Caroline Fourest islamophobe?

Des extraits d’un article récemment paru dans la revue Confluences Méditerranée dans un numéro sur « L'islam de France : nouveaux acteurs, nouveaux enjeux »…

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Prégnance de l’essentialisme dans les discours publics autour de l’islam dans la France postcoloniale

- Extraits d’un article paru dans la revue Confluences Méditerranée, n° 95, automne 2015 (écart entre cette date officielle et la parution effective en janvier 2016, http://www.confluences-mediterranee.com/-No-95-Automne-2015-) -

 

Dans nombre de discours publics à l’œuvre dans la France des années 2000-2010, l’islam se présente comme un objet compact, une « essence ». Cette tendance suppose de revenir sur la critique philosophique et sociologique de l’essentialisme. Cet essentialisme est porté par différentes catégories d’acteurs : des acteurs véhiculant des stéréotypes islamophobes, en premier lieu, mais aussi certains critiques de l’islamophobie. Dans cet article, quelques cas sont repérés à titre exploratoire : Caroline Fourest et le « couple » Eric Zemmour/Nadine Morano du côté islamophobe, Emmanuel Todd et les dirigeants des Indigènes de la République du côté de la lutte contre l’islamophobie. Indépendamment des intentions des acteurs, ce processus, au bout du compte impersonnel, participe au contexte d’extrême droitisation idéologique et politique.

 

L’islamophobie, en tant que construction d’un « problème musulman », a une histoire depuis le début des années 1980 en France, bien retracée par Abdellali Hajjat et Marwan Mohamed[1]. Cette islamophobie, que nous caractériserons pour notre part comme une stigmatisation discriminatoire de l’islam et des musulmans, par rapport aux autres religions et à leurs pratiquants, s’est en particulier consolidée à travers la politisation et la médiatisation des « affaires de voile » successives. Elle ne doit pas être confondue avec la critique athée de l’ensemble des religions, à partir du moment où la légitime expression de l’athéisme (qui peut passer par le blasphème) participe de la garantie laïque des croyances et des incroyances rendue possible par la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l’Etat[2]. En tout cas, si cet athéisme ne se focalise pas sur l’islam, ce qui est loin toutefois d’être toujours le cas à travers les brouillages des repères en cours, engrangés tout à la fois par une extrême droitisation politique, en tant qu’aimantation tendancielle du champ politique, et la vivacité idéologique d’un néoconservatisme xénophobe à deux pôles principaux (islamophobe et négrophobe avec, par exemple, un Eric Zemmour, et antisémite, avec, par exemple, un Alain Soral), que nous nous sommes efforcés de décrypter ailleurs[3].

Cette islamophobie prend sens en France dans un contexte postcolonial, au sein duquel se manifestent tout à la fois des continuités historiques et des analogies avec la période coloniale, donc dans le même temps des proximités et des différences[4]. Ajoutons toutefois que le postcolonial constitue un angle éclairant certaines caractéristiques importantes du réel observable, mais sans l’épuiser[5]. C’est notamment pourquoi, comme l’a mis en évidence Edward W. Saïd, le monde postcolonial ne peut pas être lu à travers des cultures homogènes qui seraient principalement fabriquées dans la logique de la domination colonisateurs/colonisés[6].

Cet article se veut exploratoire et ne relève pas d’une enquête systématique. Nous repèrerons quelques indices dans les années 2000-2010 en France d’un processus d’essentialisation de l’islam dans les débats publics, à la fois par des acteurs critiquant l’islam et par des acteurs s’en faisant des défenseurs. Ainsi, dans des logiques diverses et mêmes opposées, l’islam serait constitué comme une entité compacte, flottant comme un des principaux référents polarisateur dans l’espace idéologique français. En ce sens, ce texte constitue une amorce d’éclairage complémentaire de l’analyse de l’islamophobie comme essentialisme effectuée par Abdellali Hajjat et Marwan Mohamed[7]. Mais il nous faudra étayer au préalable une critique philosophique et sociologique de l’essentialisme.

 

Critique théorique de l’essentialisme

 

Une tendance lourde marque encore les appréhensions savantes, médiatiques et ordinaires du monde : ce qu’on appelle « l’essentialisme » (d’« essence ») ou « le substantialisme » (de « substance »). Dans la philosophie et dans les sciences sociales, cette tendance tend à faire surgir des obstacles intellectuels dans l’appréhension des complications du réel social-historique, dans ses compositions variables de diversité, de contradictions et de contraintes générales.

Le philosophe Ludwig Wittgenstein associe cette erreur de raisonnement à un écueil langagier : il parle alors de la « recherche d'une substance qui réponde à un substantif »[8]. Un substantif, c’est un mot comme « l’amour », « la politique », « l’État » ou…« l’islam ». Or, de manière courante, on a tendance automatiquement à chercher derrière chaque substantif une substance ou une essence, c’est-à-dire une entité homogène et durable, voire intemporelle dans une logique d’inspiration platonicienne, avant même d’avoir mené une investigation philosophique ou sociologique. Wittgenstein parle aussi significativement de « constant désir de généralisation »[9] ou encore de « mépris pour les cas particuliers »[10]. Avec l’essentialisme s’exprime une tentation à la généralisation hâtive et abusive, susceptible de nourrir des manichéismes concurrents.

Dans l’histoire des sciences sociales, de grandes figures classiques comme Karl Marx ou Max Weber se sont efforcées de penser des contraintes structurelles pesant sur les acteurs sociaux, « aliénation », « exploitation » ou « domination », mais dans une mobilité historique ouverte aux contradictions et à la pluralité des facteurs. Marx, par exemple, saisit le capitalisme non pas comme une substance homogène, mais comme une forme sociale-historique en mouvement marquée par des contradictions, au sein de laquelle des « contre-tendances » répondent aux tendances dominantes[11].

Certes, l’anthropologie et la sociologie ont pu être marquées au départ par des pentes essentialistes dans les courants dits « culturalistes » tentés par une réification des notions de « culture » et d’« identité », dans une vue homogénéisante méconnaissant l’ouverture des identités culturelles au travail de l’histoire et aux hybridations nées des échanges, comme leurs tensions internes[12]. Mais les courants contemporains des sciences sociales se sont largement déplacés, depuis, par rapport à ces tentations, entre autres via l’usage du schéma de « la construction sociale et historique de la réalité »[13]. Dans cette perspective, nombre d’enquêtes sociologiques actuelles se saisissent du poids des rapports de domination sur le réel social-historique, tout en prenant en compte ses variations dans les spécificités des sociétés, des périodes historiques, des groupes sociaux, des situations d’interaction ou des biographies individuelles.

Bref, tant les sociologies aujourd’hui les plus dynamiques que certains courants de la philosophie nous invitent à nous déprendre de la magie des essences si prégnante dans les débats publics et médiatiques de nos sociétés, en particulier quand la question de « l’islam » est en jeu. Or dans les années 2000-2010 en France, l’essentialisation de l’islam prend des modalités diversifiées, voire opposées, dont nous ne repèrerons que quelques figures significatives de manière prospective.

 

Amalgames à tendances islamophobes : un article de Caroline Fourest

 

La journaliste et essayiste Caroline Fourest a joué un certain rôle dans la légitimation médiatique de stéréotypes islamophobes à partir des années 2000 sous une étiquette « de gauche » se réclamant à la fois du féminisme[14] et de la laïcité. Toutefois, son rapport à ces stéréotypes a varié en fonction des moments, « les Printemps arabes » la conduisant à mettre un temps de l’eau dans son vin discriminatoire par exemple.

Dans certains écrits de Fourest, les stéréotypes islamophobes ne sont pas énoncés d’un seul bloc et de façon complètement constitués, mais dans un mouvement d’amalgames successifs et d’associations lexicales et sémantiques plus soft. La tribune qu’elle a consacrée dans Le Monde en février 2005 à la candidature d’une jeune femme voilée sur une liste du Nouveau Parti Anticapitaliste aux élections régionales est, de ce point de vue, symptomatique[15].

Cela commence par une opposition d’essence entre voile et féminisme, malgré la revendication d’une identité féministe par la jeune femme concernée :

« Le paradoxe ne vient pas du fait qu'une jeune femme de 22 ans ne voit aucune contradiction entre la décision de se voiler pour Dieu et celle de militer dans un parti d'inspiration trotskiste luttant contre le sexisme. »

Deuxième glissement essentialiste : l’assimilation du voile à une entité politiquement réactionnaire, même si la jeune femme se réclame d’un anticapitalisme progressiste et émancipateur. « Le drapeau des musulmans traditionalistes et réactionnaires », écrit-elle. « Obscurantiste », ajoute-t-elle à la fin de sa tribune.

Troisième petite touche liant les deux premières : un « féminisme islamique » serait impossible, car nécessairement lié à « des prédicateurs islamistes ». On a donc là une forme d’amalgame localisé entre « islam » et « islamisme » via l’assimilation d’une pratique musulmane courante (mais pas généralisée chez les pratiquantes) à « l’islamisme ». Cette incursion dans l’essentialisation islamophobe s’opère dans la dénégation, puisque le mot « islamophobie » est lui-même présent dans le texte, mais dans une mise entre parenthèses suspicieuse[16].

S’exprime là une islamophobie aux mains apparemment propres dans une bonne conscience « de gauche ».

 

Suite de l’article :

 

Des passages entre « islam » et « race » : d’un article d’Eric Zemmour à une déclaration de Nadine Morano

Un livre d’Emmanuel Todd : une défense à tendance essentialisante de l’islam

L’essentialisation décoloniale de l’islam parmi les Indigènes de la République

 

Conclusion

 

On vient de commencer à observer comment, dans une série de discours publics tenus dans la France des années 2000-2010, la pluralité des pratiques se référant à l’islam en fonction des périodes, des pays, des groupes sociaux, des sexes, des biographies individuelles ou des situations d’interaction est écrasée par des tendances essentialisantes. Ces tendances viennent d’abord de divers secteurs porteurs de préjugés islamophobes, mais aussi parfois, sous une forme positive cette fois, de défenseurs des musulmans face à l’islamophobie. Ces forces différenciées et même opposées participent à la production de l’objet compact, souvent au cœur des controverses publiques actuelles, nommé « l’islam ». Dans la compétition politique autour de la représentation la plus pertinente de la société française, ce phénomène contribue à donner plus de force au clivage national-racial (autour de l’opposition français/étrangers) conquérant au détriment d’un clivage de la justice sociale (autour de la production et de la répartition des ressources) fragilisé[17]. Ce qui constitue un des moteurs de l’extrême droitisation idéologique et politique en cours.

 


Notes :

[1] Abdellali Hajjat et Marwan Mohamed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, 2013.

[2] http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000508749 .

[3] Dans un livre au registre hybride entre analyse socio-historique distanciée et prise de position engagée dans les événements décryptés : voir Philippe Corcuff, Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Paris, Textuel, coll. Petite Encyclopédie Critique, 2014 ; sur la question de l’équilibre entre distanciation et engagement dans les sciences sociales, voir Norbert Elias, Engagement et distanciation (1e éd. : 1983), Paris, Fayard, 1993, et Philippe Corcuff, « Sciences sociales, valeurs et engagement », chapitre 9 d’Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs, Paris, La Découverte, coll. Bibliothèque du MAUSS, 2012, pp. 195-206.

[4] Voir Abdellali Hajjat, Immigration postcoloniale et mémoire, Paris, L’Harmattan, coll. Inter-National, 2005, pp. 64 et 82-84.

[5] Egalement dans un registre hybride entre la distanciation propre aux sciences sociales et l’engagement dans des mouvements sociaux émancipateurs, voir Philippe Corcuff, « Indigènes de la République, pluralité des dominations et convergences des mouvements sociaux. En partant de textes de Houria Bouteldja et de quelques autres », site Grand Angle, 9 juillet 2015, http://www.grand-angle-libertaire.net/indigenes-de-la-republique-pluralite-des-dominations-et-convergences-des-mouvements-sociaux-philippe-corcuff/ .

[6] Edward W. Saïd, Culture et impérialisme (1e éd. : 1992), Paris, Fayard/Le Monde diplomatique, 2000, pp. 27-29.

[7] Islamophobie, op. cit., notamment pp. 262-264.

[8] Ludwig Wittgenstein, Le Cahier bleu (manuscrit de 1933-1934), dans Le Cahier bleu et Le Cahier brun, Paris, Gallimard, coll. TEL, 1988, p. 51.

[9] Ibid., p. 68.

[10] Ibid., p. 70.

[11] Voir Philippe Corcuff, Marx XXIe siècle. Textes commentés, Paris, Textuel, coll. Petite Encyclopédie Critique, 2012.

[12] Pour une mise en perspective historique et critique, voir Régis Meyran et Valéry Rasplus, Les pièges de l’identité culturelle. Culture et culturalisme en sciences sociales et en politique (XIXe-XXIe siècles), Paris, Berg International, 2014.

[13] Pour un panorama, voir Philippe Corcuff, Les nouvelles sociologies. Entre le collectif et l’individuel (1e éd. : 1995), Paris, Armand Colin, coll. 128, 2011 (3e édition).

[14] Sur les passages en France entre certains courants féministes et des préjugés islamophobes, voir Nacira Guénif-Souilamas et Éric Macé, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2004.

[15] Caroline Fourest, « NPA : nouveau parti antiféministe ? », Le Monde daté du 6 février 2005, http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/02/05/npa-nouveau-parti-antifeministe-par-caroline-fourest_1301630_3232.html .


[16] Sur les dénégations successives de Caroline Fourest quant à la question de l’islamophobie, voir la mise au point d’Abdellali Hajjat et de Marwan Mohamed, « Statistiques de l’islamophobie : misères du journalisme mensonger », Mediapart, 26 février 2015, http://blogs.mediapart.fr/blog/abdellali-hajjat/260215/statistiques-de-lislamophobie-misere-du-journalisme-mensonger .

[17] Sur la compétition entre le clivage de la justice sociale et le clivage national-racial comme angle socio-politique d’analyse de la politique française depuis le début des années 1980, inspiré de la notion de « luttes des classements sociaux » chez Pierre Bourdieu,  voir Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, op. cit., pp. 119-133.

 

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Revue Confluences Méditerranée

(revue initiée par l'iReMMO, Institut de Recherche et d'Etudes Méditeranée Moyen-Orient)

N° 95, automne 2015 (paru en janvier 2016), 188 p., 21 euros

« L'islam en France : nouveaux acteurs, nouveaux enjeux »

Dossier dirigé par Robert Bistolfi et Haoues Seniguer

 

Voir http://www.confluences-mediterranee.com/-No-95-Automne-2015-

Pour commander : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=numero&no=49164&no_revue=12&razSqlClone=1

 

Sommaire dossier :

 

Robert Bistolfi et Haoues Seniguer, « Islam de France : défis collectifs »

Robert Bistolfi, « La porte étroite : les musulmans dans la République »

Bernard Godard, « L’islam et l’Etat français : histoire d’une relation particulière »

Romain Sèze, « Leaders musulmans et fabrication d’un "islam civil"»

Marc-Olivier Del Grosso, « Les musulmans dans l’espace social et politique français : modalités et enjeux de leur mise en visibilité »

Mohamed-Ali Adraoui, « Le salafisme en France. Socialisation, politisation, mondialisation »

Ismahane Chouder, « Féminisme-s islamique-s »

Florence Bergeaud-Blackler, « Comment la "norme halal" travaille le Paysage Islamique Français »

Moustafa Mansour, « Enseignement d’un parcours militant » (entretien avec Haoues Seniguer)

Philippe Corcuff, « Prégnance de l’essentialisme dans les discours publics autour de l’islam dans la France postcoloniale »

Marwan Mohammed, « La transversalité politique de l’islamophobie : analyse de quelques ressorts historiques et idéologiques »

Raphaël Liogier, « Islamophobie : construction et implications » (entretien avec Haoues Seniguer)

Ghaleb Bencheikh, « Pour une refondation de la pensée théologique islamique »

 

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