De Blair à Macron : Thibaut Rioufreyt et les sociaux-libéralismes français

Le jeune chercheur en science politique Thibaut Rioufreyt décortique les va-et-vient entre le social-libéralisme britannique, dont Tony Blair a été une des principales figures, et les bricolages français dont Manuel Valls et Emmanuel Macron se présentent comme les derniers avatars.

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Ce texte a constitué l’introduction à la rencontre publique sur « Un héritier du blairisme peut en cacher un autre…. De Valls à Macron », organisé le 29 mars 2017 dans la librairie lyonnaise Terre des livres, autour du livre Thibaut Rioufreyt, Les socialistes français face à la Troisième voie britannique (Fontaine, Presses Universitaires de Grenoble, collection « Libres cours POLITIQUE », décembre 2016, 224 p ., voir http://www.pug.fr/produit/1309/9782706126185/Les%20socialistes%20francais%20face%20a%20la%20troisieme%20voie%20britannique) et en présence de l’auteur. Sur ce livre, voir aussi sur Mediapart : « Le social-libéralisme est minoritaire en France », entretien de Thibaut Rioufreyt avec Fabien Escalona, 31 janvier 2017, https://www.mediapart.fr/journal/france/310117/thibaut-rioufreyt-le-social-liberalisme-est-minoritaire-en-france.

 

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Je voudrais introduire le débat de ce soir autour du livre de Thibaut Rioufreyt, jeune docteur en science politique, livre tiré de sa thèse : Les socialistes français face à la Troisième voie britannique. Il s’agira donc des échos du social-libéralisme britannique sur les idées socialistes en France. Je voudrais tout d’abord souligner certains apports du livre selon moi, en particulier une distanciation critique par rapport aux phénomènes étudiés qui emprunte la voie des nuances ; ce qui constituera une rupture avec les lectures plus homogénéisatrices du social-libéralisme dans les polémiques politiques. Dans un deuxième temps, j’aurais un rapport plus critique au livre, en faisant quelques remarques, en posant des questions et en formulant des suggestions. Mes courtes réflexions, faites en tant qu’enseignant-chercheur en science politique, auront principalement dans ce cadre une double tonalité méthodologique et théorique.

 

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Apports d’une approche nuancée du social-libéralisme en France

 

En premier lieu, Thibaut Rioufreyt apporte des ressources intéressantes, à travers une étude de cas, quant à une histoire et à une sociologie des idées politiques en général. Dans la lignée des travaux de Pierre Bourdieu, il va appréhender le lieu de réception des idées travaillant le social-libéralisme britannique, au-delà de la figure du Premier ministre Tony Blair, comme un espace de relations, plus particulièrement « l’espace intellectuel socialiste » (pp. 12-13), espace d’élaboration et de diffusion des idées socialistes, auquel participe des acteurs membres du PS ou extérieurs : dirigeants politiques, universitaires, hauts fonctionnaires, journalistes, etc.

 

Comme il s’agit d’une étude originale de la circulation transnationale d’idées, le livre propose un certain usage de la notion de « traduction », entendue « comme le déplacement de sens et de lieu d’une entité dans lequel le rapport entre entité originelle et entité dérivée est de type analogique » (p. 17) Les entités ici sont des idées, des idées ayant entre elles un lien analogique. Ce qui permet de ne pas envisager le processus que sous une forme linéaire, mais d’intégrer aussi des allers-retours comme des pertes, « ce qui ne circule pas » écrit Thibaut Rioufreyt (ibid.). Ce qui suppose de prendre en compte le rôle actif des récepteurs, leur activité de filtrage des idées venant de Grande-Bretagne ; la circulation d’idées, rappelle l’auteur, « ne relève pas de l’influence mais de l’appropriation » (p. 191).

 

Le matériau principal de l’enquête, complété par des entretiens « après la bataille », est constitué de sources écrites et d’archives de l’époque proche, c’est-à-dire entre 1997 et 2015, c’est-à-dire de 1600 textes relevant de genres et de registres fort divers. Ce matériau est mis en rapport avec le contexte historico-politique et ses déplacements entre 1997 et 2015.

 

Ce qui conduit à montrer l’importance des conjonctures successives pour comprendre les appropriations qui sont faites en France des idées sociales-libérales, les tensions dont elles sont le support, les oppositions qu’elles suscitent, le degré d’ouverture et de fermeture qu’elles rencontrent. La première partie est consacrée à cette contextualisation des idées.

 

Puis le matériau constitué est mis en rapport avec les logiques propres au champ politique – là encore un emprunt à la sociologie de Pierre Bourdieu -, tout  à la fois sous l’angle des logiques intra-partisanes (au sein du PS français) et des logiques extra-partisanes, qui contraignent l’appropriation, l’élaboration et la diffusion des idées dans l’espace intellectuel socialiste. C’est l’objet de la seconde partie de l’ouvrage.

 

La consistance des idées utilisées par les acteurs est prise au sérieux par l’auteur, contrairement aux tentations réductionnistes au sein des sciences sociales, pour une part dérivées d’un certain économisme marxiste, qui ne feraient des idées qu’une couche superficielle, voire un masque, ou en tout cas le produit direct, ne disposant d’aucune autonomie, de logiques sociales profondes. La consistance propre des idées est donc prise au sérieux par Thibaut Rioufreyt, mais dans des usages, appropriations, filtrages, insérés dans des contextes historico-politiques particuliers et changeants, pris dans les logiques de concurrence et de coopération à l’œuvre dans le champ politique en général et dans le sous-champ du PS en particulier. Donc des idées consistantes, mais pas indépendantes, pas en apesanteur dans « le ciel pur des idées ». Ici Rioufreyt retrouve l’intuition de Marx et Engels dans L’idéologie allemande : c’est-à-dire la caractérisation des idées comme « langage de la vie réelle » (1). « Le langage de la vie réelle », c’est fort différent des idées produits et masques des rapports économiques des marxismes les plus rudimentaires. Dans une telle démarche, les idées sont contextualisées, pas réduites à autre chose dont elles ne seraient qu’un épiphénomène.

 

Par ailleurs, si l’auteur prend au sérieux la consistance propre des idées, c’est aussi que les discours ont une facticité propre qui échappe pour une part aux usages instrumentaux de leurs énonciateurs. Que ces discours disent quelque chose des espaces idéologiques d’une société, en ne se réduisant pas aux intentions de ceux qui les manipulent. Cela ne veut pas dire que les discours disent la réalité de ce que pensent et font leurs locuteurs, mais qu’ils sont une réalité, une composante de la réalité. Cette démarche d’équilibriste, entre les écueils de la naïveté et les pièges du cynisme, est bien celle de Thibaut Rioufreyt dans cet ouvrage, qui refuse alors, à la différence des polémiques militantes, de faire des discours tenus par les dirigeants socialistes « le masque rhétorique d’une idéologie ou d’une inaction que les socialistes chercheraient à cacher » (p. 155).

 

Apport méthodologique et théorique, à travers d’une étude de cas, dans l’histoire et la sociologie des idées, le livre de Thibaut Rioufreyt offre aussi des analyses nuancées d’un thème politiquement polémique : le social-libéralisme. Il distingue ainsi trois pôles dans les discours socialistes français contemporains : un pôle néosocial-démocrate (longtemps majoritaire, incarné par exemple par Lionel Jospin), un pôle social-libéral longtemps contrarié (incarné notamment par Manuel Valls) et un pôle social-républicain (donc Jean-Luc Mélenchon a été une figure lorsqu’il était membre du PS, ou que porte aujourd’hui Laurent Baumel). Le pôle social-libéral constitue une hybridation de néolibéralisme et de social-démocratie sous hégémonie néolibérale. Aujourd’hui, l’axe social-libéral principal a été extériorisé du PS autour d’Emmanuel Macron. Le pôle néosocial-démocrate inclut aussi des éléments néolibéraux mais dans un équilibre plus grand avec des thèmes sociaux-démocrates.

 

On doit toutefois distinguer sur ce plan les discours et les pratiques gouvernementales. Par exemple, note Rioufreyt, les politiques mises en œuvre par le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002, par exemple avec le niveau le plus élevé de privatisations : près de 180 milliards de francs : p. 133) penchent davantage du côté néolibéral que les discours néosociaux-démocrates de Jospin.

 

A la différence de la logique de la polémique politique, Rioufreyt défend une logique « de nuance analytique » (p. 152). Mais à quoi serviraient de longues enquêtes universitaires si elles ne constituaient que des illustrations de nos tentations manichéennes d’acteurs de la politique, comme l'attendent souvent les militants ?

 

Remarques critiques, questions, suggestions

 

Un livre intéressant comme celui de Thibaut Rioufreyt nous fait aussi réfléchir par les insatisfactions qu’il génère, les objections qu’il suscite, les suggestions qu’il provoque. En ce sens, la critique d’un livre constitue aussi un hommage à ses apports.

 

Ma première critique concerne un flottement à la fois conceptuel et épistémologique dans la façon dont il positionne son usage de la notion de traduction – dont j’ai parlé – et celle de Michel Callon et Bruno Latour en sociologie des sciences et des techniques, où la notion de traduction a une portée métaphorique générale pour l’analyse de l’ensemble de la vie sociale, et pas seulement dans le domaine des idées et des discours (2).

 

Sans guère argumenter, Rioufreyt reproche à Callon et Latour de succomber « à une acception métaphorique, c’est-à-dire à une analogie non opératoire » (p. 16) Et il ajoute que cela « fait perdre son caractère opératoire et pertinent à l’analogie, car tout phénomène circulatoire serait traduction » (p. 17). Il y a dans ces assertions plusieurs problèmes emboîtés. D’abord, une coupure nette entre analogie et métaphore qui n’est pas justifiée, et qui fait fi de la proximité des deux registres. Dans son livre La métaphore vive, le philosophe Paul Ricœur met bien en évidence un aspect heuristique du registre métaphorique, qui n’est peut-être qu’une modalité d’un registre analogique plus large : une « tension entre le même et l'autre », la logique de l’identité et celle de la différence (3).

 

Ensuite, Rioufreyt semble dire que son usage de la notion de la traduction invalide celui de Callon et Latour, alors que les deux approches peuvent se justifier en ayant servi à produire des éclairages raisonnés sur la réalité observable à partir d’enquêtes. On ne voit pas alors bien en quoi l’usage de Callon et Latour serait moins pertinent et opératoire alors qu’il a nourri nettement plus d’enquêtes que celui de Rioufreyt, à moins de l’argumenter enquête par enquête. Enfin, dans ses formulations, Rioufreyt semble attribuer à une qualité du réel observable (les « phénomènes circulatoires ») les défauts supposés de l’usage de Callon et Latour. Il semble confondre, partant, une propriété du réel et une caractéristique des outils conceptuels s’efforçant de l’interroger. Il serait plus rigoureux de dire que les phénomènes circulatoires sont appréhendés sous deux angles conceptuels différents chez Callon et Latour et chez Rioufreyt.

 

Ce n’est qu’un petit point très localisé dans la démarche intéressante de Thibaut Rioufreyt, mais qui témoigne d’une tendance assez répandue dans les milieux académiques français aujourd’hui : la difficulté à avoir des débats critiques entre perspectives théoriques différentes ne passant pas par l’invalidation totale des outils qui ne sont pas les siens.

 

Par ailleurs, il y a deux points qui pourraient être affinés dans les analyses de l’auteur. Premièrement, il met l’accent sur la façon dont « les logiques propres du champ politique » contraignent les discours socialistes (p. 189). Pour se détacher du modèle de l’explication causale en sciences sociales (pour lequel, dans ce cas, les logiques du champ politique seraient les déterminants des discours), il faudrait tenter de penser le jeu qui s’établit entre des contraintes structurelles et les marges de manœuvre des acteurs vis-à-vis de ces contraintes.

 

Deuxièmement, quand Rioufreyt avance dans sa conclusion générale que « malgré toutes ses faiblesses et ses ambivalences, la néosocial-démocratie ne constitue pas une forme de social-libéralisme » (p. 192), il tend trop les rapports entre les deux, alors qu’il a mis en évidence par ailleurs des proximités et des intersections. Peut-être faudrait-il constituer ici l’espace des hybridations entre social-démocratie et néolibéralisme, dont néosocial-démocratie et social-libéralisme seraient deux modalités, dont les différences ne sont pas aussi tranchées ?

 

Dans ses apports significatifs et dans ses quelques limites, le livre de Thibaut Rioufreyt nous invite donc opportunément à réfléchir, ce qui, en des temps où les manichéismes concurrents dominent les débats publics, apparaît réjouissant.

 

Notes :

(1) K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande (rédigé en 1845-1846), dans Œuvres III, édition établie par M. Rubel, Paris, Gallimard, collection «Bibliothèque de la Pléiade », 1982, p. 1056.

(2) Voir M. Callon, « Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L'Année Sociologique, n° 36, 1986, [https://yannickprimel.files.wordpress.com/2014/07/mcallon_la-domestication-des-coquilles-saint-jacques-et-des-marins-pc3aacheurs-dans-la-baie-de-saint-brieuc_1986.pdf].

(3) P. Ricœur, La métaphore vive (1e éd. : 1975), Paris, Seuil, collection « Points Essais », 1997, p. 321.

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