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Le Club de Mediapart mar. 27 sept. 2016 27/9/2016 Dernière édition

Actualité de la philosophie politique de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) - (I) - Politique et raison critique

Les commémorations académiques du centenaire de la naissance du philosophe Maurice Merleau-Ponty viennent de s’achever. On n’a presque pas parlé des engagements et des réflexions politiques du co-fondateur avec Jean-Paul Sartre de la revue Les Temps modernes en 1945. Pourtant cela aurait pu fournir quelques clartés utiles pour des gauches largement déboussolées en ce début de XXIe siècle.

Les commémorations académiques du centenaire de la naissance du philosophe Maurice Merleau-Ponty viennent de s’achever. On n’a presque pas parlé des engagements et des réflexions politiques du co-fondateur avec Jean-Paul Sartre de la revue Les Temps modernes en 1945. Pourtant cela aurait pu fournir quelques clartés utiles pour des gauches largement déboussolées en ce début de XXIe siècle.

 

 

Il est rare que des commentaires philosophiques le nez dans le guidon des années 1945-1960 puissent avoir encore tant de résonances dans nos préoccupations présentes ! Comment une pensée politique au défi des événements peut-elle être si datée (profondément enracinée dans son temps, jusque dans ses bévues) et si actuelle ?

 

 

1) Un Merleau-Ponty politique oublié ou aseptisé

 

 

Des fils politiques ont, dans la confrontation avec des actualités et des engagements successifs, contribué à tisser l’œuvre du philosophe né à Rochefort-sur-Mer le 14 mars 1908 et mort brutalement à sa table de travail à Paris le soir du 3 mai 1961 (sur sa bio/bibliographie, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Merleau_ponty). Aujourd’hui, la philosophie d’inspiration merleau-pontienne apparaît bien vivante au sein des universités françaises et au-delà, davantage d’ailleurs que celle de Sartre.

 

 

a) Oublis académiques

 

 

Toutefois, si les thèmes du corps et de la chair tendent à focaliser les attentions des chercheurs, les rapports à la politique, à l’histoire concrète et au marxisme, qui ont tant occupé Merleau-Ponty, sont peu traités [1]. Les philosophes merleau-pontiens connaissent certes les grands livres politiques de Merleau-Ponty - Humanisme et terreur – Essai sur le problème communiste (1947) [2] et Les aventures de la dialectique (1955) [3] – comme ses textes directement politiques situés dans des recueils publiés de son vivant – Sens et non-sens (1948) [4] et Signes (1960) [5] - ou après sa mort – Parcours 1935-1961 (1997) [6] et Parcours deux 1951-1961 (2000) [7]. Mais, bien souvent, ils ne savent pas trop quoi en faire…L’alchimie de l’alliage historiquement situé du bouillonnement philosophique et du bouillonnement politique semble avoir été perdue. Et la spécialisation à tendance conformiste du travail universitaire rajoute son poids structurel à une conjoncture de déconnexion du philosophique et du politique.

 

Á distance de cette configuration dominante, Emmanuel de Saint Aubert a proposé récemment une lecture stimulante de la philosophie de Merleau-Ponty, autour de la question de « l’empiètement », passant par la prise en compte de ses interventions les plus politiques [8]. Pourtant, se plonger dans Merleau-Ponty pourrait également participer à renouveler une philosophie politique universitaire qui, au cours des années 1980, a souvent pris des couleurs excessivement consensualistes, à l’écart de l’aiguillon de la critique sociale [9]. Les problèmes associés aux rapports à Machiavel [10] et à Marx [11] apparaissent particulièrement heuristiques de ce point de vue. Mais pour l’instant cela intéresse peu les chantiers universitaires…

 

 

b) Merleau-Ponty aseptisé dans la gauche officielle : de Mongin à Peillon

 

 

Et dans cette zone intermédiaire, métissée d’interrogations pratiques empruntées à « l’actualité » et de ressources universitaires, qu’on appelle parfois en France « le débat intellectuel et politique », s’exprimant notamment dans des revues tout à la fois plus « généralistes » et moins conformistes que les revues académiques ? Les politiques de Merleau-Ponty n’y sont guère plus présentes. La figure héroïsée, folklorisée et/ou ironisée de « l’engagement » sartrien tend, encore aujourd’hui, à occuper une grande partie de l’espace. Prise comme un bloc unifié, appelée à susciter l’admiration ou la moquerie, elle apparaît plus rassurante, en positif ou en négatif, que les investigations merleau-pontiennnes sur les contradictions, les ambivalences et les ambiguïtés de la politique, comme de ses rapports avec le monde intellectuel.

 

Des pans importants de la gauche officielle, entre électoralisme étroit, technocratisme borné et naturalisation de l’ordre capitaliste, sont tentés, depuis 1983, par un anti-intellectualisme pratique. Pour eux, discuter des penseurs importants du XXe siècle comme Merleau-Ponty (ou Wittgenstein, Lévinas, Braudel, Elias, Foucault, Castoriadis, Bourdieu, etc.), n’aurait pas grand sens (« Du Merlot pour qui ? »). Mais même pour les quelques-uns qui, en voyageant entre philosophie et politique, ont rencontré Merleau-Ponty, l’acuité de son regard philosophique sur la politique apparaît difficilement tenable.

 

Ainsi le directeur de la rédaction de la revue Esprit, Olivier Mongin, rabat la philosophie de l’ambiguïté à l’œuvre dans Humanisme et terreur sur une ambiguïté politique, qui serait selon lui à rejeter [12]. Il a du mal à comprendre les difficultés auxquelles se heurtait Merleau-Ponty en 1947, à partir de la vision angélique et consensuelle de la démocratie dont « la deuxième gauche » propre à la galaxie rocardienne s’est faite le chantre à partir de la fin des années 1970. Mongin, pour qui « l'accusation d'ambiguïté continue à peser lourdement » sur ce livre, réfère négativement cette ambiguïté non « à l'aventure politique d'un philosophe » mais à « celle d'une génération qui, dans l'après-guerre, prenait ses distances avec le PCF sans rompre avec le marxisme » [13]. Comme si la connexion maintenue avec le marxisme était nécessairement une tare ! Une énième façon de jeter le bébé anticapitaliste avec l’eau sale du bain totalitaire, en enjolivant l’injustice capitaliste grâce à l’expression euphémisée d’« économie de marché » couplée nécessairement à celle de « démocratie » !

 

Pour Mongin, dans une sorte d'illusion rétrospective propre aux générations intellectuelles post-1968, pour lesquelles l'abandon du marxisme fut, en quelque sorte, le gage nécessaire d'un certain « retour à la normale », le maintien d'une référence marxiste par Merleau-Ponty en 1947 serait au cœur de cette fameuse « ambiguïté ». Le reste – « les thèmes de la malédiction de l'histoire, de la tragédie et des maléfices du politique » - ne seraient là que « pour légitimer cette ambiguïté » [14]. Á l’inverse de cette lecture rapide, trop engluée dans les évidences du néo-conservatisme « de gauche » des années 1980, Saint Aubert rappelle que « la contestation de ce qui est "pur" est transversale chez Merleau-Ponty » [15], car le monde qui le trouble se présente comme « fondamentalement ambigu et inachevé, étrange et adverse » [16], habité « par la négativité de la chair et la blessure du désir » [17].

 

C’est pourquoi ces thèmes continuaient à travailler Les aventures de la dialectique (1955)et Signes (1960), malgré la distance prise avec le marxisme. Contre Mongin et son édulcoration des questions brûlantes du Merleau-Ponty politique, on peut avancer que l'exigence de penser l'ambiguïté dans l'histoire et dans la politique ne concernait pas uniquement chez lui l'époque de l'après-guerre. Si des outils marxistes lui ont été utiles dans ce contexte, il a été conduit, par la suite, à les relocaliser (et non à les réfuter), du fait de leurs insuffisances et de leurs prétentions trop totalisantes. Il a dû alors puiser dans d’autres ressources (notamment la sociologie historique de Max Weber), en interaction avec les instruments marxistes, pour prolonger ses questionnements dans de nouveaux contextes.

 

On peut être bon connaisseur des écrits de Merleau-Ponty et pourtant être embarrassé au moment d’en faire une ressource pour l’action politique. C’est le cas de Vincent Peillon, de formation philosophique et une des nouvelles figures dirigeantes du Parti socialiste (côté Ségolène Royal). En tant que philosophe, il est l’auteur d’un livre documenté sur la philosophie de Merleau-Ponty [18], qui ne méconnaît pas ses textes politiques. Peillon y note par exemple finement : « Le tragique ne dit sans doute pas que la conscience est privée de toute liberté, mais il insiste sur le fait que celle-ci n’est pas garantie d’avance (…) plus encore, que le destin de toute liberté est d’avoir à frayer son chemin dans la contingence, la précarité et la violence » [19].

 

Quand il passe à des exercices intellectuels plus directement branchés sur la politique, notre Dr Jekyll, affable politique, oublie les problèmes posés par le philosophe Mr Hyde. Conduit à redéfinir un « socialisme » actuel soluble dans le cours social-libéral de la social-démocratie européenne, plus présentable donc qu’un « socialisme marxiste » diabolisé [20], car paré du consensualisme de la « collaboration de classes » plutôt que des épines de la « lutte des classes » [21], Peillon appelle à sa rescousse, mais de manière ambivalente, Merleau-Ponty. D’une part, ce dernier, présenté étrangement comme un « philosophe pur » [22], nous aiderait à rejoindre ce que serait « la vraie nature du socialisme » [23] - formule essentialiste fort éloignée de l’esprit historique de Merleau-Ponty quant aux choses de la politique -, « trahi par le marxisme » [24] - le vocabulaire militant de « la trahison » apparaît bien inadapté à sa philosophie de l’ambiguïté. D’autre part, le philosophe s’arrêterait en chemin, incapable de suivre prospectivement le courageux Peillon (qui écrit, rappelons-le, 14 ans après la chute du mur de Berlin !) sur la voie de l’effacement de ce qui serait une désagréable parenthèse marxiste pour le socialisme français. Peillon reproche alors à Merleau-Ponty son « incapacité à trancher l’indécision, la tension qui habite son analyse » [25]. Oublié le sens merleau-pontien du tragique en politique de 1994 ! Cette schizophrénie du philosophe et du politique chez Peillon n’a pas grand-chose à voir avec la tension, indépassable mais productrice pour Merleau-Ponty, entre le philosophique et la politique.

 

Comme chez Olivier Mongin, « la démocratie » devient une réponse omnibus et définitive au lieu de nous hanter comme un problème. Les complications des réflexions merleau-pontiennes sur la gauche, le capitalisme et le stalinisme, à chaque fois immergées dans des circonstances particulières, s’effacent. On a simplement affaire aux slogans des boy-scouts anti-marxistes de « la démocratie de marché » ajustés à l’air du temps. Les sentiers escarpés de l’a-marxisme (ni marxiste, ni anti-marxiste), tels qu’ils s’ouvrent chez le dernier Merleau-Ponty, après nombre de tâtonnements, d’erreurs et de rectifications, dans le cours d’une réflexion sur la validité localisée de la raison critique comme sur les maléfices de la politique, sont fermés au public militant et sympathisant de la gauche officielle. L’intelligence se dégrade en « belle image » pour les médias, semble passée au filtre d’un marketing de type électoral.

 

Or, en la matière, « L’élégance n’est pas ce que nous recherchons », selon la formule de Ludwig Wittgenstein [26]. Et l’on pourrait ajouter avec ce dernier :

 

« Nous sommes sur un terrain glissant où il n’y a pas de frottement, où les conditions sont donc en un certain sens idéales, mais où, pour cette raison même, nous ne pouvons plus marcher. Mais nous voulons marcher, et nous avons besoin de frottement. Revenons donc sur le sol raboteux ! » [27]

 

Pour éviter les écarts abyssaux entre des rhétoriques platement idéalistes et des pratiques oublieuses des principes, la philosophie, mais une philosophie des « frottements », pourrait nous ramener au « sol raboteux », sans pour autant nous entraîner dans la voie de la recherche d’une efficacité sans éthique. Se dessinerait plutôt une éthique bringuebalée dans les rugosités des pratiques et non pas située dans un ciel éthéré, dans des « conditions idéales ».

 

Ainsi les gauches qui n’ont pas abandonné l’inspiration des Lumières, dans la mise en tension de la pensée et de l’action, auraient quelques raisonnements à affûter au contact des casse-têtes politiques de Merleau-Ponty. Je ne proposerai ici qu’une introduction synthétique et partielle, traversant des moments différents de l’analyse merleau-pontienne comme de ses engagements, et donc aplatissant leurs contextualités respectives. Il s’agit avant tout d’une invitation à la lecture directe de ses textes pour contribuer à faire germer des intelligences nouvelles au contact des situations actuelles.

 

 

2) Sauver le rationalisme d’un impérialisme rationaliste

 

 

Via l’héritage des Lumières du XVIIIe siècle, la raison critique est devenue un des principes régulateurs des sciences, de la philosophie et même de la politique. Moins au cours du siècle des Lumières lui-même, où les réflexions apparaissaient plus bruissantes et moins arrogantes [28], que lors de leur pesante, et parfois dogmatique, codification pendant la IIIe République, la Raison (avec un R majuscule) a alors pu occuper une place trop exclusive et surplombante dans notre univers intellectuel et politique.

 

 

a) La Phénoménologie de la perception et Renaud Barbaras

 

 

Dans sa Phénoménologie de la perception (1945) [29], Merleau-Ponty a rompu avec les excès de cette vision : non pas pour faire l’apologie de l’irrationalisme, mais pour assurer (au sens des alpinistes) les attaches de la raison, en leur attribuant un pouvoir plus limité dans le cours cahoteux des existences humaines. Dans Phénoménologie de la perception, le philosophe est encore à la recherche d'une articulation entre une phénoménologie intentionnelle et un élargissement de celle-ci restituant sa place à l'irréfléchi, entre l'intelligible et le sensible. Avec Le visible et l'invisible (1964) [30], son dernier livre inachevé, il s'inscrira encore plus radicalement dans une critique de la place occupée par la sphère réflexive dans la philosophie.

 

Renaud Barbaras a joué un rôle marquant dans le renouveau des études merleau-pontiennes à partir des années 1990 en France [31]. Dans un de ses commentaires stimulants de la philosophie merleau-pontienne, Barbaras [32] reproche au Merleau-Ponty de la Phénoménologie de la perception de n'être pas assez « avancé » par rapport au Visible et à l'invisible, et donc d'être encore trop pris dans une problématique de la conscience intentionnelle. Barbaras écrit ainsi :

 

« Merleau-Ponty reste prisonnier de la dualité entre réflexion et irréfléchi : dominé par le présupposé du primat d'un ordre réflexif autonome » [33].

 

Il y aurait quelque chose comme une « imperfection » chez le « premier » Merleau-Ponty, qui se mesurerait à l'aune des déplacements opérés par la suite dans Le visible et l'invisible [34].

 

 

b) Heuristique de l’imperfection

 

 

On aura un regard différent, si l’on s’émancipe d’une telle logique de reconstruction a posteriori de l'ensemble de l’œuvre, en s’intéressant davantage à la Phénoménologie de la perception pour elle-même, dans la productivité de ses hésitations propres. On peut ainsi penser que les « imperfections » de la Phénoménologie de la perception ou, plus justement, ses fragilités, les tensions maintenues entre le réfléchi et l'irréfléchi, leurs articulations tâtonnantes constituent des pistes porteuses d'intelligibilités décalées dans un problème aussi majeur, pour la philosophie comme pour la politique, que le statut de la raison critique. Dans cette perspective, mettant en cause la hiérarchie intellectualiste, posée dès Platon, entre l’intelligible (le haut) et le sensible (le bas), Merleau-Ponty accorderait à la raison réfléchissante une validité localisée mais effective sur fond d’expérience première de l’irréfléchi via « le corps propre ». Il écrit ainsi :

 

« La tâche d’une réflexion radicale, c’est-à-dire de celle qui veut se comprendre elle-même, consiste, d’une manière paradoxale, à retrouver l’expérience irréfléchie du monde, pour replacer en elle l’attitude de vérification et les opérations réflexives, et pour faire apparaître la réflexion comme une des possibilités de mon être » (PP, p.279).

 

Pas de raison critique, semble nous dire Merleau-Ponty, sans retour réflexif sur les limites de la raison intellectuelle. L’intelligence raisonnante constituerait bien une des possibilités de l’être humain, mais une des possibilités seulement, se développant à partir d’un rapport premier au monde, non raisonné, sensible, corporel. Ni éclipse « post-moderne » de la raison, ni arrogance intellectualiste : le rationalisme apparaît sauvegardé, parce que délimité contre les prétentions impérialistes d’une Raison toute-puissante. Partant, la raison critique se présente comme un des outils à disposition de l’action politique. Se dessine alors non pas une politique rationnelle aux mains des philosophes, des savants ou autres experts, imposant leurs lois, mais la possibilité d’une action politique raisonnée accessible à une pluralité humaine historiquement située, sans être en mesure pour autant de nous débarrasser des contradictions, des ambiguïtés et des incertitudes.

 

 

3) La politique comme pari raisonné affronté à l’incertitude

 

 

Dans le sillage de Machiavel [35], Merleau-Ponty met l’accent dans ses textes les plus politiques sur le fait que, en situation d’incertitude relative, l’action humaine doit rompre avec la prétention à la certitude absolue.

 

 

a) Trois raisons en faveur de l’incertitude historique

 

 

Pour Merleau-Ponty, on ne peut pas avoir une vue surplombante et totalisante sur l’histoire en train de se faire, pour au moins trois raisons :

 

1) je suis toujours collé au monde en mouvement, et mon extériorisation par la connaissance ne peut être que partielle ;

 

2) en pensant le monde et en agissant dans le monde, je contribue à l’orienter dans telle ou telle direction ; me trouvant encore en chemin, je ne peux pas proposer une vue panoramique et extérieure de mon voyage ;

 

et 3) ce qui va faire évoluer le monde dans telle ou telle direction, ce n’est pas ma seule volonté, mais la volonté de nombreuses personnes, allant dans des sens divers, s’entrechoquant, dans des circonstances non choisies par elles, ce qui fait que la dynamique historique est largement inintentionnelle, et donc encore moins connaissable avec certitude à l’avance. La destination des voyages historiques n’est pas donnée au départ comme en général sur les lignes SNCF. Dans cette troisième raison, la dynamique globalement inintentionnelle (bien que fabriquée aussi avec des intentions) de l’histoire est fortement associée à son caractère intersubjectif, social, à l’entrelacement des subjectivités qui tissent le monde social, menant à ce que ce que font les uns a des conséquences variables sur les autres, et vice-versa.

 

Ces trois raisons, empêchant une vue complètement extérieure et englobante de l’histoire en train de se faire, sont bien synthétisées dans le passage d’un texte paru dans Les Temps Modernes en juillet 1948 sous le titre « Complicité objective » :

 

« L'époque, c'est notre temps traité sans respect, dans sa vérité insupportable, encore collé à nous, encore sensible au jugement humain qui le comprend et qui le change, interrogé, critiqué, interpellé, confus comme un visage que nous ne savons pas encore déchiffrer, mais comme un visage aussi, gonflé de possibles. » (P1, p.113).

 

Cette vision des choses se heurte à nos tendances dogmatiques, à un niveau collectif et individuel :

 

« Mais ce mépris du présent, qui est une sorte de haine de la vie, ne sert pas la connaissance, il la mutile. Quand on évite toute rencontre avec l'exubérance et le foisonnement du présent, on sauve plus facilement les schémas et les dogmes. » (ibid.)

 

 

b) Le pari raisonné : ni certitude, ni relativisme

 

 

Pour Merleau-Ponty, l’historicité de la politique, et donc sa mobilité et son ambiguïté, nourrit sa composante d’incertitude. La décision politique ne peut jamais s’appuyer sur du définitif, mais seulement sur l’évaluation partielle de probabilités et l’élaboration d’hypothèses, à chaque fois de manière historiquement située. L’action politique relèverait donc au mieux de paris raisonnés. La politique humaine ne traiterait pas d’« essences » - c’est-à-dire de formes fixes, éternelles, dérivant jusque dans les idées laïques des modes de pensée religieux -, mais de réalités changeantes, qui se déplacent, en fonction des moments.

 

L’action doit alors pouvoir être guidée par une connaissance du probable pour faire advenir le possible. D’où les dilemmes indépassables d’une action raisonnée :

 

« Une dialectique dont le cours n’est pas entièrement prévisible peut transformer les intentions de l’homme en son contraire, et cependant, il faut prendre parti tout de suite. » (HT, p.158)

 

Agir ou ne pas agir, c’est de toute façon une façon d’agir qui pèse sur la situation, mais qui n’a jamais la maîtrise d’une situation à plusieurs dans des circonstances non choisies. Et il y a parfois urgence : faut-il ou non tuer Simone Signoret, résistante exemplaire capturée par la Gestapo qui tient aussi sa fille, se demandent dans l’urgence les résistants du magnifique film de Jean-Pierre Melville L’armée des ombres (1969) ? Puisque, comme l’avait déjà noté Machiavel, les bonnes intentions ne suffisent pas pour produire de justes effets sur la réalité, puisque que la dynamique inintentionnelle de l’histoire déplace ces intentions jusqu’à, dans certains cas extrêmes, produire des résultats inverses à ceux visés (des « effets pervers »), on peut être conduit à user de moyens en décalage avec les fins recherchées. Mais, dans l’incertitude de l’histoire, ces moyens, parfois infâmes, sont-ils finalement nécessaires ou pas ? Faut-il tuer ou non Simone Signoret, cette personne admirable, pour sauver le réseau de Résistance ? Les résistants de Melville la tueront finalement, après des hésitations et des discussions douloureuses, mais tués à leur tour par les nazis, ils n’auront jamais de réponse définitive à cette question. Nous-mêmes, cette question peut continuer à nous tarauder…

 

Mais cela ne veut pas dire que « tout se vaut » dans un magma relativiste. Dans une démarche raisonnée, il y a les repères partiels du probable :

 

« Cela ne veut pas dire que nous puissions faire n’importe quoi : il y a des degrés de vraisemblance qui ne sont pas rien. Mais cela veut dire que, quoi que nous fassions, ce sera dans le risque. » (HT, p.159)

 

Ainsi « les degrés de vraisemblance » (ou pourrait parler aussi de degrés de probabilité : du type « à partir de telle connaissance partielle et située je fais l’hypothèse que cela va s’orienter plus probablement dans telle direction ») éloignent Merleau-Ponty du relativisme, et l’inscrivent toujours dans le travail de la raison critique. Mais une raison non absolutiste, adossée au sens de ses propres fragilités historiques et humaines. Car il y a toujours une part de « risque », d’aléatoire. Pour nourrir ce rationalisme de la fragilité, il oppose aussi des « conjectures [des hypothèses] méthodiques » au « savoir absolu » :

 

« Toujours donc, tant qu’il y aura des hommes, l’avenir sera ouvert, il n’y aura le concernant que des conjectures méthodiques et non un savoir absolu. » (HT, p.192)

 

 

c) Des divergences politiques légitimes qui ne sont pas nécessairement des trahisons

 

 

Cette approche merleau-pontienne de la politique, et plus largement de l’action humaine, nous amène à envisager que parfois de petites différences dans la connaissance de la réalité de deux personnes, adossées à des expériences diversifiées, de petites inflexions quant aux hypothèses qu’elles font quant à l’évolution de la situation, peuvent les amener, bien qu’ayant des valeurs proches et/ou des objectifs politiques à long terme peu éloignés, à s’opposer irrémédiablement dans leurs choix politiques conjoncturels.

 

Il faut pouvoir assumer de telles oppositions tranchées entre personnes proches, en échappant à la diabolisation des divergences politiques :

 

« Puisque nous n’avons, quant à l’avenir, pas d’autre critérium que la probabilité, la différence du plus ou moins probable suffit pour fonder la décision politique, mais non pas pour mettre d’un côté tout l’honneur, de l’autre tout le déshonneur. » (HT, pp.118-119)

 

Pourquoi alors avoir si souvent besoin de qualifier de « salauds », de « traîtres », de « pervers » ou d’« irresponsables », ceux qui font des paris différents des nôtres, en mettant « tout l’honneur » de notre côté et « tout le déshonneur » du leur ? N’est-ce pas encore faire référence, mais implicitement, sans le défendre clairement et publiquement, à une certitude absolue en matière d’histoire humaine ? Mais qui dote d’un tel couperet magique, permettant, par avance, de faire le tri définitif dans l’histoire entre le « vrai » et « le faux », plutôt que de simplement distinguer provisoirement du « plus ou moins probable » en situation, nos vrais « esprits sain-t-s » (sains et saints) ? Rationaliste, mais rationaliste plus modeste, Merleau-Ponty, se contente de noter que, en tant qu’êtres socio-historiques situés :

 

« c’est dans ce risque et cette confusion que nous avons à travailler et à faire paraître, malgré tout, une vérité » (HT, p.106).

 

« Malgré tout », embrumés dans une « confusion » indépassable et affectés par un « risque » inéliminable, pas par avance, de manière certaine, au-dessus de la mêlée, « une vérité » pas La Vérité ! Ne faut-il pas, à partir de là, dédramatiser la possibilité de divergences politiques raisonnées, tout en menant sereinement et fermement nos combats politiques ? Ne doit-on pas substituer aux joyeusetés de « la chasse aux traîtres », qui font tant saliver les dogmatiques, les sectaires et autres cons perclus de ressentiments, le débat rationnellement argumenté, pour tester la solidité des hypothèses des uns et des autres, afin de poursuivre nos actions politiques avec des repères davantage stabilisés, voire rectifiés en fonction de la discussion ?

 

Prenons le cas de l’avenir d’une gauche de gauche en France. Faut-il principalement peser dans la force institutionnellement hégémonique, le PS, peser de l’extérieur sur le PS (à partir de « la gauche antilibérale ») ou accumuler des forces et des pratiques novatrices, à l’abri de l’institutionnalisation, dans une stricte indépendance vis-à-vis du PS (stratégie majoritaire du « NPA ») ? Il n’y a aucune certitude en la matière, il n’y a même pas de garantie qu’une gauche de gauche soit encore possible…Le pari raisonné que pourrait formuler quelqu’un ayant quitté l’extrême-gauche dans les années 1980 pour se rapprocher de positions plus « pragmatiques » et celui que pourrait formuler quelqu’un comme moi, ayant passé 17 ans au PS avant d’entrer à la LCR en 1999, ne seront pas sensibles aux mêmes dangers : risque de marginalisation « gauchiste » pour le premier, tendance lourde de l’institutionnalisation anesthésiante pour ce qui me concerne. La discussion peut aider à mieux évaluer la solidité des arguments de l’un et de l’autre, et la portée des expériences respectives qui les soutiennent. Mais demeurera une irréductibilité ne pouvant être tranchée définitivement, sans nous obliger pour autant à l’insulte réciproque [36]. Une irréductibilité à assumer, et non pas à nier au nom d’une rhétorique de la nécessaire « unité ». Car, comme la voie de la diabolisation des adversaires, la quête bécasse de l’unanimisme (« Tous unis, tous unis ! »), elle aussi courante parce que rassurante, s’alimente et alimente l’inintelligence de ce que Merleau-Ponty appelle « un maléfice de la vie à plusieurs » (HT, p.68).

 

La suite : "Actualité de la philosophie politique de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) - (II) - Politique et histoire", 7 janvier 2009

 

Voir aussi :

- "Sur Merleau-Ponty, réponse à Philippe Corcuff", par Vincent Peillon, Mediapart, 15 janvier 2009

- "Éléments de réponse à Vincent Peillon, sur Merleau-Ponty et la politique actuelle", par Philippe Corcuff, Mediapart, 19 janvier 2009


* Notes de la Partie I :

 

[1] Outre le travail plus ancien de Claude Lefort, Sur une colonne absente – Écrits autour de Merleau-Ponty, Paris, Gallimard, 1978, voir une exception : Myriam Revault d’Allonnes, Merleau-Ponty – La chair du politique, Paris, Michalon, collection « Le bien commun », 2001.

 

[2] Humanisme et terreur – Essai sur le problème communiste (1e éd. : 1947), Paris, Gallimard, collection « Idées », introduction de Claude Lefort, 1980 ; noté HT.

 

[3] Les aventures de la dialectique (1e éd. : 1955), Paris, Gallimard, collection « Folio essais », 2000 ; noté AD.

 

[4] Sens et non-sens (1e éd. : 1948), Paris, Gallimard, 1996 ; noté SNS.

 

[5] Signes, Paris, Gallimard, 1960 ; noté S.

 

[6] Parcours 1935-1961, Lagrasse, Verdier, 1997 ; noté P1.

 

[7] Parcours deux 1951-1961, Lagrasse, Verdier, 2000 ; noté P2.

 

[8] Voir Emmanuel de Saint Aubert, Du lien des êtres aux éléments de l’être – Merleau-Ponty au tournant des années 1945-1951, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 2004.

 

[9] Pour une critique des tonalités principalement consensualistes de la philosophie politique renaissante dans les années 1980, voir Jacques Rancière, La Mésentente – Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995, et Philippe Corcuff, Les grands penseurs de la politique – Trajets critiques en philosophie politique, Paris, Armand Colin, collection « 128 », 2005 (2e édition refondue).

 

[10] Pour une amorce d’exploration de ce problème, voir Philippe Corcuff, « Merleau-Ponty ou l’analyse politique au défi de l’inquiétude machiavélienne », revue Les Études philosophiques (PUF), n°2, avril-juin 2001, <http://www.cairn.info/revue-les-etudes-philosophiques-2001-2-page-203.htm> ; version légèrement modifiée reprise dans La société de verre – Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, collection « Individu et Société », 2002, pp. 186-202.

 

[11] Daniel Cefaï a présenté une contribution dans cette direction : « Merleau-Ponty et le marxisme – La dialectique comme emblème de la redécouverte de la démocratie », revue Actuel Marx (PUF), n°19, 1996.

 

[12] Olivier Mongin, « Merleau-Ponty Maurice, 1908-1961 – Humanisme et terreur, 1947 », dans François Châtelet, Olivier Duhamel et Évelyne Pisier (éds.), Dictionnaire des œuvres politiques, Paris, PUF, 1989.

 

[13] Ibid., p.689.

 

[14] Ibid., p.691.

 

[15] Du lien des êtres…, op. cit., p.39.

 

[16] Ibid., p.59.

 

[17] Ibid., p.55.

 

[18] Vincent Peillon, La Tradition de l’esprit – Itinéraire de Maurice Merleau-Ponty (1ère éd. : 1994), Paris, LGF/Le Livre de Poche, 2008.

 

[19] Ibid., p.81.

 

[20] Vincent Peillon, Pierre Leroux et le socialisme républicain – Une tradition philosophique, Latresne (près Bordeaux), Le Bord de l’Eau, 2003, p.17.

 

[21] Ibid., p.19.

 

[22] Ibid., p.18.

 

[23] Ibid., p.21.

 

[24] Ibid., p.32.

 

[25] Ibid., p.20.

 

[26] Dans Ludwig Wittgenstein, Le Cahier Bleu (manuscrit dicté à des étudiants en 1933-1934 à Cambridge), dans Le Cahier bleu et le Cahier brun, Partis, trad. franç. de Guy Durand, Gallimard, collection « TEL », 1965, p.70.

 

[27] Dans Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques (manuscrits travaillés vers 1936-1949), nouvelle traduction par Françoise Dastur et al., Paris, Gallimard ; 2004, Première partie, §107, p.83.

 

[28] Voir le beau portrait contrasté des Lumières dessiné par l’historien Bronislaw Baczko, Job, mon ami – Promesses du bonheur et fatalité du mal, Paris, Gallimard, 1997.

 

[29] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, collection « TEL », 1945 ; noté PP ; pour davantage de développements sur les apports de La phénoménologie de la perception, dans un dialogue entre sociologie et philosophie, voir Philippe Corcuff, « Le fil Merleau-Ponty : l’ordinaire, de la phénoménologie à la sociologie de l’action », dans Jean-Louis Marie, Philippe Dujardin et Richard Balme (éds.), L’ordinaire – Modes d’accès et pertinence pour les sciences sociales et humaines, Paris, L'Harmattan, collection « Logiques politiques », 2002.

 

[30] Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l'invisible (suivi de notes de travail), édition posthume établie par Claude Lefort, Paris : Gallimard, collection « TEL », 1964.

 

[31] Pour ceux qui voudraient pénétrer de manière pédagogique dans les arcanes de la philosophie merleau-pontienne, on recommandera : Renaud Barbaras, Merleau-Ponty, Paris, Ellipses, collection « Philo-philosophes », 1997.

 

[32] Dans Renaud Barbaras, De l'être au phénomène - Sur l'ontologie de Merleau-Ponty, Grenoble, Jérôme Million, 1991.

 

[33] Ibid., p.35.

 

[34] Ibid., p.100.

 

[35] Voir sa « Note su Machiavel » (communication à un congrès de science politique en Italie en septembre 1949), reprise dans Signes, et Philippe Corcuff, « Merleau-Ponty ou l’analyse politique au défi de l’inquiétude machiavélienne », art. cit.

 

[36] Voir dans cette perspective le débat public engagé avec Pierre Ruscassie, ayant eu un itinéraire politique inverse au mien (de la LCR au PS) : « La gauche a-t-elle aujourd’hui besoin d’un parti ? Débat à partir de deux itinéraires politiques différents (de la LCR au PS et du PS à la LCR) », séance de formation-débat organisée par la Fondation syndicale Manu Robles-Arangiz Institutua, Bayonne, 26 novembre 2005, version audio reprise sur http://www.mrafundazioa-alda.org/article-20147538.html.

 

 

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« Une dialectique dont le cours n’est pas entièrement prévisible peut transformer les intentions de l’homme en son contraire, et cependant, il faut prendre parti tout de suite. » Merleau-Ponty.

"Le destin de toute liberté est d’avoir à frayer son chemin dans la contingence, la précarité et la violence » . Vincent Peillon.

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L'auteur

Philippe Corcuff

Enseignant-chercheur, engagé dans les gauches radicales, libertaires et altermondialistes
Nîmes - France

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