Repères antidogmatiques pour la gauche radicale

Capitalisme, libéralisme, Europe, nation : une vigilance vis-à-vis des automatismes intellectuels dans les milieux critiques aujourd’hui (Michéa, Durand, Kouvelakis, Bernier, Lordon) alimentant les manichéismes de tous poils.

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Ce billet est constitué d’extraits d’un article plus long publié sous le titre « Guide politique de vigilance anti-essentialiste. Contribution à la critique du national-étatisme montant et d’autres dogmatismes dans la gauche radicale et les mouvements sociaux critiques » paru dans Les Possibles (revue en ligne éditée à l’initiative du Conseil scientifique d’Attac), n° 10, été 2016, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-10-ete-2016/dossier-droits-justice-et-democratie/article/guide-politique-de-vigilance-anti-essentialiste. Les coupures par rapport au texte d’origine sont indiquées par : […].

 

On peut consulter l’ensemble de ce dernier numéro des Possibles ici : https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-10-ete-2016/. On y trouvera notamment un article de la philosophe Joelle Zask sur « La démocratie, une philosophie paysanne » (repris sur le blog de la revue Les Possibles sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/edition/les-possibles/article/280616/la-democratie-une-philosophie-paysanne), du politiste Christophe Voilliot sur « Vers un nouveau répertoire de l’action collective ? Quelques remarques sur les mouvements du printemps 2016 en France », du sociologue Alain Accardo sur « Quelques réflexions sur l’ouvrage de Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu, Un structuralisme héroïque » ou du militant altermondialiste Gustave Massiah sur « Le PSU, une comète dans le ciel de la gauche : quelques leçons pour aujourd’hui, A propos de Bernard Ravenel, Quand la gauche se réinventait. Le PSU, Histoire d’un parti visionnaire ».

 

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Guide politique de vigilance anti-essentialiste

Contribution à la critique du national-étatisme montant et d’autres dogmatismes dans la gauche radicale et les mouvements sociaux critiques

- extraits -

 

Un impensé essentialiste (renvoyant à des « essences ») travaille nombre de débats, internes et/ou externes, dans lesquels sont engagés la gauche radicale et les mouvements sociaux critiques. L’essentialisme consiste en une tendance non-consciente, largement inscrite dans les usages ordinaires du langage, qui mène à des formes de dogmatisme et de manichéisme. Le national-étatisme (dont Frédéric Lordon apparaît comme le théoricien le plus systématique dans son livre Imperium, 2015), montant dans la gauche radicale, est un des pourvoyeurs les plus dynamiques de mots-essences dans l’espace public. Toutefois, préalablement, l’essentialisme larvé antérieurement actif est vraisemblablement un des facteurs de bonne réception actuelle dans la gauche de la gauche de cette modalité politico-idéologique d’essentialisme, qui tend à délégitimer l’ouverture internationaliste comme la critique de l’État-nation moderne, historiquement importants à gauche et dans le mouvement ouvrier. Pourtant l’essentialisation en cours des catégories politiques déborde largement cette forme. Par exemple, l’essentialisation de l’islam est nourrie des déformations laïcardes de l’esprit de 1905 en matière de laïcité, ou l’on repère aussi un mode libertaire d’essentialisation dans la diabolisation de l’État.

 

La critique de l’essentialisme participe d’une boîte à outils antidogmatique décisive si les militants radicaux veulent mettre à distance des évidences et des préjugés prégnants dans nos milieux critiques. Cela suppose de s’approprier des ressources travaillées dans certains secteurs de la philosophie du XXe siècle (et tout particulièrement chez Ludwig Wittgenstein) ainsi que dans la culture des sciences sociales contemporaines massivement anti-essentialistes. Le difficile effort pour « penser par soi-même », individuellement et coopérativement, passe alors par la dimension du « penser contre soi-même », c’est-à-dire contre ses propres automatismes et stéréotypes, parfois abusivement auréolés d’une portée conceptuelle et théorique, comme chez Lordon.

 

Il me faudra expliciter ce qui a été critiqué comme essentialisme en philosophie et en sciences sociales, puis aborder quelques exemples de vecteurs d’essentialisme dans nos débats les plus récents : capitalisme, libéralisme, Europe, nation, État et islam [les deux derniers points ne sont pas inclus dans ces extraits].

 

1. La critique de l’essentialisme en philosophie et en sciences sociales

 

Une tendance lourde marque encore les appréhensions savantes, médiatiques et ordinaires du monde : ce que l’on appelle « l’essentialisme » (d’« essence ») ou « le substantialisme » (de « substance »). Quand on sort des simples usages quotidiens du langage et que l’on prétend produire une analyse de la société dotée d’une certaine cohérence - comme c’est le cas dans nombre de textes et de débats circulant dans la gauche radicale et dans les mouvements sociaux critiques -, cette tendance tend à faire surgir des obstacles intellectuels dans l’appréhension des complications du réel social-historique, dans ses compositions variables de diversité, de contradictions et de contraintes générales. Ce qui participe à faire riper nos outils politico-intellectuels sur les rugosités de la réalité.

 

Un des grands philosophes du XXe siècle, Ludwig Wittgenstein, associe cette erreur de raisonnement à un écueil langagier : il parle de la « recherche d'une substance qui réponde à un substantif » (1988, p. 51). Un substantif, c’est un mot comme « l’amour », « la politique », « l’État » ou…« l’islam ». Or, de manière courante, on a tendance automatiquement à chercher derrière chaque substantif une substance ou une essence, c’est-à-dire une entité homogène et durable, voire intemporelle dans une logique inspirée de Platon, avant même d’avoir mené une investigation philosophique ou sociologique. Wittgenstein parle aussi significativement de « constant désir de généralisation » (ibid., p. 68) ou encore de « mépris pour les cas particuliers » (ibid., p. 70), ceux qui ne rentrent pas dans la généralisation dogmatique portée par nos mots et nos concepts. Avec l’essentialisme s’exprime une tentation à la généralisation hâtive et abusive, susceptible de nourrir des manichéismes concurrents.

[…]

 

2. Le capitalisme et ses contradictions

 

Le capitalisme est appréhendé dans nombre de ses critiques courantes dans les mouvements sociaux et sur internet en sur-homogénéisant les réalités que ce concept s’efforce de rendre intelligibles. La modalité la plus usitée sur internet est dotée de tonalités conspirationnistes : le capitalisme serait principalement basé sur la toute-puissance de la volonté maléfique des capitalistes, manipulant consciemment à leur profit la réalité. Schématiquement, le capitalisme ce serait « le complot des riches, des multinationales et de leurs valets gouvernementaux » ! Le capitalisme aurait une homogénéité intentionnelle. Le poids supposé de cette manipulation capitaliste tend à générer un certain fatalisme, qui ajoute à la force effective du capitalisme une croyance dans une force surévaluée, et à créer une illusion quant à l’émancipation sociale : il suffirait de se débarrasser de quelques élites puissantes pour sortir de la domination…

 

Cette approche de la réalité s’oppose à la vision marxienne et marxiste qui voit le capitalisme comme une machinerie impersonnelle dominant à la fois les salariés et les capitalistes. Marx écrit ainsi dans la préface à la 1e édition du livre I du Capital en 1867 :

« Je n'ai pas peint en rose le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais il ne s’agit ici des personnes, qu'autant qu'elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d'intérêts et de rapports de classes déterminés. Mon point de vue (…) peut moins que tout autre rendre l'individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu'il puisse faire pour s'en dégager. » (repris dans Corcuff, 2012, pp. 17-18)

Si la critique conspirationniste du capitalisme a en tête quelque chose comme les James Bond, Marx est plus proche du film Matrix ! « Couper des têtes » est donc bien loin de permettre une sortie des chaînes du capitalisme.

 

Le risque dans ce schéma machinique est toutefois de donner une trop grande homogénéité non consciente au capitalisme. On trouve ce travers au sein du situationnisme dans La société du spectacle de Guy Debord (1996), qui associe cohérence totale du capitalisme contemporain, autour de la logique du spectacle exprimant la toute-puissance du « fétichisme de la marchandise », et « aliénation » totale du côté des individus le subissant ; toute contestation tendant alors à être « récupéré par le système », comme on entend souvent. Le projet révolutionnaire, qui est cependant maintenu dans une tradition marxiste, tient alors en quelque sorte du miracle. Ce type de schéma a eu un certain écho dans les milieux critiques. Récemment, cela a été exprimé par le Comité invisible dans son premier opuscule, L’insurrection qui vient (2007). Dans ce cas, le risque de fatalisme est encore redoublé par rapport à la figure conspirationniste, car il n’y a même pas la perspective de « couper des têtes » pour sortir de la cage de fer du capitalisme.

 

Contre ce travers également, on trouve des appuis chez Marx. Car Marx s’intéresse aux contradictions du capitalisme, analysé sous l’angle d’une dynamique historique non homogène, pas complètement cohérente, percée de trous à partir desquels l’émancipation est possible et des résistances peuvent se déployer. C’est pourquoi on peut sortir du capitalisme. En partant de Marx et en le prolongeant à partir des sciences sociales actuelles, on peut repérer aujourd’hui de manière non exhaustive quatre grandes contradictions du capitalisme, constituant quatre zones de fragilité pour lui et d’ouverture à l’émancipation : la contradiction capital/travail, la contradiction capital/nature, la contradiction capital/individualité et la contradiction capital/démocratie (Corcuff, 20 avril 2009 et 2012).

 

Au-delà même des contradictions principales du capitalisme, Marx à une analyse nuancée des tensions travaillant sur différents plans le capitalisme, dont le philosophe Michel Vadée (1992) a montré qu’elle puisait notamment méthodologiquement dans ses lectures d’Aristote. Par exemple, quand il identifie une tendance du capitalisme, il décrypte des contre-tendances ; le jeu tendances/contre-tendances alimentant des processus historiques (Corcuff, 2012, pp. 42-44). C’est, par exemple, le cas de « la loi tendancielle à la baisse taux de profit » par rapport à laquelle il analyse des « facteurs antagonistes » dans la section 3 du livre III du Capital : « l’accroissement de l’exploitation du travail », « la réduction du salaire au-dessous de la valeur de la force de travail », « la dépréciation des éléments du capital constant », « la surpopulation relative », « le commerce international » et « l’accroissement du capital par actions ».

 

Ainsi contre l’essentialisation du capitalisme, sur un mode intentionnel ou systémique, Marx a dessiné une voie permettant de penser des logiques globales dominantes emboîtées caractérisant le capitalisme (dynamique d’accumulation illimitée du capital, logique du profit, extension du domaine de la valeur à l’ensemble des êtres et des activités, propriété privée des moyens de production, pouvoir économique d’une classe dominante, notamment), tout en faisant du capitalisme quelque chose de composite, contradictoire et en mouvement. Partant, Marx a contribué à dé-fataliser le capitalisme en le dés-essentialisant.

 

3. Libéralisme économique et libéralisme politique

 

Dans la gauche radicale et les mouvements sociaux critiques depuis 1995, la catégorie de « libéralisme », en tant que principale figure négative contre laquelle les résistances sont mobilisées, tend à constituer un fourre-tout homogénéisé. Cela est très présent dans les échanges ordinaires, où « libéral » est souvent un gros mot en milieu altermondialiste, souvent défini comme « anti-libéral ». La tendance à amalgamer des choses composites dotées alors d’une cohérence factice a aussi été travaillée théoriquement, avec des effets de légitimité intellectuelle dans la gauche radicale, chez le philosophe Jean-Claude Michéa et chez Frédéric Lordon.

 

C’est Michéa qui a été le plus explicite et systématique dans son livre L’empire du moindre mal (2007 et, pour une critique, Corcuff, 22 avril 2009). La notion de « logique libérale » chez Michéa unifie des auteurs, des courants et des libéralismes en un seul bloc :

« Mais parler de "logique libérale" implique également que, par-delà la multiplicité des auteurs et les nombreuses différences qui les opposent sur tel ou tel point, il est possible de traiter de libéralisme comme un courant dont les principes non seulement peuvent, mais, en fin de compte, doivent être philosophiquement unifiés. » (Michéa, 2007, pp. 15-16)

 

Dans ce cadre, le libéralisme du Droit (ou libéralisme politique) et le libéralisme du Marché (ou libéralisme économique) tendraient à converger dans « le moment où le libéralisme, pour parer à la critique socialiste, découvre qu’il n’a plus d’autre choix cohérent à sa disposition que de sous-traiter aux mécanismes du Marché le soin de résoudre les apories constitutives du Droit » (ibid., pp. 47-48).

 

Michéa oppose à cette pensée libérale unifiée, ce qu’il appelle un « socialisme originel », qui serait non contaminé par les idées libérales comme par les idées des Lumières du XVIIIe siècle. Dans Imperium, Lordon (2015) va dans le sens d’un tel amalgame, mais implicitement, sans le préciser conceptuellement. Cela passe par des expressions globalisantes comme « la métaphysique néolibérale » (p. 56), « la philosophie sociale du libéralisme » associée à « la prémisse atomistique de l’homme libre et autonome » (ibid.), « l’individu libéral » (p. 51), « la pensée libérale » (p. 61), « le sujet libéral » (ibid.)…

 

Á rebours de cette tentation, revenons plutôt au caractère composite et mouvant de ce que l’on appelle « les idées libérales ». Le mot « libéral » apparaîtrait en France en 1750 et le mot « libéralisme » en 1818. Mais on a l’habitude de considérer que la maturation d’idées « libérales » est antérieure. Avant même le recours aux mots (« libéral » et « libéralisme »), il y aurait des pionniers philosophiques du libéralisme, ayant posé des jalons dans cette direction. L’Anglais John Locke (1632-1704) et le Français Montesquieu (1689-1755) feraient partie de ces précurseurs. En France, Benjamin Constant (1767-1830) et Alexis de Tocqueville (1805-1859) incarneraient la maturité de ces idées libérales au XIXe siècle.

 

Dans cette galaxie, on peut au moins dissocier deux pôles : le libéralisme politique et le libéralisme économique. Le libéralisme politique met l’accent, d’une part, sur les droits individuels et collectifs, les libertés personnelles et politiques, la tolérance et, d’autre part, sur l’équilibre des pouvoirs face au danger de la tyrannie et de la concentration du pouvoir. Le libéralisme économique se focalise sur le rôle du marché comme régulateur principal des activités économiques, voire au-delà sur la concurrence comme principe, et sur le refus corrélatif de l’intervention de l’État dans le domaine économique. Une des références principales de ce libéralisme économique est l’Écossais Adam Smith (1723-1790), promoteur de la figure de « la main invisible du marché » dans ses célèbres Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776).

 

Il n’y a pas de raison de considérer un lien logique nécessaire entre ces deux pôles. On peut même envisager que les idéaux du libéralisme politique dans nos sociétés, et leurs inscriptions juridiques partielles, peuvent constituer des ressources contre la toute-puissance hégémonisante du principe du marché dans la phase néolibérale actuelle du capitalisme au nom de l’équilibre des pouvoirs. Et c’est encore plus le cas face au néolibéralisme sécuritaire en cours de consolidation, avec le recul des libertés individuelles et collectives.

 

D’ailleurs, on repère parmi les grandes figures socialistes un héritage du libéralisme politique qui sera déplacé dans une conception des individus et des libertés les réinsérant dans des rapports sociaux : Proudhon (marqué par Montesquieu), Marx (dont un des premiers articles en mai 1842 est un plaidoyer contre la censure et pour la liberté de la presse), Bakounine, Jaurès….

 

Le libéralisme économique apparaît lui-même composite. Il y a au moins deux Adam Smith, celui de « la main invisible » du marché dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) et celui du primat de « la sympathie » dans les relations entre les personnes dans Théorie des sentiments moraux (publiée initialement en 1759 et révisée sans modification notable, après la publication de La richesse des nations, en 1790). Après Smith, le libéralisme économique connaîtra d’autres tensions : entre les « ordolibéraux » allemands plus étatiques et « l’école autrichienne » plus marchande ou entre Friedrich Hayek et Milton Friedman (voir Audier, mai-juin 2016).

 

Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas isoler un logique globalisante dans la critique du capitalisme contemporain, mais en circonscrivant le problème de manière plus précise, en parlant de « néolibéralisme économique », et en évitant d’amalgamer par avance les diverses idées libérales. Ce serait, par là même, une façon de ne pas laisser la question de la liberté au capitalisme et de ne pas se priver des ressources du libéralisme politique contre le moment sécuritaire du néolibéralisme économique.

 

4. L’Europe maléfique

 

Dans certains secteurs de la gauche radicale, la notion d’Europe a été peinte comme un monstre politico-économique compact. On en trouve des modalités diversifiées chez Aurélien Bernier, Cédric Durand, Stathis Kouvelakis, Frédéric Lordon ou François Ruffin (voir Corcuff, 2014, pp. 100-116). Cela a été activé par les débats autour de « la sortie de l’euro » et relancé avec « la crise grecque » (pour une critique des positions outrancières sur l’Europe de certains de ces économistes, voir notamment l’analyse de Jean-Marie Harribey, 30 août 2015).

 

Le livre collectif de facture marxiste dirigé par l’économiste Cédric Durand sous le titre En finir avec l’Europe apparaît le plus caricatural dans l’essentialisation négative de l’Europe (Durand, éd., 2013).La construction européenne serait, depuis le départ, l’incarnation homogène d’une volonté capitaliste « contre-révolutionnaire ». C’est ce que Durand caractérise comme « l’hypothèse d’une nature contre-révolutionnaire du processus d’intégration européenne » (ibid., p. 19). « Nature » a souvent une signification proche d’essence dans l’analyse socio-politique. Aux mains des capitalistes européens appuyés par l’impérialisme américain, ce projet aurait été mis en œuvre historiquement sans contradictions. Ce qui fait écrire à Durand que « l’Europe réellement existante est entièrement et sans retenue aucune l’instrument politico-institutionnel du capital financier et des multinationales » (ibid. p. 149). L’essence maléfique de l’Europe serait inscrite dans l’origine : « l’Europe a depuis l’origine un biais pro-marché et anti-démocratique », selon Durand (ibid. p. 133). Dans sa contribution au volume, Stathis Kouvelakis parle de « code génétique de l’UEM » (ibid., p. 53) et d’ « ADN de l’UE » (ibid., p. 57). Dans la galaxie des discours essentialistes, l’association entre une origine et une essence (qui se déploierait sans contradictions, résistances, écueils et/ou transformations) constitue une des formes les plus cristallines. On la retrouve dans l’essentialisation négative des juifs, du communisme, de l’islam, de l’Amérique, etc. etc. par des acteurs diversifiés, voire fortement opposés entre eux, mais convergeant de manière non-consciente dans les formes de raisonnement et d’argumentation.

 

Nos marxistes anti-européens semblent oublier des leçons de base de l’analyse marxienne. Quelles contradictions entre les (ou certains) pays européens et les États-Unis, ou entre pays européens ? Entre fractions des classes dirigeantes ? Quels rapports de forces mouvants et différenciés en fonction des périodes ? Quels conflits entre Parlement européen et Commission européenne ? Quels effets des luttes des classes dominées sur les politiques européennes ? Quelle place de la Confédération Européenne des Syndicats, malgré sa modération et ses inerties bureaucratiques ? Quel écho des mobilisations altermondialistes ? Quid des ambivalences de la politique agricole commune, qui tout en appuyant des logiques productivistes a introduit des régulations publiques dans le marché, du point de vue du libéralisme économique ? L’arène européenne n’a-t-elle pas généré du positif dans la prise en compte des enjeux écologiques contre certaines inerties nationales (dont, pendant longtemps, en France) ? Le dispositif sur le plan étudiant et universitaire du programme Erasmus n’est-il pas original ? Quels décalages entre instances régionales, instances nationales et instances européennes ?... Des contradictions, contre-tendances, conflits, résistances, luttes…le lecteur d’En finir avec l’Europe n’en saura pas grand-chose.

 

Ce type d’essentialisation négative répond à l’essentialisation positive de l’Europe dans des secteurs de la gauche pendant longtemps, y voyant la seule voie envisageable pour la paix et pour la prospérité sans aucun nuage. Dans les deux cas, l’analyse nuancée est remplacée par des mythologies unifiantes. Cet exemple encore nous invite plutôt à penser des logiques dominantes tout en laissant la place à des contradictions et à des marges de manœuvre différentes en fonction des moments.

 

5. La nation gluante

 

La plupart de ceux qui stigmatisent unilatéralement l’Europe valorisent avec une foi unificatrice analogue la nation. L’essayiste Aurélien Bernier et Frédéric Lordon sont ici en pointe.

 

Dans son livre La gauche radicale et ses tabous (2014), Bernier réévalue la place du protectionnisme national dans la lutte contre « le tabou européen » et confond « souveraineté nationale » et « souveraineté populaire ». Ces orientations politiques principalement resserrées dans un cadre national fétichisé part d’un constat erroné quant aux données disponibles à propos du vote pour le Front national (voir notamment Le Bohec, 2005, et Turchi, 26 février 2014) : « la cause principale de la montée de Jean-Marie Le Pen : la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière » (Bernier, p. 11). Et elle se nourrit d’une nostalgie à l’égard d’un communisme national : celui du slogan « Fabriquons français » du PCF en 1977 et du « Produisons français » de la campagne de Georges Marchais lors des élections présidentielles de 1981 (ibid., pp.71-72).

 

Bref il s’agit de plusieurs modalités faisant de la nation la principale solution bénéfique face à la mondialisation capitaliste. Ce qui conduit à figer les peuples dans les cadres nationaux (la  souveraineté « doit d’abord être nationale, car il n’existe pas de peuple européen, encore moins de peuple mondial », ibid., p. 129) plutôt que de les envisager comme des processus, des mouvements, contenant des fils hétérogènes, des hybridations et des cadres emboîtés (locaux, nationaux, européens, mondiaux).

 

Dans Imperium (2015), Lordon accentue le caractère gluant de la vision de la nation. Son analyse de la place de la nation s’inscrit dans une réflexion plus large sur « la nécessité de l’appartenance » (ibid., p. 38), rendant « impossibles » les « désaffiliations » (ibid., p. 50), dans une vision en termes d’affects qui collent les individus les uns aux autres dans des « corps politiques ». Cela méconnaît les recherches sociologiques sur l’individualisation moderne, des analyses pionnières de l’Allemand Georg Simmel (1858-1918) à celles actuelles de François de Singly, où la diversification des appartenances rend possible le retrait de certains liens, dans quelque chose qui n’a pas à voir avec le « tout ou rien » lordonien : appartenance (« nécessaire ») ou désaffiliation (« impossible »). C’est au sein de ces appartenances collantes que se développe une valorisation de « l’appartenance nationale » (ibid., pp. 47-49), car « aussi affranchi soit-on de son appartenance nationale, on ne l’est jamais tout à fait » (ibid., p. 163).

 

Lordon va même jusqu’à invalider a priori les collectivités transnationales, par exemple celles qui se cherchent de nos jours sur internet, car « la communauté politique totalement disséminée n’existe pas. Elle est un fantasme pour fascinés des réseaux sociaux qui confondent jeu en ligne et forme de vie. Car un moment il faut bien se retrouver » (ibid., p. 190). Diasporas d’hier ou Anonymous d’aujourd’hui s’abstenir ! On peut même s’inquiéter d’une intersection idéologique localisée dans le livre de Lordon entre le couple invalidation des collectifs « disséminés »/positivation de « l’appartenance nationale » et le combat contre « les diasporas cosmopolites » au nom de « l’enracinement national » dans les discours pétainistes. On atteint là une forme de gluance essentialiste maximale dans la gauche radicale en matière de nation.

 

Ces modes d’essentialisation du national tendent à affaiblir l’ouverture internationaliste de l’action émancipatrice et à la priver du jeu mouvant sur les contradictions entre le local, le national et l’international ; chaque plan étant composite, doté de contradictions et d’usages pluriels. D’autre part, avec un contenu différent (plus républicain chez les auteurs de la gauche radicale et plus ethnicisant pour l’extrême droite), la promotion de la nation à gauche dans un contexte de montée de l’extrême droite et de marginalisation de la gauche radicale risque d’ajouter une légitimité supplémentaire à la supposée évidence des « solutions nationales » portées par l’extrême droite. C’est de l’état actuel des rapports de forces idéologiques et politiques que vient dans ce cas le danger principal ; les mots et les idées n’étant pas situés dans un univers éthéré de pensées « pures ».

[…]

 

Conclusion-ouverture

 

J’ai essayé d’éclairer quelques exemples de la présence massive de l’essentialisme dans le débat public aujourd’hui. Sous le vocable d’essentialisme, on a alors rencontré une galaxie de problèmes différenciés et entrecroisés. Les six notions éclairées par une vigilance anti-essentialiste n’ont pas posé exactement les mêmes problèmes. Ils ont seulement révélé, selon l’expression de Ludwig Wittgenstein (1988, p. 68), « un air de ressemblance » avec des ressemblances « enchevêtrées ». Je n’ai donc pas proposé un usage essentialiste de la notion d’essentialisme, mais la constitution d’un espace de vigilance vis-à-vis d’écueils homogénéisateurs, dogmatiques et manichéens. Cela n’a pas débouché pour autant sur le brouillard relativiste du « tout se vaut », mais une intelligibilité nuancée ouverte sur l’action émancipatrice a été préservée. Si, pour certains, radicalité rime avec manichéisme, la vigilance anti-essentialiste nous a ramené à l’étymologie du mot « radical » privilégié par Marx : saisir les choses à la racine. Or, les racines de la condition socio-historique de l’humanité apparaissent plurielles et emmêlées.

[…]

 

Bibliographie

 

Audier Serge, « L’histoire mouvementée du néolibéralisme », Sciences Humaines, n° hors série sur Les grandes idées politiques. État des lieux, n° 21, mai-juin 2016.

Bernier Aurélien, La gauche radicale et ses tabous. Pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national, Paris, Seuil, 2014.

Comité invisible, L’insurrection qui vient, Paris, La Fabrique, 2007.

Corcuff Philippe, « Renaissance de l’anticapitalisme en France » (texte d’une conférence prononcée le 31 mars 2009 à New York University), Mediapart, 20 avril 2009, [https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/200409/renaissance-de-lanticapitalisme-en-france].

Corcuff Philippe, « Michéa et le libéralisme : hommage critique », Revue du MAUSS Permanente, 22 avril 2009, [http://www.journaldumauss.net/spip.php?article495].

Corcuff Philippe, Marx XXIe siècle. Textes commentés, Paris, Textuel, collection Petite Encyclopédie Critique, 2012.

Corcuff Philippe, Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Paris, Textuel, collection Petite Encyclopédie Critique, 2014.

Debord Guy, La société du spectacle (1e éd. : 1967), Paris, Gallimard, collection Folio, 1996.

Durand Cédric, éd., En finir avec l’Europe, Paris, La Fabrique, 2013.

Harribey Jean-Marie, « "Cette obscure clarté qui vient des étoiles". Difficile d’y voir clair après la défaite de la Grèce qui est la nôtre », blog de Jean-Marie Harribey sur Alternatives économiques, 30 août 2015, [http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/2015/08/30/cette-obscure-clarte-qui-tombe-des-etoiles-difficile-dy-voir-clair-apres-la-defaite-de-la-grece-qui-est-aussi-la-notre/].

Le Bohec Jacques, Sociologie du phénomène Le Pen, Paris, La Découverte, collection Repères, 2005.

Lordon Frédéric, Imperium. Structures et affects des corps politiques, Paris, La Fabrique, 2015.

Michéa Jean-Claude, L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Paris, Climats/Flammarion, 2007.

Turchi Marine, « En finir avec les idées reçues sur le "FN, parti des ouvriers" », Mediapart, 26 février 2014, [http://www.mediapart.fr/journal/france/260214/en-finir-avec-les-idees-recues-sur-le-fn-parti-des-ouvriers].

Vadée Michel, Marx penseur du possible, Paris, Méridiens Klincksieck, 1992 (réédition L’Harmattan, 1998).

Wittgenstein Ludwig, Le Cahier bleu (manuscrit de 1933-1934), repris dans Le Cahier bleu et Le Cahier brun, Paris, Gallimard, collection TEL, 1988.

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