Star Wars VII et le sixième assassinat de Jaurès

Et si l’épisode VII de Star Wars, Le Réveil de la Force, pouvait aussi éclairer la situation politique française actuelle : l’extrême droitisation, Valls, le nouvel assassinat de Jaurès et les lueurs utopiques d’une jeune zadiste libertaire?

 

 

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Attention spoiler pour ceux qui n'ont pas vu le film!

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Dans Le Réveil de la Force, la logique dictatoriale, xénophobe et meurtrière du Premier Ordre domine la Galaxie, même si demeurent tout à la fois une fragile Nouvelle République et une Résistance empêchant un pouvoir total. Voilà une construction imaginaire qui nous invite à la vigilance alors que, à un niveau mondial, la montée des nationalismes xénophobes, les violences des fondamentalismes islamistes et l’arbitraire des réponses sécuritaires des oligarchies occidentales à prétentions démocratiques n’ont pas encore submergé les aspirations émancipatrices.

Á la différence d’une mythologie hollywoodienne simplifiée, « le côté obscur de la Force » a dans notre réel en mouvement plusieurs figures non unifiées. Cependant, la dramatisation propre à Star Wars ne constitue-t-elle pas une incitation à agir avant qu’il ne soit trop tard ?

STAR WARS Le Réveil de la Force - Bande Annonce VOST © FilmsActu

Han Solo-Jean Jaurès face à son fils maudit Kylo Ren-Manuel Valls

Le cas français apparaît particulièrement éclairé par le septième opus de la saga initiée par George Lucas en 1977. Réchappé de la trilogie originale, Han Solo redevenu contrebandier, toujours incarné par un Harrison Ford vieillissant mais bon pied bon humour, va reprendre du service éthique. Cependant les froideurs du Mal prennent notamment le visage de son fils, Ben Solo devenu Kylo Ren quand il a basculé du « côté obscur de la Force », sorte d’apprenti Dark Vador.

Han Solo, ce serait une sorte de Jean Jaurès au style de vie plus anticonformiste et erratique, roublard dans la vie quotidienne et grandiose quand l’avenir de la Galaxie est en jeu. Kylo Ren, ce pourrait être Manuel Valls, en tant que fils perdu et indigne du socialisme français. Logique sociale-libérale nourrissant les inégalités sociales, verbe électoraliste n’hésitant pas à stigmatiser les Roms ou les musulmans, Valls a aussi quitté le côté lumineux de la Force depuis pas mal de temps. Il vient de mettre un peu plus les doigts dans « le côté obscur de la Force », en prétendant le combattre, avec le projet de constitutionnalisation de l’état d’urgence et de la déchéance de nationalité.

Valls-Ren se situe à l’opposé de Jaurès-Solo. Le parlementaire socialiste lançait ainsi le 18 novembre 1908 contre la peine de mort  à la Chambre des députés :

« Ce qu’on demande, en effet, au parti républicain, c’est d’abandonner cette politique d’espérance, cette politique d’humanité; c’est de substituer à cet idéalisme révolutionnaire, considéré comme une chimère creuse et surannée, ce qu’on appelle le réalisme nouveau et qui ne serait que la consécration indéfinie du droit de la force. […] Fatalité de la guerre et de la haine, fatalité des races, fatalité des servitudes économiques, fatalité du crime et des répressions sauvages ».

Solo-Jaurès garde toutefois l’espoir d’un retour en arrière de Ren-Valls. Ce dernier semble d’ailleurs hésiter. Un équivalent du « Rassemblons la gauche et les républicains contre le Front national », qui peut être interprété comme le trouble sincère d’un individu composite ou une manœuvre politicienne par celui qui, dans le même temps, contribue par sa politique à ouvrir un boulevard à l’extrême droite. Les avis seront partagés quant à l’une ou l’autre hypothèse. En tout cas, l’aveuglement sur soi-même apparaît, à l’observation, beaucoup plus courant que le cynisme brutal, même en milieu politicien, contrairement aux fantasmes conspirationnistes.

Quoi qu’il en soit, « le côté obscur de la Force » triomphera, pour cette fois en tout cas. C’est le sixième assassinat de Jaurès, après le coup de revolver du nationaliste Raoul Villain le 31 juillet 1914, le ralliement peu après des socialistes à la boucherie de 1914-1918, le vote des pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 par la grande majorité des parlementaires socialistes, la répression coloniale incarnée par le Président du Conseil socialiste Guy Mollet pendant la guerre d’Algérie (1956-1957), l’enlisement néolibéral et affairiste (sans parler de la première guerre du Golfe de 1991 !) de la présidence de François Mitterrand…

Le personnage de Rey : un pas de côté libertaire

C’est « à l’instant du danger » que l’on ne doit surtout pas oublier la promesse émancipatrice avançait le philosophe et écrivain allemand Walter Benjamin dans ses thèses Sur le concept d’histoire (1940), quelques mois avant son suicide à la frontière franco-espagnole alors que, juif et marxiste hérétique, il fuyait le nazisme. Le tragique ne doit pas faire oublier l’utopique. Bien au contraire, il devrait en un certain sens l’aviver.

Dans Le Réveil de la Force, c’est le personnage de Rey qui exprime le mieux cette possibilité. Jeune pilleuse d’épaves solitaire, survivant comme elle peut dans un monde de violences et d’inégalités, elle mêle des caractéristiques attribuées encore habituellement dans nos sociétés au « féminin » et au « masculin ». Une héroïne « queer », qui doit vraisemblablement à l’écho dans la culture nord-américaine de la théoricienne féministe Judith Butler et de son ouvrage Gender trouble (Trouble dans le genre, 1990).

Forte individualité, Rey a aussi quelque chose de l’individualisme radicalement démocratique de ces pionniers de la philosophie américaine que furent Ralph Waldo Emerson, penseur de « la confiance en soi » (ou « self-reliance »), et son ami Henry David Thoreau, praticien et théoricien de la désobéissance civile. Rétive à tout enrégimentement, elle ne s’en révèle pas moins disponible pour une action collective en faveur du bien commun. Á partir du moment, où les individus, leur autonomie et leur esprit d’aventure ne sont pas écrasés par un « intérêt général » tombé d’en haut comme un coup de marteau car imposé par les Puissants du moment. Il faut que ce commun s’abreuve à une éthique vivante plongeant ses racines dans les confiances réciproques, les fragilités respectives et les doutes de nos existences ordinaires. Dans son livre Société et solitude (1870), Emerson résume magistralement les dilemmes et les ressources de figures comme celle de Rey :

« La solitude est impraticable, et la société fatale. Nous devons garder notre tête dans l’une et nos mains dans l’autre. Nous y parviendrons si nous conservons notre indépendance sans perdre notre sympathie. »

Dans notre monde, Rey serait engagée dans une ZAD (une zone à défendre comme celle de Notre-Dame-des-Landes), avec une sensibilité anarchiste et un penchant pragmatique pour les effets sur le réel, ce qui n’est pas vraiment le cas de nombre de ceux qui exhibent dérisoirement un look anarchiste dans nos manifestations...

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Dans Star Wars, héroïne ordinaire, Rey apprend peu à peu, dans l’incertitude et le doute, à maîtriser la Force. Notre zadiste libertaire mettra même la pâtée à Kylo Ren-Manuel Valls dans un mémorable combat de sabres lasers ! Elle est aidée dans sa nouvelle naissance par Finn, ex-matricule FN-2187 de l’armée du Premier Ordre. Un homme noir, dissident de la fonction de soldat robotisé, qui passera à la justice par amour (pour Rey). Un djihadiste qui a rompu avec la violence fondamentaliste, sans pour autant se mettre au service d’une nouvelle hiérarchie étatique.

Et loin de s’enfermer dans une identité bornée ou dans un cadre national étriqué, la Résistance, que rejoignent Rey et Finn, déploie ses capacités dans un horizon cosmopolitique, à travers le dialogue et le métissage intragalactiques de peuples et d’individus divers.

Luke Skywalker ou l’enjeu de la transmission intergénérationnelle

Le septième volet de l’épopée Star Wars se clôt sur la rencontre entre Rey et Luke Skywalker, le dernier Jedi vivant, chevalier du côté lumineux de la Force. Encore une fois, Walter Benjamin nous permet de voir l’événement sous un jour décalé :

« Le passé est marqué d’un indice secret, qui le renvoie à la rédemption. Ne sentons-nous pas nous-mêmes un faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier ? […] S’il en est ainsi, alors il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre. Nous avons été attendus sur terre. Á nous, comme à chaque génération, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. »

Sauver la promesse émancipatrice du « côté obscur de la force » suppose une transmission intergénérationnelle réactivant ce que Benjamin appelle « la tradition des opprimés ». Et, en la matière, il y a souvent des rendez-vous manqués, préparés par des trous individuels et collectifs de mémoire, des malentendus et/ou des silences. L’épisode huit nous en dira peut-être plus ? En attendant, c’est à nous qu’il revient d’arracher « la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer », selon les mots de Benjamin.

L’anti-américanisme : un anti-impérialisme des imbéciles ?

Les puissances imaginatives d’un blockbuster produit par une compagnie capitaliste étasunienne comme Walt Disney sont donc susceptibles de nourrir des résistances éthiques et politiques face à ce qui apparaît souvent inéluctable aujourd’hui en France : l’extrême droitisation politique et les compromissions du social-libéralisme hollando-vallsien - de plus en plus autoritaire et complaisant avec la xénophobie - avec ce qu’il prétend nous éviter, alors que le recul des droits individuels et collectifs qu’il organise dans une optique étroitement électoraliste risque d’annihiler au sein de la société les nécessaires anticorps démocratiques face aux menaces fondamentalistes.

Des morceaux de vie cinématographiques comme ceux de Star Wars, circulant dans nos sociabilités ordinaires à la différence des déformations du langage politicien, ne seraient-ils pas davantage porteurs de cheminements alternatifs que les déplorations rituelles quant à « l’impérialisme culturel yankee », si fréquentes sur les versants critiques de la gauche ? Mon regretté ami Daniel Bensaïd, militant révolutionnaire et philosophe mélancolique, avait l’habitude de dire que « l’anti-américanisme est l’anti-impérialisme des imbéciles »

* Ce texte a initialement paru sur le site Rue 89 sous le titre « "Star Wars" : Valls vaincu par une jeune zadiste » le 28 décembre 2015

 

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