Extrême droitisation, «néocons’» et gauches à la dérive

Après le beau mouvement « Je suis Charlie », les départementales marquent la reprise de l’extrême droitisation, avec notamment la figure du « néocons’ de gauche » (de Manuel Valls à Laurent Bouvet) et une gauche radicale out…

Après le beau mouvement « Je suis Charlie », les départementales marquent la reprise de l’extrême droitisation, avec notamment la figure du « néocons’ de gauche » (de Manuel Valls à Laurent Bouvet) et une gauche radicale out

 

Tribune parue dans Libération le mardi 31 mars 2015, sous le titre « Face à la montée du FN, la dérive des "néocons" de gauche » :

 

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Les élections départementales ont renforcé le processus d’extrême droitisation politique :

- nouvelle avancée du Front National étendant son implantation locale ;

- hystérisation des discours publics sur l’islam (universités et cantines scolaires) par le sarkozysme, suivi par la secrétaire d’État PS chargée des Droits des femmes ;

- et cela sur fond d’une forte abstention chronique et de l’infusion d’un néoconservatisme à la française, xénophobe, sexiste, homophobe et nationaliste, avec ses pôles antisémite (Soral) et islamophobe (Zemmour).

 

Des aspirations diversifiées à la justice sociale et à la reconnaissance montent pourtant de la société, mais elles ne trouvent plus de canaux politiques d’expression. Une part importante des citoyens se retire du jeu oligarchique de la représentation politique professionnelle. D’autres continuent à voter en manifestant un ras-le-bol, certains tendant de plus en plus l’oreille aux sirènes identitaires faute de boussole alternative. Les gauches n’incarnent plus un projet de société à l’écoute des frustrations collectives et des imaginaires individuels : ni dans la macronisation patronale de l’économie, ni dans l’éclatement de radicalités politiciennes essoufflées.

 

Le mouvement spontané « Je suis Charlie » a pourtant esquissé d’autres potentialités, en défendant la liberté d’expression sur la base de valeurs multiculturelles et antiracistes. Des personnalités de la gauche radicale l’ont regardé de haut, avec mépris. Le pouvoir s’est complu dans une récupération politicienne et nationaliste. L’aimantation du débat politique par l’extrême droite, un temps freiné, a repris depuis son cours.

 

 

Sous l’effet de cette tendance, le social-libéralisme est affecté par un virus mutant associant logique néolibérale et néoconservatisme soft. Manuel Valls en constitue un des principaux bricoleurs politiciens, davantage marionnette de l’air du temps et d’appétits de carrière qu’idéologue. Dans un polar américain, le coroner diagnostiquerait devant un flic désabusé un début de rigidité cadavérique porteur d’un risque d’épidémie néocons.

 

Un néolibéralisme sécuritaire, soucieux d’« autorité » et accompagné de xénophobie d’État, se met en place. Des concessions aux visions portées par le FN remplacent peu à peu les mesurettes « sociétales » des années 80 pour faire passer la pilule « sociale ». Des intellectuels participent à ce syncrétisme. Dans son dernier livre, L’Insécurité culturelle (Fayard ; voir « Nous sommes dans le déni de l’insécurité culturelle », Libération, 12 février 2015), le professeur de science politique Laurent Bouvet en formule une version d’extrême centre adaptée à la galaxie PS.

 

La notion d’« insécurité culturelle », empruntée à l’essayiste Christophe Guilluy, est caractérisée de manière vague par Bouvet :

 

« L’insécurité culturelle est donc l’expression d’une inquiétude culturelle, d’une crainte, voire d’une peur, vis-à-vis de ce que l’on vit, voit et perçoit et ressent, ici et maintenant, "chez soi", des bouleversements de l’ordre du monde, des changements dans la société, de ce qui peut nous être à la fois proche ou lointain, familier ou étranger. »

 

On a affaire à une notion attrape-tout indûment élevée au rang de « variable explicative ». Elle est susceptible d’amalgamer des facteurs, contextes, tensions, angoisses et stéréotypes hétéroclites, en donnant l’impression qu’il s’agit du « même » problème. Elle se situe à rebours de la démarche des sciences sociales invitant à dégonfler les baudruches des généralisations hâtives sans perdre de vue des repères globalisants.

 

Le couple « immigration-islam » constituerait un des poumons de « l’insécurité culturelle » actuelle, à peine contrebalancé par des références ténues aux « discriminations » et aux « banlieues ». La notion d’« insécurité culturelle » supposerait dans ce cas qu’une prétendue entité culturelle homogène (« la culture française ») serait subjectivement et objectivement menacée par une autre toute aussi compacte (« l’islam »). Ce qui passe à côté du caractère composite, hybride et mouvant tant des cultures collectives que des identités personnelles. Cela ressemble à un accompagnement para-savant de la lecture identitaire des rapports sociaux promue par le néoconservatisme. Et quand on débouche, en conclusion de l’ouvrage, sur la stigmatisation du « multiculturalisme » et de « la promotion de la diversité » au nom de « la République » (« une et indivisible » ?), cela dessine un culturalisme franchouillard adossé à un étatisme uniformisateur et postcolonial.

 

Devant de tels tropismes néocons à gauche, des pistes pourraient être dégagées :

 

- mettre en avant une question sociale élargie (des inégalités de classe et de sexe aux discriminations racistes et homophobes) contre l’ethnicisation xénophobe et nationaliste ;

 

- promouvoir le respect laïc de la libre expression publique des croyances et des incroyances au sein d’une société de facto multiculturelle, dans le sillage du mouvement « Je suis Charlie » ;

 

- refaire confluer les antiracismes (notamment les combats contre l’antisémitisme et l’islamophobie) plutôt que d’attiser leur concurrence.

 

 

Malheureusement, les polarisations engagées par les néocons de gauche, d’une part, et certains secteurs de « la gauche de la gauche », d’autre part, s’éloignent de ces chemins pragmatiquement radicaux. Le débat public à gauche pourrait ainsi être prochainement pollué par l’opposition entre, d’un côté, la figure du « vrai peuple blanc de la France périphérique, culturellement menacé par l’islam et luttant en priorité contre l’antisémitisme », dans des intersections avec la droite sarkozyste et le FN, et, de l’autre, celle du « vrai peuple musulman des banlieues postcolonisé et discriminé, combattant d’abord l’islamophobie », dans des intersections avec les fondamentalismes islamistes. L’horizon de la convergence des opprimé-e-s, propre aux idéaux historiques de la gauche, en serait brouillé pour longtemps.

 

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* Prolongements sur Mediapart :

 

. sur le livre Mes années Charlie et après ? (Textuel, 2015) : « Mes années Charlie : de "l’affaire Cantat/Trintignant" aux désirs (août 2003) », 11 mars 2015

 

. sur le livre Les années reviennent et la gauche est dans le brouillard (Textuel, 2014) : « Extrême-droitisation : en finir avec le "politiquement incorrect", en revenir à l’émancipation », 12 décembre 2014

 

. sur un imaginaire anticapitaliste et anarchiste alternatif : « Hacker, Michael Mann, cinéaste libertaire », 25 mars 2015

 

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