’il n’y aurait rien à corriger, aucune idée fausse à combattre, aucune pratique à revoir, aucun personnel défaillant à former sans délai… Mais la critique systématique et systémique des enseignant(e)s de maternelle est d’une grande mauvaise foi et relève de la pure manœuvre politique.

Le second point concerne les limites de ses prescriptions. En bornant l’apport des neurosciences et de la psychologie cognitive aux « fonctions exécutives » (son second best-seller qui est paru à la rentrée), c’est-à-dire aux acquisitions générales avant l’entrée dans les savoirs scolaires proprement dit, le gourou « Alvarez » évite de prendre parti sur les débats didactiques autour de l’acquisition des premiers apprentissages scolaires.

En même temps que le petit enfant, en interaction avec son environnement familial et social, acquiert par lui-même (« naturellement ») plein de choses (parler, par exemple, en interaction avec adultes et enfants), il conçoit aussi de robustes idées fausses (misconceptions en anglais) sur nombre d’aspects qui touchent à sa vie personnelle (comment l’enfant conçoit le langage qu’il manie, comment il conçoit le fonctionnement de son corps, de la digestion par exemple, etc.). Les enseignants auront parfois du mal à modifier ces représentations erronées aussi vite que le rythme des apprentissages l’exigerait. Ces difficultés sont souvent au cœur des débats didactiques. Le « naturel » (très culturel et socialisé…) ne mène pas toujours dans la bonne direction !

En évitant de se mêler aux débats didactiques, le gourou « Alvarez » peut en attendre un triple bénéfice : 1) ne pas mettre en cause la bienfaisance magique de ses prétendues« lois naturelles », gorgées de pensée positive, 2) éviter de se ridiculiser et de perdre son aura de référence scientifique en se confrontant à des chercheurs pointus qui font autorité dans les domaines didactiques et 3) feindre une prise de distance à l’égard du ministre Jean-Michel Blanquer, son ancien soutien.

Celui-ci a en effet décrété que les débats didactiques sur l’acquisition des « fon-da-men-taux » (le « lire, écrire, compter » revu par les neurosciences) étaient clos. Il en a fait l’alpha et l’oméga de la réussite individuelle pour toute la scolarité et le garant magique de la prétendue « égalité des chances » comme si les méthodes qu’il impose aux enseignants avaient aussi le pouvoir de déconnecter l’enfant de tous ses déterminismes sociaux et familiaux.

 Pour aller plus loin

https://blogs.mediapart.fr/paul-devin/blog/070919/celine-alvarez-la-promesse-dun-miracle

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/270517/celine-alvarez-une-pedagogie-business-compatible

https://www.liberation.fr/debats/2019/09/04/celine-alvarez-un-peu-trop-classe_1749304

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