Marx ou la sensualité contre le capitalisme

La version courte d'une intervention réalisée à la Fête de l’Huma 2012 découvrant un Marx sensualiste inédit…

La version courte d'une intervention réalisée à la Fête de l’Huma 2012 découvrant un Marx sensualiste inédit…

 

 Marx peut nous dire des choses sur les enjeux d’un présent dominé plus que jamais par le capitalisme.

Redécouvrir Marx suppose de gratter la rouille déposée par les lectures antérieures, favorables (marxistes) ou défavorables (anti-marxistes). Car on peut dégager trois pôles dans la renaissance actuelle de l’intérêt pour Marx. Le premier pôle est celui, à bannir, des replis orthodoxes et dogmatiques, orientés contre la supposée menace des pensées critiques contemporaines (Michel Foucault, Cornelius Castoriadis, Pierre Bourdieu, etc.). Le deuxième pôle se présente, à l’inverse, comme un marxisme ouvert, en dialogue avec les autres courants critiques.

Au sein du troisième pôle se déploient des lectures bienveillantes et critiques, valorisant la polyphonie des écrits de Marx à l’écart des rigidités de l’étiquette marxiste. Dans le cadre de ce troisième pôle, mon livre prend appui sur des conseils méthodologiques de Foucault nous invitant à être davantage sensibles aux fils hétérogènes qui parcourent une œuvre comme celle de Marx. Cela suppose une rupture avec les habitudes académiques de l’histoire des idées, en quête de cohérences forcées chez les auteurs et dans les œuvres.

En bref, mon Marx XXIe siècle se voudrait une incitation à penser à partir de Marx, avec Marx, à côté de Marx, au-delà de Marx et parfois contre Marx ! Et cela en le rendant accessible au plus grand nombre.

 

Le continent marxien inédit de l’individualité

 

La crise actuelle du capitalisme s’accompagne d’une crise des intimités contemporaines, quand les écorchures de nos individualités (souffrance au travail jusqu’à l’extrême du suicide, frustrations de la consommation de masse, etc.) révèlent les fortes demandes de reconnaissance personnelle et d’autonomie individuelle déçues. Et cette crise des intimités exprime une véritable crise existentielle, affectant le sens même de nos vies et de l’organisation des sociétés humaines. Mais les gauches sont souvent à côté de la plaque face à ces difficultés. Car elles sont encore largement dominées par un « logiciel collectiviste ».

Qu’est-ce à dire ? C’est une sorte d’automatisme de pensée, selon lequel il faudrait choisir le collectif contre l’individuel si l’on est de gauche. Ce faisant, les gauches tendent à laisser le monopole de l’individu au capitalisme néolibéral. Le philosophe communiste Lucien Sève a été un des rares, avec son livre de 1969, Marxisme et théorie de la personnalité, à dévier de cette voie, mais avec peu d’échos.

Or, à la différence des lectures collectivistes qu’ont tendues à faire prédominer les « marxistes », Marx était fortement attaché à la figure de l’individualité, tant comme appui de la critique du capitalisme que comme horizon de l’émancipation sociale. Par exemple, Marx s’intéressait dans ses Manuscrits de 1844 à l’épanouissement des sens et des capacités de chaque individu : « chacun de ses rapports humains avec le monde, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher, la pensée, la contemplation, le sentiment, la volonté, l'activité, l'amour, bref tous les organes de son individualité ». Un Marx sensualiste ! Ce qui supposait un combat contre le capitalisme, car « à la place de tous les sens physiques et intellectuels est donc apparue la simple aliénation de tous ces sens, le sens de l'avoir ». L’être de l’émancipation contre l’avoir capitaliste !

Précisons toutefois que l’individualisme de Marx avait deux caractéristiques principales : 1) il était relationnaliste, il ne partait pas des individus isolés les uns des autres, mais des relations sociales, des rapports sociaux ; et 2) il s’efforçait de prendre en compte les conditions sociales de l’émancipation des individualités. D’où cette phrase de L’idéologie allemande (écrite avec Engels en 1845-1846) : « Dans l'activité révolutionnaire, se changer soi-même et changer ces conditions coïncident. » Tout à la fois un travail sur soi et une action collective pour transformer le monde !

 

* Cet article a été initialement publié sous le titre « Une lecture non-conformiste et non académique » dans L’Humanité, vendredi 21 septembre 2012 ; il constitue la version réduite d’une des trois interventions d’auteurs de livres récents sur Marx autour du thème « Karl Marx, un penseur pour temps de crise ? » lors de la Fête de l’Huma 2012 ; voir aussi les interventions de la philosophe Isabelle Garo (« Une analyse globale du capitalisme et de ces contradictions est plus que jamais indispensable ») et de l’économiste Paul Boccara (« S’engager dans une progression fondamentale des analyses, au-delà du Capital »)

 

* Philippe Corcuff est l’auteur de : Marx XXIe siècle. Textes commentés, éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2012, 192 pages, 12 euros ;

- voir aussi  les extraits de ce livre proposés sur Mediapart : « Actualité d’un Marx hérétique », édition « Petite Encyclopédie Critique », 31 août 2012

- on peut aussi écouter autour de ce livre l'émission Magasin Central sur la radio Le Mouv’, le 15 septembre 2012, en direct de la Fête de l’Huma, avec le rocker Rodolphe Burger, Philippe Corcuff, le syndicaliste de Fralib Omar Damani, le groupe de rap Kabal et la comédienne Audrey Vernon : cliquer là pour écouter

 

 

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