Bruno Latour ou la nouvelle bureaucratie de marché

Quand un grand sociologue se fait l’idéologue de la contre-réforme néomanagériale de l’université…

Quand un grand sociologue se fait l’idéologue de la contre-réforme néomanagériale de l’université…


Le sociologue Bruno Latour s’est transformé en héraut de la contre-réforme de l’université promue par Valérie Pécresse (« Autonomie, que de crimes on commet en ton nom ! », Le Monde, 26-02-2009)… Incarnera-t-il un des derniers intellectuels de gauche perdus rhétoriquement dans le bougisme sarkozyste?

 

Latour a contribué à donner une créativité à la sociologie des sciences, branche des «nouvelles sociologies» qui ont renouvelé le paysage sociologique français à partir des années 1980. Cette sociologie nous a invité à «suivre les acteurs» dans leurs déplacements et dans leurs associations au cours des processus dynamiques de configuration et d’exploration des mondes sociaux et naturels. Elle révèle certes des impensés - en manifestant notamment une pente relativiste tendant à affaiblir le statut des vérités scientifiques - mais elle a aussi fourni une série d’acquis méthodologiques, conceptuels et empiriques.

 

On ne retrouve guère cette ingéniosité sociologique dans la promotion latourienne de la contre-réforme universitaire. Une vague élégance hautaine surfe sur de vieux lieux communs (tels que «la société bloquée» par les méchants «corporatismes») et débouche sur le mépris social à l’égard des…chauffeurs de taxi. Jadis Latour a rêvé d’occuper une place dans la pensée sociologique aux côtés d’un Pierre Bourdieu, aujourd’hui il court après Jacques Attali pour le palmarès des stéréotypes technocratiques !

 

Son credo ? Le mouvement ! Dans quelle direction, pour quelles finalités, en fonction de quelles valeurs, en faveur de quels groupes ? Le mouvement pour le mouvement, comme valeur suprême, bref un des axes principaux du Nouvel esprit du capitalisme décrypté en 1999 par Luc Boltanski et Ève Chiapello (Gallimard). Car une des dynamiques principales animant «le mouvement» des sociétés contemporaines n’est-ce pas justement celle de l’accumulation du capital ?

 

«Il n'y a de savoir "autonome" que parce que ces savoirs ont su se lier par mille canaux à un vaste ensemble de pratiques dont ils reçoivent en échange leur subsistance et qu'ils nourrissent à leur tour», avance Latour. Oui, mais une société n’est pas un lieu irénique de «concurrence pure et parfaite» gouvernée par une «main invisible» bienfaitrice, grâce ( ?) à laquelle «les mauvaises universités disparaîtront enfin» (dixit Latour !). Il y a des forces qui pèsent beaucoup plus que d’autres, comme les forces économiques privées auxquelles la contre-réforme en cours se propose d’associer l’université. Les institutions étatiques sont bien des lieux hiérarchiques et opaques, mais des statuts publics assurant une certaine autonomie ont également été inscrits en leur sein.

 

Oui, tissons mille liens entre les universités et la société, mais dans l’indépendance à l’égard des pouvoirs économiques, par des garanties publiques d’une autonomie intellectuelle, en développant des cadres démocratiques et des contre-pouvoirs face à l’arbitraire bureaucratique. Cela appelle une réforme progressiste et libertaire de l’université, pas un mouvement néolibéral de régression, aggravant les maux actuels (clientélisme local, mandarinat, arbitraire des présidences d’université), tout en appliquant à des biens publics (enseignement et recherche) les supposées recettes néomanagériales des entreprises commerciales (voir mon article « Pour une réforme progressiste de l’université », Le Monde, 23-11-2007, repris sur Mediapart, 03-02-2009, http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/030209/pour-une-reforme-progressiste-de-l-universite). La contre-réforme universitaire conjugue le double inconvénient de la bureaucratie et du modèle du marché. En tant que directeur scientifique de Sciences Po Paris, institution en pointe dans ce mouvement régressif, Latour en devient l’idéologue. S’agit-il encore de «suivre les acteurs» ? Seulement les acteurs d’en haut…

 

Pour une telle politique de la mobilité généralisée et permanente, toutes les autres contraintes éthiques, publiques et sociales sont appréhendées comme des «archaïsmes» qu’il faut supprimer. Est-ce que tout le monde dispose des mêmes ressources dans cette mobilité ? Est-ce que la mobilité ne devient pas un nouveau totem, pourvoyeur de pouvoirs, de gains matériels et de reconnaissance, pour les nouvelles élites de la mobilité globalisée ? Est-ce que l’État social, produit contradictoire de luttes sociales et d’étatisme, n’a pas aussi engendré des «supports sociaux», selon l’expression de Robert Castel, qui ont favorisé un peu plus d’autonomie individuelle et de mobilité choisie au sein de la population ? Or le mouvement néocapitaliste arrachant ces prétendues «rigidités» met en cause les quelques acquis d’autonomie pour la masse des mobilisés au profit de la classe des mobiles par eux-mêmes. Est-ce que la mobilité choisie de ceux d’en haut ne se paye pas alors d’une détérioration de la situation de ceux d’en bas (entre immobilité – chômage - et mobilité contrainte – flexibilité et précarité) ?

 

Nous regretterons le sociologue Bruno Latour, nous combattrons le bureaucrate de marché.

 

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