Vers une nouvelle guerre scolaire [prolongements] #6 Franck Ramus et la saignée

Le biais de confirmation n’épargne pas « l’éducation fondée sur la preuve » même si les représentants de ce puissant courant international se targuent d’en être immunisés. C’est ce que montre à ses dépens Franck Ramus dans une conférence où il présente l’expérimentation randomisée comme la seule méthodologie rationnelle permettant d’échapper aux croyances pédagogiques erronées des professeurs.

Les neurospécialistes ont le vent en poupe dans les grands médias qui leurs ouvrent leurs colonnes et leurs micros, dans les cercles du pouvoir qui leur commandent des rapports et leur confient des missions, au sommet des institutions de recherche où ils défendent les budgets de leurs méthodologies IRM issues du biomédical et l’expérimentalisme randomisé. Par la grâce de Jean-Michel Blanquer, installés au sommet de l’Education nationale, ils veulent incarner la nouvelle doctrine officielle en matière de pratiques pédagogiques pour plus de 800 000 professeurs et sont investis d’un pouvoir de préconisation sans précédent que toute la hiérarchie institutionnelle est censée relayer au plus vite et sans distance.

Leur notoriété et leur autorité ne sont pas dues qu’à leur ranking dans les publications internationales anglophones, à leur indice h ou autres indicateurs scientométriques. Si c’était le cas, d’autres domaines de recherche de pointe devraient avoir un retentissement aussi grand par l’ampleur de leurs retombées futures sur la vie des populations. Cette influence provient d’un fort investissement communicationnel vulgarisateur et du lobbying promotionnel qui l’accompagne. En se mettant à la portée du grand public et de cibles particulières, comme les professionnels de l’éducation et de la formation, ainsi que des usagers de l’école (les parents d’élève), cette neuro-vulgarisation utilise des arguments spectaculaires pour frapper les esprits et séduire les lectorats et auditoires profanes. Dégagés du jargon des papers compréhensibles des seuls initiés, elle révèle de façon surprenante des biais similaires à ceux qu’elle a coutume de dénoncer chez tous ceux qui n’adhèrent pas au réductionnisme biomédical.

Les professeurs, victimes du biais de confirmation ?

Prenons un exemple récent. Dans une présentation sobrement intitulée « Tout ce que vous avez toujours su sur l'éducation et qui est faux[i] », le chercheur Franck Ramus commence sa harangue en faveur de « l’éducation fondée sur la preuve »[ii] par dénoncer l’illusion qu’auraient les professeurs sur l’efficacité des méthodes qu’ils utilisent. Selon lui, l’expérience des praticiens ne saurait suffire à annihiler leurs fausses croyances car elle serait systématiquement polluée par le célèbre biais de confirmation, mis en avant par les psychologues qui observent comment les gens raisonnent dans la vie courante (à savoir les spécialistes en psychologie sociale cognitive, appelés aussi socio-cognitivistes).

En l’occurrence, de quoi s’agit-il ? D’après le chercheur, ce biais serait caractéristique des enseignants qui, dans l’auto-évaluation de leur pratique, ne considéreraient que ce qui confirme leur credo pédagogique préalable. Trompés par ce travers inconscient, ils refouleraient tout ce qui irait à son encontre, enfermés qu’ils seraient, comme tous les praticiens, dans un cercle vicieux idéologique que seule la science pourrait briser de l’extérieur. Les leçons tirées de la pratique ne sauraient en aucun cas servir de preuve pour juger son efficacité. Le regard de l’expert, armé de ses méthodes d’expérimentation scientifique, serait le seul vraiment rationnel et objectif, donc indiscutable, pour apprécier les mérites comparés des méthodes pédagogiques et mesurer leur efficacité respective.

L’exemple de la saignée

A ce stade on s’attendrait à ce que le conférencier donne un exemple précis d’un tel biais à propos d’un errement de la profession enseignante dans son ensemble. Pas du tout. Son argument massue, sa « preuve », porte sur les médecins pratiquant la saignée durant 2000 ans ! Donc, selon le chercheur, en dépit des conséquences néfastes parfaitement visibles sur leurs patients, les Diafoirus ont continué à pratiquer la saignée sans remettre en cause leurs fausses croyances. Et pendant deux millénaires ! La conclusion logique de cet exemple, qui vaut « preuve » dans l’esprit du chercheur, est que l’expérience des professionnels ne peut pas être un indicateur fiable pour valider l’efficacité d’une pratique car le biais de confirmation les rend aveugles.

Ce qu’omet de préciser Franck Ramus dans son analyse, c’est que ces croyances fausses étaient théorisées par les plus grandes autorités de la médecine, à commencer par son « père » Hippocrate, et qu’elles étaient donc enseignées dans les facultés par la « science officielle » aux différentes époques[iii]. Ces croyances n’étaient pas juste le fruit d’un bricolage et colportage informels entre praticiens qui s’auto-mystifiaient de génération en génération. L’exemple choisi prouve plutôt l’influence puissante des théories, fussent-elles fautives ou farfelues, sur les pratiques. Le biais de confirmation que fustige le conférencier n’est donc pas l’apanage d’un praticien sans science, c’est plutôt le propre d’un praticien armé d’une fausse science, bien souvent exposée d’en haut avec toutes les apparences de la vérité incontestable. Ce qui rend aveugle, ce n’est pas la pratique en tant que telle mais bien le dogmatisme d’une certaine « science officielle » entourant cette pratique.

Convaincu que la seule méthode scientifique pour évaluer l’efficacité des méthodes pédagogiques est l’expérimentation randomisée – dont il expose ensuite les principes, le chercheur est lui-même victime ici d’un biais de confirmation contre lequel sa science proclamée devrait pourtant le protéger. Il propose en effet une analyse d’une pratique médicale erronée à travers un prisme réducteur qui disculpe le rôle des « autorités scientifiques », ce qui revient à faire porter la responsabilité de la faute sur les praticiens, objectif de son exemple. Lorsqu’elle s’adonne à la dénonciation des pratiques, la neuro-vulgarisation qui se veut le cheval blanc de la science se retrouve souvent dans la position de l’arroseur arrosé !

Le biomédical, impensé du neuro-scientisme

Autre constat à l’écoute de cette conférence : l’arrière-plan biomédical des neurosciences, très généralement occulté dans les discours grand public, revient toujours sur le devant de la scène dès que les neuro-cognitivistes veulent populariser leurs vues réductionnistes. Le médecin et la médecine sont immanquablement les figures et domaines d’activité mis en parallèle avec les enseignants et la pédagogie, sans que la pertinence de cette analogie ne soit jamais interrogée. C’est un autre biais puisque ce parallèle semble aller de soi pour les défenseurs de « l’éducation fondée sur la preuve », ces chercheurs qui prétendent régenter les pratiques d’enseignement du haut d’une science rationnelle infaillible. Sortis de leurs labos, ils se muent en inspirateurs exclusifs d’une vaste refonte pédagogique au service des forces politiques qui, depuis une vingtaine d’années, au nom de l’efficacité budgétaire, mettent en œuvre la restructuration néo-libérale des systèmes d’enseignement (voir les billets de ce blog).

Rappelons à nouveau que les élèves et étudiants ne sont pas des malades à soigner et que les méthodes et outils d’enseignement ne sont pas destinés à agir sur eux à la façon d’interventions médicales ou de traitements médicamenteux…

[i][i] https://www.ted.com/talks/franck_ramus_tout_ce_que_vous_avez_toujours_su_sur_l_education_et_qui_est_faux

[ii] http://www.scilogs.fr/ramus-meninges/vers-education-fondee-preuves/

[iii] http://patrimoinemedical.univmed.fr/articles/article_saignee.pdf

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