Un des aspects peu relevé du tintouin médiatique ayant contribué à gonfler «l’affaire Siné» est d’avoir fait apparaître, une fois de plus, les divisions et les ambiguïtés de l’antiracisme en France. Plutôt que de se laisser aller aux plaisirs polémiques des accusations réciproques, pourquoi ne pas saisir l’occasion pour interroger ces difficultés ? Dans cette perspective, le mot d’ordre provocateur «Nous sommes tous des juifs musulmans !» (inspiré du «Nous sommes tous des juifs allemands» soixante-huitard) a-t-il une pertinence ?


Suite du billet «Périls sur l’antiracisme en France (I) : entre islamophobie, judéophobie et Proche-Orient – Quelques pièces pour un dossier», 1er août 2008



6 - «Nous sommes tous des juifs musulmans», par Nadia Benhelal et Philippe Corcuff (Le Monde, 13 octobre 2004)


Selon les chiffres de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, les actes racistes et antisémites ont tendance à progresser en France ces dernières années. Deux nouveaux cancers viennent renforcer les formes traditionnelles de xénophobie : une islamophobie redouble le racisme anti-arabe, une judéophobie s’empare fantasmatiquement du conflit israélo-palestinien pour élargir l’espace de l’antisémitisme.

Face à ces périls renouvelés, les antiracistes se sont révélés, jusqu’à présent, divisés. On est ainsi invité à choisir son antiracisme de prédilection, contre les autres. Or un antiracisme découpé en tranches n’est plus vraiment un antiracisme. Que devient l’horizon du «genre humain», divisé en «communautés» revendiquant une attention prioritaire contre d’autres «communautés» ? L’éthique de l’antiracisme suppose de prendre appui sur un universalisable : le fragile pari d’une commune humanité. Des Lumières du XVIIIe siècle (tel le cosmopolitisme de Kant) au mouvement ouvrier du XIXe siècle («L’Internationale sera le genre humain»de la chanson), les progressistes faisaient de la possibilité d’une égale dignité des êtres humains, quelle que soit leur «communauté» d’origine, un des axes de leurs combats. Il est temps que les antiracistes responsables se ressaisissent. Face aux figures neuves de la haine – islamophobie et judéophobie -, proclamons : «Nous sommes tous des juifs musulmans !»

«Nous sommes tous des musulmans !». Pour les Français issus de l’immigration et pour les immigrés identifiés comme «arabes», donc «musulmans», l’échec scolaire ou les discriminations à l’embauche et au logement s’ajoutent aux inégalités de revenu, les violences racistes aux discriminations. Après les crimes du colonialisme, on a géré de larges secteurs des banlieues défavorisées sur un mode néocolonial comme des «réserves d’indigènes», avec des miettes de carotte («le traitement social du chômage» et «la politique de la ville») et le bâton (la répression policière, ses chasses au faciès et ses inévitables «bavures»). Le consensus social libéral entre la gauche et la droite sur les grandes orientations de la politique économique et sociale depuis 1983 a fait gonfler les promesses électorales non tenues, les discours faussement généreux sur «l’intégration», les coups politico-médiatiques sans lendemain, de Mitterrand à Sarkozy. Tout cela a contribué à décourager les aspirations à l’égalité républicaine, à affaiblir la vie associative, à ghettoïser des cités, à donner de l’assise à une violence de proximité.Là-dessus est venu le choc du 11-Septembre et son effet de diabolisation de l’islam, tendant à assimiler tout musulman à un terroriste potentiel. Or, contre cet amalgame raciste, la légitime pratique de la religion musulmane et l’ignoble terrorisme islamiste doivent être impérativement distingués. Mais en France, dans la foulée, la classe politique et les médias ont pourtant focalisé l’attention publique sur le foulard islamique. Le phénomène a été inconsidérément gonflé et travesti en une question «centrale» pour notre société. Chaque jeune fille voilée, quelle que soit la singularité de son itinéraire et de ses raisons, semblait menacer la République.Plus largement, on tendait à montrer du doigt l’ensemble des musulmans. Nous sommes agnostiques, attachés à la laïcité et féministes, mais qui ne voit pas là une stigmatisation touchant des concitoyens vivant souvent déjà la marginalisation sociale ? Les forces politiques classiques – gauche et droite libérales confondues – ont de lourdes responsabilités dans ce gâchis, plus de vingt ans après la Marche pour l’égalité des droits de 1983.

“Nous sommes tous des Juifs !” Si l’antisémitisme est encore l’affaire de l’extrême droite et de l’intégrisme catholique, il touche aussi des secteurs minoritaires au sein des populations arabo-musulmanes. La fausse affaire du RER D ne doit pas conduire à oublier les agressions physiques ou les insultes dans les écoles publiques. La diabolisation de l’État d’Israël et une figure conspirationniste amalgamant «juifs-Israéliens-sionistes-Sharon» (toutes réalités distinctes) nourrissent cette judéophobie.Nous sommes favorables à une paix juste au Proche-Orient, supposant la reconnaissance immédiate d’un État palestinien dans la sécurité d’Israël. Mais rappelons que les Français de culture juive ne sont pas des Israéliens et que les Français de culture musulmane ne sont pas des Palestiniens. Autrement nous risquons de glisser sur la pente de l’essentialisation raciste, avec la création d’une «essence» mythologique du juif et d’une «essence» mythologique du musulman, quelle que soit la diversité des êtres humains singuliers.

Avec la judéophobie progresse la relativisation de la Shoah. On entend de plus en plus un nauséabond «En Palestine, les juifs font subir l’équivalent de la Shoah aux Palestiniens». Ou, parfois avec de bonnes intentions, certains dramatisent tel acte antisémite en France en l’assimilant trop immédiatement à la Shoah. Mais, dans les deux cas, on banalise l’horreur extrême. Or, cette expérience-limite d’inhumanité de l’humanité appartient à la mémoire de l’ensemble de l’humanité, comme repère commun à l’égard du «Mal radical». L’exigence de mémoire appelle un sens de la mesure dans notre expression.Devant le regain de l’antisémitisme, la gauche radicale à laquelle nous participons n’a pas été, pour l’instant, tout à fait à la hauteur. Cela pointe certaines faiblesses intellectuelles. Pour les anticapitalistes que nous demeurons, la logique socio-économique de l’exploitation capitaliste est souvent apparue comme «principale» ; «la dernière instance» d’explication des processus historiques disent certains marxistes. Or les tragédies totalitaires et/ou génocidaires du XXe siècle (génocide arménien, stalinisme, nazisme, génocides cambodgien, rwandais…), avec leurs différences irréductibles, ont montré que la barbarie n’avait pas qu’un visage capitaliste.Par ailleurs, le féminisme, le mouvement des gays et lesbiennes ou la lutte antiraciste ont aussi mis en évidence une pluralité de modes d’oppression (pas seulement d’origine capitaliste). Pourtant certains militants radicaux ont encore du mal à admettre que des exploités puissent devenir à leur tour des acteurs de violences arbitraires et condamnables (contre des femmes, des homosexuels, des juifs…).

Le diagnostic posé, le sursaut apparaîtra d’autant plus urgent. L’appel à une grande manifestation nationale à Paris contre tous les racismes, le 7 novembre, lancé par un collectif unitaire à l’initiative de la Ligue des droits de l’homme et du MRAP, est une occasion à ne pas manquer. Ce doit être un succès. «Nous sommes tous des Juifs Musulmans !»


7 - «Contre l’immonde indifférence, tous à la manif !», par Philippe Corcuff (hebdomadaire local Lyon Capitale, n°499, 3 novembre 2004)


Après le poison négationniste distillé par Bruno Gollnisch sur les chambres à gaz, il y a peut-être plus ignoble. Plus ignoblement humain, plus humainement veule : non plus une minorité d’extrême-droite, mais des étudiants «ordinaires» de l’Université de Lyon III. Le reportage que nous a livré Lyon Capitale la semaine dernière (n°498, 27-10-2004) est proprement ahurissant quant à l’attitude de certains de nos contemporains se situant pourtant dans «la moyenne», loin des «extrêmes».

La suspension des cours du leader du FN semble ainsi avoir suscité la réprobation de la majorité de ses étudiants, pourtant distants de ses engagements politiques. «Ca m’enlève 4 heures de cours de droit international, plus une heure de japonais. Ce n’est pas à nous de payer pour ses propos», lance une étudiante. «Bien sûr, je ne suis pas du tout d’accord avec ses propos, mais que Gollnisch finisse au moins son semestre. Les partiels sont en décembre», renchérit une autre. La bonne conscience et la lâcheté ! Á vomir. Des étudiantes sans doute BCBG, vaguement «à droite», ou même plus vraisemblablement «apolitiques», peut-être une bonne vieille formation catho à la lyonnaise en bandoulière. Il faut dire qu’elles ont de «vrais» problèmes ces pauvres chéries : les partiels de décembre ! Á côté de cela que pèse la mémoire de la Shoah ? Un «détail» qu’elles écrasent de leurs escarpins, légères, sans un regard pour les wagons plombés, les corps décharnés, les millions de morts…«C’est le passé. Il faut penser à notre avenir professionnel», auraient-elles pu ajouter. L’immonde dans la banalité la plus crasse. Des graines de collabos par défaut, par indifférence, si jamais les temps maudits des étoiles jaunes revenaient. Des petits-enfants des collabos d’hier, issus de ces fractions gluantes de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie lyonnaise. Des paroles pleines de bonne inconscience, qui nous rappellent l’époque de Charles Millon et de ses alliances nauséabondes avec le FN.D’autres étudiants de Lyon III, catholiquement propres sur eux, auraient pu glisser, sur le ton de la confidence, la voix un peu plus basse : «Et puis les juifs, quand même, ils en font un peu trop, vous ne trouvez pas ? Il ne faut pas oublier qu’ils ont tué le Christ...». On n’aurait pas beaucoup à gratter pour atteindre la saloperie antisémite. Saloperie antisémite qui a progressé ces dernières années, sans que les réactions ne soient très vives parmi nos concitoyens. Antisémitisme qui emprunte les habits traditionnels de l’extrême-droite et de l’intégrisme catholique, ou qui se taille de nouveaux costumes à travers une appropriation fantasmatique du conflit israélo-palestinien. Cette nouvelle judéophobie surfe alors sur des amalgames entre «juifs-Israéliens-sionistes-Sharon» (toutes réalités pourtant distinctes).

Mais l’antisémitisme n’est pas la seule forme de racisme en pointe aujourd’hui. Il y a les discriminations (à l’emploi, au logement, etc.) quotidiennes, les insultes, les brutalités policières, la marginalisation sociale qui touchent des millions de citoyens français et de travailleurs immigrés dans ce qu’on appelle «les banlieues». Racisme anti-arabe, redoublant une violence sociale, dont on parle peu, car il est si banal. Une exclusion sociale alourdie par une exclusion «ethnique», jamais sérieusement traitée par les politiques de gauche et de droite, qui plastronnent devant les caméras avec des «beaux discours» ronflants sur «l’intégration» et qui, pratiquement, laissent une partie importante de la population dans la merde depuis des décennies. Younes Amrani (pseudonyme d’un «emploi-jeune» vivant dans la région lyonnaise) raconte avec une rage contenue l’expérience des humiliations répétées dans un livre écrit avec le sociologue Stéphane Beaud (Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue, La Découverte, 2004). Un magnifique exercice d’auto-socio-analyse pour porter au jour les causes de la souffrance sociale et tenter de l’atténuer.Mais depuis le 11-septembre, la diabolisation de l’islam dans l’espace public est venue s’ajouter aux stigmatisations déjà existantes. L’islamophobie, comme la judéophobie, s’appuie sur des amalgames : la confusion entre les référents «islamique/islamiste/intégriste/terroriste» (toutes choses, aussi, distinctes). Les débats médiatiques sur le foulard islamique ou sur l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’Union Européenne ont été les réceptacles de cette islamophobie ambiante.

Contre l’islamophobie, la judéophobie et le négationnisme, le mouvement antiraciste doit impérativement sortir de ses divisions «communautaires» et retrouver les chemins de l’unité. Il faut en finir avec la concurrence entre associations pour «le meilleur antiracisme» et se réorienter vers l’horizon du «genre humain». Chaque «communauté» culturelle et/ou religieuse ne doit pas seulement se battre contre le racisme qui la touche, mais aussi contre le racisme qui touche les autres, afin d’afficher dans un espace public commun l’égale dignité de tous les être humains. Tous les citoyens sont concernés, contrairement à se que croient les étudiants sordidement indifférents de Lyon III. Tous à la manifestation contre tous les racismes, dimanche 7 novembre à 10h30, place Bellecour, à Lyon comme dans les grandes villes de France !

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