Périls sur l'antiracisme en France (I) : entre islamophobie, judéophobie et Proche-Orient

Un des aspects peu relevé du tintouin médiatique ayant contribué à gonfler «l’affaire Siné» est d’avoir fait apparaître, une fois de plus, les divisions et les ambiguïtés de l’antiracisme en France. Plutôt que de se laisser aller aux plaisirs polémiques des accusations réciproques, pourquoi ne pas saisir l’occasion pour interroger ces difficultés ? Une première série de textes pour alimenter ce dossier ouvert.

Un des aspects peu relevé du tintouin médiatique ayant contribué à gonfler «l’affaire Siné» est d’avoir fait apparaître, une fois de plus, les divisions et les ambiguïtés de l’antiracisme en France. Plutôt que de se laisser aller aux plaisirs polémiques des accusations réciproques, pourquoi ne pas saisir l’occasion pour interroger ces difficultés ? Une première série de textes pour alimenter ce dossier ouvert.

 

 

Avant-propos (1er août 2008)

 

Les médias (et les consommateurs de médias que nous sommes) se pourlèchent de la surface agitée des choses et des fracas sans lendemains des mots, en laissant involontairement dans l’ombre nombre de problèmes plus épineux dans un dérèglement de la vision professionnellement orchestré (une de ces «orchestrations sans chef d’orchestre» dont parlait Pierre Bourdieu).


Ainsi depuis quelques années, le terrain de la critique du racisme apparaît miné dans notre pays : concurrence des antiracismes (certains privilégiant la lutte contre l’antisémitisme par rapport à celle contre l’islamophobie, dont la réalité est parfois même niée, d’autres privilégiant la lutte contre l’islamophobie par rapport à celle contre l’antisémitisme, dont la réalité contemporaine est parfois même niée…) et rôle de porte-parole «communautaires» dans cette concurrence, interférences entre positionnements antiracistes et positionnements par rapport au conflit israélo-palestinien, certaine complaisance dans l’espace médiatique vis-à-vis des stéréotypes islamophobes depuis le 11 septembre 2001 et les fièvres répétées à l’égard du foulard islamique, réticences de secteurs du mouvement antiraciste et anticolonial à reconnaître l’existence de formes renouvelées de judéophobie (comme lors du meurtre d’Ilan Halimi), usages abusifs et incontrôlés de l’accusation d’«antisémitisme» dans les controverses publiques et intellectuelles qui pourrait à terme affaiblir le combat contre les formes avérées d’antisémitisme, impuissance des politiques publiques de gauche et de droite face au cancer des discriminations postcoloniales, malgré les promesses successives et les envolées rhétoriques renouvelées, etc.«L’affaire Siné» a donc aussi hérité des bouillonnements de cette marmite, comme l’a subtilement analysé Esther Benbassa sur Rue 89 («Siné, nous aurais-tu tous rendus fous», 27 juillet 2008). Pour refaire converger les énergies antiracistes, il faudrait peut-être retrouver une forme minimale d’humanisme. Non pas sous la forme d’un humanisme arrogant, sûr de son universalité, qui a pu servir dans l’histoire à justifier les impérialismes et les colonialismes des supposés «civilisés» contre les supposés «barbares». Mais plutôt le pari universalisable d’une «commune humanité» accompagné d’inquiétude (voir sur ce point mon livre La société de verre – Pour une éthique de la fragilité, Armand Colin, 2002). Á partir de ces points d’appui éthiques, la critique politique de la pluralité des diverses formes d’oppression (dont les racismes) pourrait s’enclencher de manière moins confuse, sans pour autant tomber dans un écueil relativiste attribuant a priori la même place à toutes ces formes condamnables dans le façonnement de nos sociétés à un moment t (par exemple, s’il est toujours présent, l’antisémitisme ne constitue plus un axe structurant dans la société française, contrairement à la période allant de l’affaire Dreyfus à la Libération, mais les discriminations postcoloniales pèsent par contre lourdement sur l’organisation de notre pays).


Pour ouvrir un dossier sur ces questions, je republie sur Mediapart neuf textes d’interpellation qui, entre 2002 et 2008, ont invité à regarder dans la direction d’un humanisme critique renouvelé et à agir en conséquence, mais qui n’ont guère contribué à calmer les passions asphyxiantes. Je réitère malgré tout, le pessimisme de l’intelligence n’excluant pas une part d’optimisme de la volonté, comme aimait à le répéter Gramsci : 1) «Judéophobie et amalgames» (Charlie Hebdo, n°506, 27 février 2002), 2) «Passions communautaires» (Charlie Hebdo, n°566, 23 avril 2003), 3) «Antiracisme» (Charlie Hebdo, n°609, mercredi 18 février 2004), 4) «Pour une initiative conjointe contre l’islamophobie et la judéophobie» (Lyon Capitale, n°465, 25 février 2004), 5) «Gare aux dérives ! Antiracisme et responsabilité» (Sud-Ouest, 15 mars 2004), 6) «Nous sommes tous des juifs musulmans» (en collaboration avec Nadia Benhelal, Le Monde, 13 octobre 2004), 7) «Contre l’immonde indifférence, tous à la manif !» (Lyon Capitale, n°499, 3 novembre 2004), 8) «Le combat contre l’oppression postcoloniale et la lutte contre l’antisémitisme : en quoi les indigènes de la république ont-ils fait une erreur politique à propos du meurtre d’Ilan Halimi» (Oumma.com, 20 mars 2006) et 9) «Israël/Palestine, islam : la boussole de la justice sans le manichéisme» (chronique «Phil noir 15», Le Zèbre, mars 2008 ; repris sur Majarrat, 12 mars 2008).


1 – «Judéophobie et amalgames», par Philippe Corcuff (Charlie Hebdo, n°506, 27 février 2002)

* «On devrait donc poser à toutes les prétentions hyperboliques, dogmatisantes, la question suivante : Qu’y a-t-il donc là d’effectivement vrai ? Ou encore : Dans quel cas cela est-il donc effectivement valable ?»

Ludwig Wittgenstein, Remarques mêlées, 1931.


Je voudrais ajouter mon grain de sel dans le débat lancé autour du livre de Pierre-André Taguieff, La nouvelle judéophobie (Mille et une nuits, 2002), par Val, Siné et Polac.Taguieff donne à voir les traces du développement dans le monde arabo-musulman en général et dans l’islamisme radical en particulier d’une nouvelle judéophobie usant des apprêts de l’anti-impérialisme et du soutien au peuple palestinien. La diabolisation de l’État d’Israël et une figure conspirationniste amalgamant «Juifs-Israéliens-sionistes» en sont deux des vecteurs discursifs. Les thèses de Taguieff nous obligent à regarder en face la popularité dont jouit dans nombre de pays arabes et musulmans un antisionisme lorgnant du côté de l’antisémitisme. Dire cela, ce n’est pas oublier qu’entre l’État d’Israël et les Palestiniens il y a une dissymétrie structurelle entre un fort et un faible - constat omis par Taguieff -, mais nous contraint à inventer une solidarité vis-à-vis de la cause palestinienne armée de vigilance critique.Dès qu’il établit des liens entre la judéophobie islamiste et la montée (effective) de l’antisémitisme en France, Taguieff prend davantage de libertés à l’égard des indices empiriques. La logique de l’argumentation fait place à l’invective (contre José Bové et les mouvements «anti-mondialisation»), la confrontation avec les faits aux généralisations hâtives (les jeunes Arabes des banlieues seraient déjà largement dominés par une judéophobie islamisée), quand il ne tombe pas dans la bêtise la plus crue (les critiques de l’État d’Israël quand ils sont d’origine juive ne pourraient être guidés que par «la haine de soi») ou la triste fiche de police (indiquer qu’Alain Gresh, du Monde diplomatique, est «fils du militant tiers-mondiste Henri Curiel» suffit-il à invalider ses positions ?). Emporté par la logique de l’amalgame, l’analyste rigoureux de l’essentialisme raciste (la réduction de l’ensemble des membres d’une catégorie à une essence négative) devient lui-même essentialiste (à l’égard des militants anti-globalisation comme des jeunes d’origine maghrébine). Celui qui a si bien démontré l’inanité des théories du complot (voir Les Protocoles des Sages de Sion - Faux et usages d’un faux, Berg International, 1992) se laisse aller au thème à la mode du «complot trotskiste».Taguieff oublie donc les conseils de Wittgenstein selon lesquels les avancées du travail intellectuel passent par la localisation de la portée de nos hypothèses, et non par son extension indéfinie. Quant au défenseur du pluralisme, il nie la possibilité d’usages pluriels de la tradition juive, dont certains peuvent pourtant être légitimement orientés contre «son annexion par la raison d’État israélienne» (selon les mots de Daniel Bensaïd dans son débat avec Claude Corman : «Le marranisme, un internationalisme réinventé ?», Le Passant Ordinaire, n°38, janvier-mars 2002). Son exclusivisme dénonciateur apparaît d’autant plus étonnant que jadis Taguieff a été la victime, à la Une du Monde (13 juillet 1993) et sous la plume peu scrupuleuse de Roger-Pol Droit, de rapprochements avec l’extrême-droite, et qu’il aurait dû en sortir immunisé contre les procès en sorcellerie. Souhaitons que, tout en demeurant incisif à l’égard de nos idées reçues, il retrouve les chemins de la complexité du réel.


2 - «Passions communautaires», par Philippe Corcuff (Charlie Hebdo, n°566, 23 avril 2003)

* «Il faut seulement que l’affirmation de ces solidarités singulières ne contredise pas la volonté d’une solidarité universelle et que chaque entreprise finie soit aussi ouverte sur la totalité des hommes.»

Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté, 1947.


Les drames du conflit israélo-palestinien comme de la guerre en Irak ne sont pas sans «dommages collatéraux» en France. Un climat de passions communautaires progresse de façon encore limitée. Mais on entend de plus en plus dans les micro-trottoirs médiatiques : «je soutiens Israël, parce que juif» ou «je soutiens la Palestine, parce que musulman», et non «parce que c’est juste».Le «parce que musulman» et le «parce que juif», en tant que «solidarités singulières» visées par Simone de Beauvoir, ne sont pas nécessairement porteurs de fermeture identitaire. On peut puiser dans de telles traditions collectives une proximité de culture, de souffrances et d’expériences qui donne un étayage concret à un sens plus général de la justice. Une inscription dans des groupes restreints peut servir de pont vers l’universalisable. Mais les passions communautaires que nous avons sous les yeux tendent à glisser sur des pentes communautaristes plus inquiétantes.Car tant la judéophobie que l’islamophobie s’accroissent,activant de part et d’autre des replis communautaires. La judéophobie et la recrudescence des violences antisémites surfent notamment sur des amalgames entre la politique du gouvernement israélien, le sionisme et la judéité. Si bien qu’un lascar de banlieue qui croit se la jouer Intifada peut, en s’attaquant à une synagogue, se retrouver dans la peau d’un Le Pen de quartier. L’islamophobie a, quant à elle, gonflé avec les voix du FN et pris un essor à la suite des attentats du 11 septembre, dans des amalgames entre islam et islamisme. Des dérapages autour du conflit israélo-palestinien alimentent cette tendance, comme lors de «la ratonnade» du 7 avril 2002 sur la place de la Bastille, en marge d’une manifestation du CRIF.Dans ces logiques mêlant communautarisme et racisme, l’identité collective ne se présente plus comme une ouverture «sur la totalité des hommes». On choisit les «bonnes» victimes et on ne perçoit plus les autres, voire même on se réjouit de leur mort (à la manière du «c’est bien fait pour ces sales sionistes d’Américains» après le 11 septembre ou du «ces salauds d’Arabes vont prendre une pâtée en Irak, ça va les calmer»). Ces passions communautaires ne sont-elles pas un autre foyer, moins visible, d’ethnicisation des rapports sociaux à côté du travail politique de l’extrême-droite, nous éloignant de principes universalisables de justice ?Les gauches, pour de bonnes et mauvaises raisons mêlées, ne sont pas toujours bien armées face à cela. Certains, fort justement convaincus de l’indispensable mémoire de l’horreur maximale que fut la Shoah, hésitent à critiquer les discours ethnicisants quand ils émanent de secteurs de «la communauté» juive. D’autres, légitimement proches des opprimés d’aujourd’hui (Palestiniens réprimés et jeunes exclus des banlieues), hésitent à combattre frontalement les saloperies antisémites (sur les cafouillages lors de l’agression judéophobe pendant la manifestation anti-guerre du 22 mars dernier, voir les analyses lucides de René Monzat dans Ras l’front, n°93, avril-mai 2003). Cette dernière attitude est davantage présente dans la gauche radicale, dont l’avenir politique m’importe. Ses militants devraient écouter les conseils d’un Pierre Bourdieu : «Eviter de tomber dans cette sorte de complaisance, à base de culpabilité, qui, autant que l’essentialisme raciste, enferme et enfonce les colonisés ou les dominés en portant à tout trouver parfait, à tout accepter de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font au nom d’un relativisme absolu, qui est encore une forme de mépris» (Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°56, mars 1985).Face aux dérèglements identitaires, le cosmopolitisme kantien et, à sa suite, «L’Internationale sera le genre humain» de la chanson demeurent plus que jamais des boussoles. Daniel Bensaïd nous le rappelle dans son dernier livre, Le nouvel internationalisme (Textuel). Il le fait en tant qu’internationaliste «spinozant», «juif-non-juif», qui n’a pourtant oublié ni les ressources intellectuelles ni la longue histoire des humiliations (par exemple, l’étoile jaune précieusement rangée dans un tiroir du café familial des faubourgs de Toulouse) tirées de ses racines juives.


3 - «Antiracisme», par Philippe Corcuff (Charlie Hebdo, n°609, 18 février 2004)

* «Ce qu’il faut bien appeler deux visions du “mal“ sécrété par la modernité : celle qui privilégie le racisme colonial et celle qui privilégie le racisme génocidaire. (…) Le conflit israélo-palestinien est indéniablement un site où le problème de la concurrence des visions du mal atteint sa plus haute intensité…»

Michel Feher, «Les divisions de la gauche mouvementée», Vacarme, n°20, été 2002.


S’agissant des tensions autour du conflit israélo-palestinien, on a souvent l’impression que chacun est invité à choisir son antiracisme de prédilection (contre d’autres). Or l’antiracisme prenant sens sur fond d’un universalisable (le pari d’une humanité commune), dès que le camp antiraciste se segmente, l’antiracisme perd une part de ses points d’appui logiques et éthiques. L’article de Michel Feher éclaire la division actuelle des antiracistes. Certes, il y a en tout premier lieu les sentiments d’appartenance à telle ou telle «communauté» de ceux qui se sentent légitimement visés par la recrudescence de la stigmatisation et de la violence (que cela soit chez les Français de culture juive ou arabo-musulmane). Mais, hors de cette implication directe, l’antiracisme qui lutterait de manière privilégiée contre la judéophobie (nouvelle figure de l’antisémitisme, ne venant pas seulement de l’extrême-droite) et celui menant d’abord un combat contre le racisme anti-arabe, et son déplacement islamophobe depuis le 11 septembre 2001, n’utiliseraient pas la même grille d’interprétation du racisme. L’anti-islamophobie interpréterait plutôt, à travers une grille «anti-coloniale», les «fonctions du racisme en termes de domination», en faisant de l’Occident (et des États-Unis) l’ennemi principal. L’anti-judéophobie, à travers une grille «anti-génocidaire», envisagerait l’histoire moderne «sous l’angle d’une conjuration jamais achevée du fantasme mortifère de pureté» ; la Shoah constituant un cas extrême. Pour le premier pôle, le racisme serait d’abord une question d’exploitation économique et d’oppression sociale. Pour le second pôle, le racisme serait avant tout une «phobie du mixte, du cosmopolite». Bien sûr, ces deux pôle ont des liens : la visée de «purification» implique des rapports de domination (jusqu’à la destruction physique des «impurs») et l’oppression socio-économique traîne avec elle des pratiques de «purification» (comme la «lutte du Bien contre le Mal» de Bush). Mais on aurait affaire, dans l’architecture intellectuelle implicite de chaque pôle, à un dosage et à une articulation différents.Le libéralisme politique (mettant l’accent sur la préservation des conditions de la pluralité humaine), et non pas économique (la croyance dans le marché comme régulateur principal), se situerait davantage dans le second pôle et la gauche radicale le plus souvent dans le premier. Cette piste affine, sans être exclusive, notre intelligence de la situation. Par exemple, certaines réponses dogmatiques (ne voyant que «l’impérialisme occidental» et non pas, également, les spécificités de «l’épuration ethnique») au sein de la gauche radicale au cours des guerres en ex-Yougoslavie ont été symptomatiques de ce problème. Mais, inversement, l’oubli ces dernières années de la question de l’exploitation économique ou des nouveaux dangers de l’impérialisme américain chez d’anciens gauchistes ralliés au néocapitalisme au nom de la défense des acquis des démocraties libérales rend assez bien compte de leur incompréhension du mouvement altermondialiste.Pour tenter de sortir, intellectuellement, de l’impasse de cette périlleuse polarisation, la gauche radicale ne doit-elle pas s’efforcer de réunifier l’antiracisme autour d’un nouvel humanisme ? Un humanisme plus fragile qui puise aussi dans certaines ressources du libéralisme politique contre l’hégémonie du libéralisme économique. Pour commencer à sortir, pratiquement, de ce bourbier : pourquoi ne pas organiser une grande manifestation nationale «Contre les racismes, l’islamophobie et la judéophobie», par exemple en avril, hors période électorale, en se déconnectant des positions des uns et des autres sur le conflit israélo-palestinien ou sur le foulard islamique ? Des associations comme la Ligue des Droits de l’Homme, le MRAP et ATTAC, des syndicats comme les SUD ou la FSU, des partis comme la LCR, les Verts ou le PCF ne seraient-ils pas disponibles ? Et pourquoi pas les rédacteurs et les lecteurs de Charlie ? Chiche !


4) «Pour une initiative conjointe contre l’islamophobie et la judéophobie», par Philippe Corcuff (hebdomadaire local Lyon Capitale, n°465, 25 février 2004)


Aujourd’hui rien ne va plus sur le front de l’antiracisme en France, avec les oppositions autour du conflit israélo-palestinien, les amalgames drainés par le débat médiatique sur le foulard islamique, la récente «affaire Dieudonné», etc. Les antiracistes sont divisés entre eux, voire sont pris dans des logiques de polarisation «communautaire». On est ainsi invité à choisir son antiracisme de prédilection, contre les autres, parfois avec des dérapages racistes du côté de tels antiracismes partiels. Or l’antiracisme se découpe difficilement en tranches, au gré des identités et des intérêts des uns et des autres. Il est temps que les antiracistes responsables se ressaisissent, car tout à la récupération électorale des passions «communautaires» l’extrême-droite ne peut que se réjouir d’un climat de plus en plus ethnicisant. Rappelons cette vérité simple : l’antiracisme suppose de prendre appui sur un universalisable, c’est-à-dire le pari d’une égale dignité des êtres humains quelque soit leur «communauté» d’origine. En choisissant un antiracisme sélectif contre l’antiracisme universaliste, telle ou telle «communauté» contre la fragile possibilité d’un genre humain, on enraye la mécanique éthique de l’humanisme antiraciste.Bien entendu, il faut prendre en compte les visages renouvelés du racisme. Et c’est là notamment que le bât blesse, car ces visages ont pour nom judéophobie et islamophobie, et ceux-ci donnent parfois l’impression d’être en compétition. Une compétition dangereuse pour l’antiracisme.Le politiste Pierre-André Taguieff (La nouvelle judéophobie, Mille et Une nuits, 2002) a pointé un déplacement des formes classiques d’antisémitisme (dont celui d’extrême-droite) vers une «nouvelle judéophobie» à l’œuvre dans des secteurs du monde arabo-musulman en général et dans l’islamisme intégriste en particulier. La diabolisation de l’État d’Israël et une figure conspirationniste amalgamant «Juifs-Israéliens-sionistes» en seraient deux des vecteurs discursifs. Le développement depuis quelques années d’actes antisémites en France nous oblige à prendre au sérieux cette hypothèse. Malheureusement, Taguieff a fait dérapé ces analyses vers des généralisations hâtives et des procès d’intention. Contrairement à ce que laissent entendre certaines de ses formulations globalisantes : non, la plupart des jeunes français de confession islamique ne sont pas judéophobes (mais ce sont certains jeunes proches de la délinquance et assez éloignés de la pratique religieuse qui semblent à l’origine des agressions antisémites) ! Non, le mouvement altermondialiste n’est pas globalement judéophobe (mais il prend conscience avec trop de lenteur de la montée d’un nouvel antisémitisme) ! Non, les intellectuels de culture juive qui s’opposent à la politique du gouvernement Sharon ne sont pas victimes de «la haine de soi», mais font vivre autrement les héritages moraux du peuple juif !Le chercheur Vincent Geisser (La nouvelle islamophobie, La Découverte, 2003) a, quant à lui, mis en évidence un déplacement du racisme anti-arabe, notamment depuis le 11 septembre 2001, vers une islamophobie, c’est-à-dire une diabolisation de tout ce qui vient de l’islam. Le coran est aujourd’hui facilement assimilé à une bombe (au sens littéral), «les barbus» à des terroristes et les jeunes filles voilées à des torches vivantes menaçant l’Occident. Il ne s’agit pas en analysant ainsi l’islamophobie de limiter en quoi que ce soit le droit pour les libres-penseurs (je suis personnellement agnostique) de critiquer les religions. Mais qui ne voit pas qu’il y a là une stigmatisation obsessionnelle touchant des populations qui vivent déjà la et peu importera qu’on soit Juif ou qu’on soit chrétien, car les comptes à rendre seront les mêmes, et les mêmes aussi les nouveaux droits et les nouveaux devoirs» écrivait Émile Zola pour Le Figaro du 16 mai 1896 dans un article intitulé «Pour les Juifs». Une tradition à constamment réinventer face aux nouveaux périls !


5 - «Gare aux dérives ! Antiracisme et responsabilité», par Philippe Corcuff (quotidien régional Sud-Ouest, 15 mars 2004)


L’éthique et la logique de l’antiracisme supposent de prendre appui sur un universalisable : le fragile pari du «genre humain». Des Lumières du XVIIIe siècle (comme «le cosmopolitisme» de Kant) au mouvement ouvrier du XIXe siècle («L’Internationale sera le genre humain» de la chanson), ceux qu’on appelait «les progressistes» faisaient de la possibilité d’une égale dignité des êtres humains, quelle que soit leur «communauté» d’origine, un des repères centraux de leurs luttes. C’est dans un tel état d’esprit qu’un Zola s’efforça d’établir des ponts entre les Lumières républicaines et les combats sociaux du monde du travail. Il écrivait ainsi dans un article du 16 mai 1896, intitulé «Pour les Juifs» et publié dans Le Figaro : «Si, un jour, la loi du travail se formule pour la vérité et pour le bonheur, elle recréera l’humanité entière ; et peu importera qu’on soit Juif ou qu’on soit chrétien, car les comptes à rendre seront les mêmes, et les mêmes aussi les nouveaux droits et les nouveaux devoirs». On connaît, par ailleurs, son engagement dans l’Affaire Dreyfus. Or, cette tradition est à réinventer face aux nouveaux défis de notre temps, mais face aussi aux sombres nuages qui, ici même en France, s’amoncellent. Passions «communautaires» autour du conflit israélo-palestinien, ethnicisation du débat politico-médiatique sur le foulard islamique, résurgence d’actes antisémites, «affaire Dieudonné», succès politiques de l’extrême-droite, etc. : la période n’est pas à l’antiracisme serein. Les antiracistes se révèlent même de plus en plus divisés, voire pris dans des logiques de polarisation «communautaire». On est ainsi invité à choisir son antiracisme de prédilection, contre les autres, parfois avec des dérapages racistes du côté de tels antiracismes partiels et sélectifs. Or un antiracisme découpé en tranches, au gré des identités et des intérêts des uns et des autres, n’est plus vraiment un antiracisme. Que devient, dans cette configuration, l’horizon du «genre humain», divisé en «communautés» revendiquant une attention prioritaire contre d’autres «communautés» ? Le Front national ne peut que se réjouir d’un tel climat.Il est temps que les antiracistes responsables se ressaisissent face à cet enrayement de la mécanique éthique de l’antiracisme. Mais se ressaisir, c’est certes prendre en compte les figures traditionnelles du racisme, mais également ses visages renouvelés que sont la «nouvelle judéophobie» et l’islamophobie. Toujours très actif, le vieil antisémitisme d’extrême-droite a vu émerger un nouveau rejeton né d’un usage délirant du conflit israélo-palestinien. Une telle judéophobie amalgame dans un procès diabolisant «juifs-sionistes-Israéliens-Sharon» (toutes réalités distinctes). Elle se traduit par des agressions inacceptables qui n’ont pas suscité jusqu’à présent de mobilisations à la hauteur du problème ; de bien faibles réactions même qui sont bien en deçà des légitimes réponses collectives qui ont été apportées par le passé à des actes pourtant moins graves et répétés (comme la profanation du cimetière juif de Carpentras). Où sont donc passés les antiracistes ?


Parallèlement s’est développée, notamment depuis le 11 septembre 2001, une diabolisation de l’islam, pourvu fantasmatiquement d’une essence maléfique, doté d’un statut à part au sein des religions monothéistes («inintégrable» entend-on de plus en plus). Derrière chaque «barbu» et chaque jeune fille voilée, on tend à déceler un «terroriste» en puissance. Avec le débat sur le foulard islamique, l’atmosphère est devenue presque hystérique. Et, s’il est rarement question de riposte antiraciste, c’est que, tout à de justes principes laïcs et féministes, on ne se rend même pas compte qu’on tend ainsi à stigmatiser l’ensemble d’une population, déjà largement touchée par la marginalisation sociale. Il ne s’agit pas, en analysant ainsi l’islamophobie, de limiter en quoi que ce soit le droit pour les libres-penseurs (je suis personnellement agnostique) de critiquer les religions. Mais de prendre conscience d’un emballement périlleux qui échappe à tout le monde.Pourquoi ne pas envisager en avril, hors période électorale, un grand rassemblement déconnecté des positions des uns et des autres sur le conflit israélo-palestinien ou sur le foulard islamique ? Tous les citoyens soucieux de notre patrimoine humaniste sont concernés. Les associations antiracistes et de défense de droits de l’homme ont une responsabilité particulière dans l’organisation d’une telle initiative. Sauront-elles surmonter des concurrences ici accessoires comme les tentations «communautaires» ou politiciennes ? L’enjeu est de taille.

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