Vers une nouvelle guerre scolaire [prolongements] : #1 Rentrée scolaire & médias

Dans mon livre, paru à la rentrée 2019, j’aborde plusieurs sujets, étroitement reliés, qui, selon moi, sont de pleine actualité. C’est le thème des neurosciences qui a eu, de loin, la préférence des médias. Quels sont les apports des neurosciences aux pratiques scolaires et aux manières d’apprendre ? Les autres thèmes sont restés très en retrait. Et pourtant...

Voici les 4 thèmes que j’ai traités dans mon livre[i] :

- L’origine et la signification de la liberté pédagogique des professeurs, attaquée par les hauts technocrates néo-libéraux qui ont pris progressivement le pouvoir à l’Education nationale depuis les années 2000. Ces attaques visent également les auteurs et éditeurs scolaires en tant qu’acteurs et soutiens de cette liberté.

- La problématique du numérique éducatif qui est conçu par ces mêmes hauts technocrates comme le moyen de reprendre la main sur les enseignants, sur les contenus et pratiques d’enseignement, même si la situation réelle, pilotée par l’industrie numérique mondiale, est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît et que le foisonnement des initiatives et le marketing qui les accompagne brouillent la vision.

- Les neurosciences en tant qu’elles sont instrumentalisées pour trancher des débats didactiques et justifier des injonctions ministérielles à l’adresse des professeurs du primaire, injonctions qui se veulent impératives alors qu’elles sont loin de faire consensus dans la communauté scientifique et dans les savoirs d'expérience.

- La haute technocratie néo-libérale qui a pris le pouvoir au sommet de l’Etat de la Ve République et dont le juriste et spécialiste de droit public Jean-Michel Blanquer est l’actif représentant à la tête du ministère de l’Education nationale. Cette haute technocratie pense que l’Etat social (dont l’Ecole publique fait partie) est trop développé et trop coûteux, mais que l’Etat du contrôle social ne l’est pas assez.

Parmi ces thèmes, ce sont donc les neurosciences qui ont eu la faveur des médias en cette rentrée 2019 : leurs promesses sont-elles crédibles, vont-elles révolutionner l’éducation comme elles le prétendent ? Sous-jacente à cette « neurophilie » médiatique, c’est la question de la recherche en éducation qui est posée. Notamment celle de sa visibilité dans sa diversité et de son influence sur les pratiques pédagogiques. Les neurosciences ont-elles le monopole en la matière, comme il semble que ce soit le cas auprès du grand public, ou bien faut-il aussi intégrer à la réflexion des professeurs les autres domaines de recherche que sont les sciences du comportement (psychologie - cognitive, du développement, sociale -, sociologie, linguistique, anthropologie, etc.) et les sciences de l’intervention (sciences de l’éducation, ergonomie, didactique, etc.)[ii] ?

En fait, les médias se sont focalisés sur le « neuro » teinté de cognitivisme durant la semaine de rentrée et ont semblé ignorer ou oublier tous les autres champs de recherche. L'ouvrage collectif "Enfances de classe. De l'inégalité parmi les enfants"[iii], sous la direction du sociologue Bernard Lahire, a fort heureusement rappelé la nature concrète et l'ampleur des inégalités sociales et de leur poids sur les destinées scolaires des enfants.

 Les autres thèmes, tout aussi d’actualité selon moi, seraient fort intéressants à traiter en détails car ils concernent directement plus d’un million de professionnels de l’éducation sans compter les parents des 13 millions d’élèves. Par exemple, les problèmes liés à la correction du Bac cet été ont bien mis en lumière l’opposition croissante des professeurs à l’égard de tripatouillages administratifs imposés par leur hiérarchie et leur profond mécontentement face à l’idéologie anti-prof relayée par les chroniqueurs pro-Blanquer.

Autre sujet où s’illustre le manque de pragmatisme du ministère (sa « valeur phare » pourtant) en matière de « numérique éducatif » : la réforme des programmes du lycée qui entre en vigueur en cette rentrée. Elle a révélé la cacophonie qui règne dans les régions sur les options à suivre en matière d’équipements informatiques et de manuels numériques (ou non), montrant que le pilote ministériel ne maîtrise pas un sujet qui orne pourtant nombre de ses discours officiels sur l’avenir de l’Ecole.

Dernier sujet d’actualité, la reprise en mains technocratique en cours en cette rentrée, illustrée par la valse des sigles et des missions de nombreuses institutions et organismes dépendant du ministère. Comment ne pas interroger la cohérence entre le discours du ministre autour de la confiance et la série sans précédent de mesures organisationnelles hyper-centralisatrices contenues dans sa loi du mois de juillet ? N’exprime-t-elle pas au contraire une grande défiance du sommet de l’institution vis-à-vis de la base, comme de tous les relais intermédiaires ou contre-pouvoirs indépendants ? Ne montre-t-elle pas que la com' du ministre, multipliant les effets d'annonce et les jugements de valeur, est destinée à camoufler son exercice du pouvoir, vertical, dirigiste, imbu de la légitimité de sa toute-puissance ?

[i] Philippe Champy, Vers une nouvelle guerre scolaire. Quand les technocrates et les neuroscientifiques mettent la main sur l’Education nationale, La Découverte, Paris, 2019, 320 p.

[ii] J’emprunte cette distinction à Roland Goigoux. https://www.cahiers-pedagogiques.com/Lecture-la-guerre-des-methodes-n-aura-pas-lieu

[iii] Bernard Lahire (dir.), Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants, Seuil, Paris, 2019, 1230 p.

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