Philippe Corcuff
Enseignant-chercheur, engagé dans la renaissance d'une gauche d'émancipation, libertaire, cosmopolitique et mélancolique
Abonné·e de Mediapart

316 Billets

1 Éditions

Billet de blog 3 févr. 2009

Pour une réforme progressiste de l’université

Un article paru dans Le Monde en novembre 2007 à propos de la loi «libertés et responsabilités des universités» met en perspective la contestation universitaire de février 2009.

Philippe Corcuff
Enseignant-chercheur, engagé dans la renaissance d'une gauche d'émancipation, libertaire, cosmopolitique et mélancolique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un article paru dans Le Monde en novembre 2007 à propos de la loi «libertés et responsabilités des universités» met en perspective la contestation universitaire de février 2009.

Cette contestation vise notamment le projet de décret d’application de cette loi Sarkozy-Pécresse concernant le statut des enseignants-chercheurs et la modulation arbitraire de leurs services sous l’autorité néo-managériale des présidences d’université.

POUR UNE RÉFORME PROGRESSISTE DE L'UNIVERSITÉ

La loi Pécresse repose sur une alliance dangereuse entre la bureaucratie universitaire et le marché.

«Courbés sous le joug de l’autorité, autant que vous le permet la flexibilité de votre échine ; péniblement serrés dans une forme de pensée artistement imaginée (…) à force d’avoir plié sous les plans d’autrui, à force d’avoir obéi à tous les besoins du corps» : c’est ainsi que Fichte décrivait en 1793 les conservateurs allemands, en homme des Lumières, dans ses Contributions pour rectifier le jugement du public sur la Révolution française. Il y a là quelque analogie avec le conservatisme new look de sept présidents d’universités parisiennes («Défendre l’université», Le Monde, 15/11/2007). Prenant la défense de la loi Sarkozy-Pécresse du 10 août 2007, ces derniers oublient de préciser qu’un de ses traits – et un de ses défauts – majeurs est d’augmenter démesurément leurs pouvoirs. Véritables managers à la tête de conseils d’administration resserrés et affadis, ils pourront, directement ou par l’intermédiaire des CA, embaucher des contractuels, disposer d’un droit de veto sur le recrutement des enseignants-chercheurs statutaires, «moduler» les services de ces enseignants-chercheurs, traiter avec les pouvoirs locaux et les entreprises, etc.

Nos universitaires d’en haut ont oublié que l’esprit des Lumières supposait un minimum de distance critique à l’égard de ses appétits de pouvoir et de ses intérêts les plus étroits. Quand des grains de sable cheminots font grincer la machine à contre-réformes néolibérales, on parle d’«archaïsme corporatiste». Quand une infime couche bureaucratique promeut ses privilèges, contre le reste des collectivités universitaires, on parle de «modernité» et d’«intérêt général». Ainsi vont les mécanismes d’auto-illusion ! Nos concitoyens ne savent sans doute pas que les universitaires empruntant la filière administrative des présidences d’université ont largement décroché des tâches d’enseignement et surtout de recherche, devenant les moins compétents pour les évaluer.

On nous vante une réforme «libérale» en capacité d’«ouvrir» des universités effectivement en crise, mais on confectionne un monstre institutionnel, basé sur l’alliance de l’arbitraire bureaucratique et du marché, cumulant leurs inconvénients respectifs. La sagesse du libéralisme politique puisée dans Montesquieu («Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir», De l’esprit des lois, 1748) est balayée au profit de présidents omnipotents. Clientélisme et localisme, qui constituent déjà des maux quotidiens du fonctionnement académique, s’en trouveront renforcés. Les spécificités des biens publics que sont la recherche et l’enseignement seront aplaties au profit d’un néolibéralisme d’imitation (les critères du management capitaliste) et de liens renforcés avec les logiques marchandes. L’acquisition par les étudiants de capacités critiques et de ressources polyvalentes, outillant la préservation de leur dignité personnelle face aux contraintes et au aléas du marché du travail, ira en déclinant au profit d’un ajustement de courte vue à des besoins économiques instables.

Il est vrai qu’on aurait tort de parler d’«ultralibéralisme» et de «privatisation». Certains discours gauchistes confondent la radicalité de la critique, avec son niveau sonore et ses excès rhétoriques. Prenons plus sérieusement les choses à la racine : cette contre-réforme s’inscrit dans un cadre «blairiste», de mise en œuvre soft de la dérégulation, plutôt qu’ultralibéral à la Thatcher-Reagan. L’Université demeurera globalement publique, mais avec comme modèles et comme partenaires les entreprises privées. Tant le rapport Attali de 1998, Pour un modèle européen d’enseignement supérieur, que le rapport Espéret de 2001, sur la Nouvelle définition des tâches des enseignants et des enseignants-chercheurs dans l’enseignement supérieur français, anticipaient dans les cartons socialistes de telles orientations.

Il y va ici d’une analyse moins fantasmée du «sarkozysme» : non pas un «ultralibéralisme» aux tendances «fascistes», comme dans certaines caricatures ridicules et peu opératoires, mais un social-libéralisme sécuritaire, recourant, par démagogie électoraliste, à une xénophobie subliminale (batailles symboliques autour du lien «identité nationale»/«immigration» et du test ADN pour les étrangers, marketing du «chiffre» dans la chasse aux sans-papiers).

Contre l’entente de la bureaucratie et du marché, une nouvelle alliance de la logique de service public, des prudences du libéralisme politique et des lucidités de la critique libertaire de la bureaucratisation devrait pouvoir nourrir une réforme progressiste de l’université. Les gauches altermondialistes et radicales ont la parole, puisque la gauche officielle ne sait plus opposer des réformes émancipatrices aux contre-réformes.

Paru dans Le Monde, vendredi 23 novembre 2007

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Guerre d’Algérie : la parole aux héritiers
Elles et ils sont petits-fils et petites-filles d’indépendantiste, d’appelé, de harki, de pieds-noirs, de juifs d’Algérie, de militant à l’OAS. 
par Rachida El Azzouzi et Khedidja Zerouali
Journal — Économie
Chaos dans les aéroports : le symptôme d’une crise profonde
Alors que les salariés d’Aéroports de Paris entrent en grève, les délais et les annulations dans les aéroports devraient accompagner les voyageurs cet été. Une situation qui est le fruit des impasses d’un modèle dans lequel ce secteur s’est enfermé. 
par Romaric Godin
Journal
Paris rapatrie 16 mères ex-membres de l’État islamique et 35 mineurs détenus en Syrie
La France récupère 51 de ses ressortissants qui étaient détenus dans un camp du nord-est de la Syrie depuis la chute de Daech. Uniquement des femmes, anciennes membres du groupe terroriste et leurs enfants, dont sept orphelins.
par Céline Martelet, Hussam Hammoud et Noé Pignède
Journal — Violences sexuelles
Le youtubeur Léo Grasset est visé par une plainte pour harcèlement sexuel
La vidéaste Clothilde Chamussy, de la chaîne « Passé sauvage », accuse l’animateur de « DirtyBiology » de harcèlement sexuel. Il est mis en cause par sept autres femmes pour violences psychologiques, sexistes et sexuelles. Il « conteste totalement les accusations » relayées à son encontre.
par Sophie Boutboul et Lénaïg Bredoux

La sélection du Club

Billet de blog
Voilà comment Jupiter a foudroyé Jupiter !
Emmanuel Macron a sans doute retenu la leçon de Phèdre selon laquelle « Jupiter nous a chargé de deux besaces : l’une, remplie de nos fautes, qu’il a placée sur le dos ; l’autre contenant celles d’autrui, qu’il a pendue devant » : les siennes, il les a semées et les sème encore …
par paul report
Billet de blog
RN-LREM : Après le flirt, bientôt un enfant ?
Rassemblement national et Marcheurs ! flirtent juste, pour l’instant. Mais bientôt, ils feront un enfant. Bientôt, le système y verra son issue de secours. Bientôt, se dessinera la fusion du projet « national-autoritaire » et « euro-libéral ». Comment y répondrons-nous ?
par Ruffin François
Billet de blog
Macron triomphe au Palais Garnier
Depuis sa réélection à la présidence de la République, Emmanuel Macron est plongé dans une profonde mélancolie. La perte de majorité absolue à l’Assemblée nationale n’a rien arrangé. Au point qu’il est question d’un « homme en fuite ». Et s’il s’était réfugié, juste à côté, au Palais Garnier ?
par Paul Alliès
Billet de blog
par Fred Sochard