Un tartuffe académique français dans la Tunisie de Ben Ali: Pierre-Noël Denieuil

Quand un chercheur français du CNRS se la joue résistant au régime de Ben Ali et révolution tunisienne, alors qu’il n’a pas les mains très propres en la matière : un document inédit, par Philippe Corcuff et Ivan Sainsaulieu.

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Le texte rédigé aujourd’hui par Ivan Sainsaulieu et moi-même sur les événements d’octobre-novembre 2002, en rapport avec un colloque de sociologie et à une grève de la faim en Tunisie, est accompagné d’un document inédit (une lettre du chercheur Pierre-Noël Denieuil de novembre 2002) et d’un article que nous avons publié à l’époque sur un site tunisien d’opposition.

Un tartuffe académique français dans la Tunisie de Ben Ali :

Pierre-Noël Denieuil

Par Philippe Corcuff (maître de conférences de science politique à l’IEP de Lyon) et Ivan Sainsaulieu (professeur de sociologie à l’Université de Lille)

 

Pierre-Noël Denieuil est directeur de recherche au CNRS (voir http://urmis.unice.fr/?Denieuil-Pierre-Noel-771). Il a dirigé l’IRMC (Institut de recherche sur le Maghreb contemporain) de Tunis de 2008 à 2013, la révolution tunisienne débutant le 17 décembre 2010 avec l’immolation de Mohamed Bouazizi dans la ville de Sidi Bouzid. Il vient de publier un livre sur son expérience : Le chercheur, le diplomate et la révolution tunisienne. Mémoires d'un directeur d'institut français en Tunisie. 2008-2013 (Paris-Tunis, L’Harmattan-Diwen Editions, novembre 2016, http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=52019). L’auteur tend à s’y présenter comme un défenseur de « la liberté d’expression » sous la dictature de Ben Ali, puis comme un sympathisant du processus démocratique et sociale de « la révolution tunisienne ».

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Quatrième de couverture

Cet ouvrage relate l’expérience diplomatique et scientifique du directeur de l’Institut  de recherche sur le Maghreb contemporain à Tunis, confronté en 2011, à la révolution tunisienne. Plusieurs livres s’enchevêtrent dans ce témoignage rare.

L’un sur la société tunisienne depuis le contrôle du régime de Ben Ali dans un  contexte peu propice à la liberté d’expression, jusqu’aux mutations de la révolution.

 L’autre sur la radioscopie d’un Institut français de recherche à l’étranger et de la  coopération universitaire franco-tuniso-maghrébine. L’auteur nous dévoile l’envers du décor de l’administration de la recherche. Il nous livre ses valeurs humaines, ses tactiques  face aux petits pouvoirs, ses manières de gérer l’argent et la science.

 Le suivant sur la confrontation des mondes du chercheur et du diplomate. Il y est question des cultures de la diplomatie, de ses rituels de réunions et d’informations, des codes, valeurs, symboles qui fondent son langage. L’auteur nous convie au cœur du dispositif français de coopération. Il en relate les pressions politiques, les interactions avec le ministère des Affaires  étrangères, les enjeux inavoués de la diplomatie scientifique.

 Le dernier égrène une réflexion sur des sujets tels les sciences sociales, l’écriture de la société, la théorie des réseaux, l’agir organisationnel, les violences scolaires, les relations  internationales avec la Libye, les évolutions anthropologiques de la société tunisienne.

 Le lecteur tient ici un document ethnographique d’exception où l’auteur accumule  avec insolence des observations sur la diplomatie française, et de fines analyses sur la  part cachée d’affect et d’informalité existentielle qui irrigue la cuisine scientifique et l’agir institutionnel de la coopération internationale.

Pierre-Noël Denieuil est directeur de recherche au CNRS (France). Il coordonne, dans le cadre d’un accueil à l’Institut de recherche pour le développement (IRD/URMIS Nice), le Centre d’anthropologie de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Sousse. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur la Tunisie, l’entrepreneuriat maghrébin, les cultures du développement local et territorial. Ses actuelles recherches portent sur les nouvelles orientations et expertises de la coopération internationale en matière de développement régional en Tunisie depuis 2011.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

La Tunisie, un choix professionnel et scientifique…..7

L’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain : une mission sous multiples pressions institutionnelles…..10

Une expérience professionnelle, au cœur d’une révolution…..14

CHAPITRE I

PREMIERS PAS, PREMIÈRES IMAGES DE LA TUNISIE DE BEN ALI

Par delà le politique…..20

CHAPITRE II

UNE COOPÉRATION SCIENTIFIQUE SOUS CONTRÔLE

La vie de l’IRMC sous Ben Ali…..23

De l’expérience de la censure, à l’autocensure…..27

Du contrôle de la liberté d’expression, à la liberté sous surveillance…..30

La recherche en sciences sociales, en panne…..33

CHAPITRE III

L’EXPÉRIENCE D’UNE RÉVOLUTION

Les signes annonciateurs…..37

Les anticipations a posteriori et les événements de Gafsa…..38

Affaires, et remous diplomatiques…..41

Premières émeutes…..42

Les événements de janvier…..44

Le soutien institutionnel de l’IRMC…..50

De la mobilisation numérique à la révolution des esprits…..52

Réactivité aux événements et mobilisation scientifique…..55

Accompagner les transitions…..58

CHAPITRE IV

LA COOPÉRATION UNIVERSITAIRE INTERNATIONALE : UN PROJET DE TRANSMISSION SCIENTIFIQUE

Mes premiers projets scientifiques pour l’IRMC…..65

Transmettre et accompagner la recherche…..71

La dimension internationale de la recherche…..83

La productivité sociale de l’Institut…..89

CHAPITRE V

MON SYSTÈME D’ACTION : THÉORIES ET PRATIQUES DE L’AGIR ORGANISATIONNEL

L’IRMC et la dynamique des réseaux…..93

Mon système d’action…..98

De quelques valeurs essentielles…124

L’intersubjectivité et la stratégie du « chemin faisant », application au quotidien…..111

CHAPITRE VI

GÉrer les tensions et les conflits. RÉgir la science

Gérer les divergences…..119

L’arbitrage des identités et la question des visas…..124

Gérer l’argent…..128

Gestion, bonnes pratiques et management de la science ?.....140

CHAPITRE VII

LE CHERCHEUR ET LE DIPLOMATE

À l’écoute de la demande…..146

L’IRMC face aux grands projets de la diplomatie française…..149

Controverse sur l’interprétation de la « révolution »…..156

Confrontations avec Boris Boillon…..159

Engagement politique de l’IRMC ?.....161

CHAPITRE VIII

CULTURE, VALEURS ET LANGAGE DIPLOMATIQUES

Les réunions de service…..168

Les valeurs de la communication diplomatique : traitement de l’écrit et manipulations du langage…..180

CHAPITRE IX

L’IRMC DANS LE DISPOSITIF FRANÇAIS DE COOPÉRATION

Les IFRE et les stratégies du MAEE…..191

L’IRMC entre l’action universitaire et la recherche pour le développement…..194

Les partenariats de l’IRMC et de l’Institut français de Tunisie…..196

L’IRMC et le ministère des Affaires étrangères, au fil des jours…..213

Du côté du CNRS…..219

CHAPITRE X

RETOURS SUR LA RÉVOLUTION TUNISIENNE

L’IRMC comme observatoire des changements…..225

La Tunisie en état de lévitation constitutionnelle…..229

De la discordance des temps à la construction démocratique…..231

Religion, laïcité et espace social….233

Et si on passait à un autre débat ? Du rural à l’urbain….236

L’engagement des sciences sociales…..238

L’IRMC demain : un pont entre langues et cultures…..242

Sur la rencontre des mondes et des logiques d’interprétation…..244

CONCLUSION

Retour sur le livre…..247

L’individu dans l’institution…..250

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Un colloque de sociologie et une grève de la faim dans la Tunisie de Ben Ali, octobre 2002

Nous avons une tout autre expérience de ce chercheur durant le régime autoritaire. Nous avons ainsi participé avec lui au colloque international sur « Les changements sociaux en Tunisie » organisé à Tunis les 22-25 octobre 2002 par l’Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis et la Fondation Konrad Adenauer (associée au parti conservateur allemand CDU).

Le dernier jour du colloque, le 25 octobre au matin, Philippe Corcuff a entamé avec Sadri Khiari une grève de la faim au domicile de ce dernier à Tunis. Sadri Khiari était à l’époque un des animateurs du RAID, association altermondialiste sœur d’Attac France (dont Philippe Corcuff est membre), à qui on avait enlevé son passeport et qui ne pouvait pas alors soutenir sa thèse de science politique à l’université Paris VIII sous la direction de Jean-Marie Vincent. C’est à la demande du RAID tunisien que Philippe Corcuff a participé à cette action. Ivan Sainsaulieu a annoncé le 25 octobre cette grève de la faim à la tribune du colloque et a appelé à la solidarité. Le colloque a été précipitamment clos à la suite de son intervention par l’un des deux organisateurs, malgré l’évident intérêt suscité par cette initiative devant un public étudiant.

La grève de la faim s’est transformée en simple jeûne du fait de l’intervention des forces de répression. Le 27 octobre, la porte du domicile de Sadri Khiari a été défoncée par la police qui a arrêté Philippe Corcuff, puis l’a expulsé. Sadri Khiari a été arrêté peu après, puis relâché dans la journée (voir « Ben Ali n’aime pas les universitaires critiques », samizdat.net, 28 octobre 2002, http://hns.samizdat.net/article2967.htmlhns.samizdat.net/article1804.html). Suite à la mobilisation d’associations démocratiques en Tunisie et à la médiatisation en France de notre action, le passeport de Sadri Khiari lui a été restitué au bout de quelques semaines et il a pu se rendre en France pour sa soutenance de thèse.

 

Un autre Pierre-Noël Denieuil au service du régime de Ben Ali ou la défense des libertés démocratiques comme « terrorisme »

A l’époque, Pierre-Noël Denieuil était chargé de recherche au CNRS au sein du Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions (LSCI). Ivan Sainsaulieu était également membre de ce laboratoire en tant que chercheur contractuel (avec donc un statut précaire).

Après son retour en France, Pierre-Noël Denieuil a rédigé à destination des membres du LSCI, avec copie auDirecteur de l’Institut Supérieur des Sciences humaines de Tunis (copie qui a vraisemblablement atterri, comme c’était de  coutume sous Ben Ali, dans les mains des autorités politiques et policières tunisiennes)  la lettre de 5 pages que nous reproduisons ci-après. Au vu de sa teneur dénonciatrice à l’égard tant de nos deux personnes que de l’action menée avec Sadri Khiari à Tunis, on peut faire l’hypothèse que cette lettre lui a été inspiré par des affidés du régime.

Dans cette lettre, Pierre-Noël Denieuil mettait en avant les valeurs « scientifiques » de « neutralité » et d’« objectivité » contre l’annonce de la grève de la faim lors du colloque par Ivan Sainsaulieu. Il louait, par contre, l’absence « de langue de bois » qui aurait prévalu lors du colloque. Bien étrange « neutralité » et « objectivité », car il était patent lors du colloque que l’on ne pouvait pas aborder « les changements sociaux en Tunisie » dans leurs relations avec le champ politique depuis l’accession de Ben Ali au pouvoir. Censure et autocensure qui n’ont guère gêné l’esprit de « neutralité » et d’« objectivité » de Pierre-Noël Denieuil. Par contre, la solidarité contre la répression d’un doctorant empêché de soutenir sa thèse en France aurait été une mise en cause inacceptable de « la neutralité » et de « l’objectivité » scientifiques. A l’opposé de cette attitude lâche, dissimulée derrière des arguties matinées d’épistémologie, saluons le courage de Laroussi Amri, sociologue tunisien et l’autre organisateur du colloque, qui, après l’intervention d’Ivan Sainsaulieu, a apporté publiquement son soutien à l’action de Sadri Khiari et de Philippe Corcuff, avec des risques sans comparaison par rapport aux broutilles qui auraient pu affecter le Français Pierre-Noël Denieuil (la suppression d’un cours notamment). Le même Laroussi Amri a bataillé de longues années pour que les Actes du colloque paraissent en France, avec la contribution de Philippe Corcuff, malgré encore les dangers encourus : voir Laroussi Amri (éd.), Les changements sociaux en Tunisie 1950-2000, Paris, L’Harmattan, collection « Logiques sociales », 2007, http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=24648.

Apeuré donc par quelques micro-risques sur ses enseignements en Tunisie suite au colloque (et à l’appartenance d’Ivan Sainsaulieu au même laboratoire que lui), Pierre-Noël Denieuil n’hésitait pas à transformer la réalité au profit de la justification du système dictatorial :

« Je dirai que la vision internationaliste et universaliste de Corcuff et Sainsaulieu est terroriste car elle tend à nier les fondements communautaires (ceux de la société tunisienne qu’ils ne connaissent pas, en l’occurrence celui de la communauté des sociologues et des sciences humaines, et tout simplement celui de la communauté constituée par les participants, les organisateurs et les financeurs autour de ce colloque). »

La solidarité démocratique exprimée à la demande d’une association tunisienne indépendante du pouvoir n’avait rien de « terroriste ». Furieux qu’elle dérange ses petites affaires,  Pierre-Noël Denieuil a même cherché à disqualifier les travaux d’Ivan Sainsaulieu pour demander des « sanctions » académiques en France contre lui (heureusement sans succès), montrant bien par-là aux autorités tunisiennes qu’elles avaient en lui un allié et qu’on pouvait donc lui laisser ses responsabilités en Tunisie :

« Je condamne avec la fermeté la plus totale la dérive de Ivan Sainsaulieu à qui était donnée la parole en tant que sociologue, et qui a fait une interpellation politique. Je condamne avec la même fermeté sa prise de position politique et celle de son collègue Corcuff. »

Le fameux Pierre-Noël Denieuil du livre de 2016, Le chercheur, le diplomate et la révolution tunisienne, attaché à « la liberté d’expression » sous Ben Ali et solidaire avec la logique démocratique et sociale de « la révolution tunisienne », n’était visiblement pas encore là et a été réinventé après coup pour un ouvrage tissé d’autopromotion grandiloquente et pour une part imaginaire. Nous n’aurions pas rendu public le document ci-après (chacun peut faire des erreurs et avec le temps revenir dessus) si la tartufferie n’avait pas ainsi été portée si haut publiquement. Pierre-Noël Denieuil n’est sans doute pas le mauvais bougre, sûrement plus ambivalent et composite que ne le laisse entendre la fureur dénonciatrice de sa lettre de novembre 2002. Cependant, dans son dernier livre, l’autojustification a remplacé la reconnaissance de la faute de l’époque : il persiste et signe ? Nous aussi.

 

Quelques enseignements d’un colloque mouvementé en Tunisie en octobre 2002

Cette histoire nous invite à deux grands types d’enseignements pour l’avenir.

Tout d’abord, cela met en évidence que le conformisme et le carriérisme ordinaires peuvent se transformer en lâcheté et même en ignominie dans un contexte extraordinaire (ici une dictature). Cela appelle une vigilance de chacun d’entre nous, et d’abord vis-à-vis de soi, quand nous somme pris dans les jeux des routines institutionnelles et de ce que nous croyons être nos intérêts.

Ensuite, cela concerne plus spécifiquement les universitaires et les chercheurs en sciences sociales. L’exigence de distanciation scientifique n’efface pas, bien entendu, nos responsabilités en tant que citoyens. Les thèmes de « la neutralité » et de « l’objectivité » sont utiles quand ils servent à rappeler l’effort nécessaire de distanciation critique dans l’analyse scientifique, mais ils peuvent aussi être pervertis et transformés en outils de conformisme académique et politique.

Nous avons besoin de sciences sociales autonomes dans leurs critères de rigueur, pas de sciences sociales calfeutrées dans une rhétorique scientiste déviant l’idéal d’autonomie scientifique. Ce dernier, en effet, ne doit pas être confondu avec une indépendance illusoire vis-à-vis des sociétés au sein desquels nous sommes insérés.

 

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*  Document inédit : 5 pages d’une lettre de Pierre-Noël Denieuil au laboratoire aux membres du Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions, avec copie au Directeur de l’Institut Supérieur des Sciences humaines de Tunis, Université El mana, novembre 2002

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Quelques éléments de compréhension de la lettre :

- Celui qui est appelé Taoufik Braik est Taoufik Ben Brik, journaliste et écrivain tunisien opposant à Ben Ali, qui s’était notamment exprimé dans le journal Le Monde et dans Charlie Hebdo (dont Philippe Corcuff était chroniqueur : il avait alors pris contact avec lui à l’occasion du colloque de Tunis) ; voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Taoufik_Ben_Brik.

- Renaud Sainsaulieu (1935-2002) est une figure de la sociologie française et le père d’Ivan Sainsaulieu. Il venait de décéder au moment du colloque, au cours duquel un hommage lui a été rendu. Il a notamment fondé le Laboratoire de Sociologie du Changement des Institutions en 1986 (qui a cessé d’exister le 1er janvier 2004) et a présidé l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française (AISLF) de 1992 à 1996.

* Annexe :

 

En Tunisie comme en France, le métier dans la cité

Par Philippe Corcuff et Ivan Sainsaulieu,

Novembre 2002, site Kalima Tunisie.com [site aujourd’hui disparu]

A l’occasion d’un colloque de sociologie en Tunisie, la solidarité que nous avons exprimée vis-à-vis des opposants à la dictature a nourri dans les sciences sociales un débat dont l’enjeu semble dépasser leurs frontières : l’engagement affaiblit-il le « sérieux » de la profession ? Les avis sont partagés, ici comme là-bas.

Mais rappelons tout d’abord les faits. Nous avons été invités à un colloque sur « Les changements sociaux en Tunisie », organisé par l'Institut Supérieur des Sciences Humaines de Tunis du 22 au 25 octobre 2002. Philippe Corcuff, membre d’Attac France, a entamé le 25 octobre au matin un jeûne symbolique de trois jours avec Sadri Khiari, un des animateurs de RAID Attac Tunisie qui est interdit de voyager depuis juillet 2000, ce qui l’empêche notamment de soutenir sa thèse de science politique à l’Université de Paris VIII. Dans la table ronde finale du colloque, Ivan Sainsaulieu a porté à la connaissance des universitaires et des étudiants présents l’action qui s’engageait et ses motifs. Philippe Corcuff a été arrêté et expulsé manu militari le 27 octobre, dans des conditions de total arbitraire, sans pouvoir d’ailleurs honorer des cours initialement prévus, et sans que les autorités françaises ne s’en émeuvent. Par la suite, nous nous sommes vus reprocher de déroger au principe de « neutralité axiologique » cher à Max Weber et de « mélanger les genres ». Le vieux débat autour de « la neutralité » de la science vis-à-vis de l’engagement et, plus largement, du professionnel à l’égard de la cité a donc rebondi à cette occasion.

La question du rapport du professionnel à la politique n'a jamais été simple et elle n’est pas réservée aux activités intellectuelles. L'ouvrier de métier a été un des premiers à la formuler : suis-je dans mon rôle quand je peaufine mon travail, tout en acceptant le rapport social inégal dans lequel je le réalise, ou bien dois-je prendre la tête de la contestation au mépris de mon savoir professionnel, voire à son détriment – la grève paralysant le travail ? La question est d'autant plus aiguë que le professionnel a bien le sentiment d’œuvrer utilement à la vie sociale, et non pas seulement d'assouvir un besoin égoïste : le boulanger ne participe-t-il pas à l'amélioration de la vie quotidienne en fabriquant du bon pain ? Une profession intellectuelle comme la sociologie ne se juge pas moins indispensable, au contraire : l’élaboration et la diffusion d’un savoir ne seraient-elles pas préalables à toute action politique ? Et l’on pourrait élargir à bien d'autres professions à portée générale : les enseignants, les soignants, les artistes, etc. peuvent se prévaloir d'apporter leur écot à la société, voire plus solidement que le vain chaos des actions humaines pour changer le monde.

Oui, la sagesse enseigne parfois la patience, de préférer le long cheminement des idées à l'action immédiate, incertaine, surtout quand son résultat apparaît par avance limité. Mais rien n'établit non plus la supériorité de cette stratégie, elle aussi aléatoire dans ses effets. Dans un tel jeu d’incertitudes, nous avons préféré faire un geste en faveur de l’opposition démocratique et des libertés, plutôt que de nous en tenir à des échanges et à des débats fort intéressants entre sociologues.

Alors que des Tunisiens se battent quotidiennement, pouvions-nous rester les bras croisés ? D’ailleurs, loin de ce débat stratégique, trop de professionnels se rendent en Tunisie et dans d’autres régimes autoritaires en fermant simplement les yeux, sans que la poursuite de leurs activités ne s’inscrive dans un quelconque horizon de bien commun.

Même chez Max Weber, si souvent utilisé en un sens restrictif, la question des rapports entre l’éthique et le scientifique apparaît ambivalente. On trouve chez lui une tension entre la reconnaissance d’un « rapport aux valeurs » dans le travail du chercheur, pour lui indépassable, et son refus de « jugements de valeur » dans les énoncés sociologiques (la fameuse « neutralité axiologique »). Mais cette règle s’interprète de diverses façons.

Et elle ne doit pas servir, selon nous, de faux prétexte à une neutralité illusoire du citoyen - qu’est aussi le chercheur - face à l’injustice. La tension qui traverse Weber ouvre d’ailleurs la possibilité d’une reformulation plus complexe du problème : si la logique qui anime les sciences sociales est principalement scientifique, elles gardent en elles une part éthico-politique incompressible. Nos disciplines n’utilisent-elles pas des modes d'évaluation des comportements et des processus sociaux, qui ont une double dimension technique (systèmes de mesure) et morale (systèmes de valeurs), qu'il est difficile de totalement dissocier ? Les valeurs des Lumières (comme la commune humanité, l’usage public de la raison ou le progrès) ou la critique marxiste (qui mêle notamment théorie et praxis) n’ont-elles pas servi largement à l’armature intellectuelle des sciences sociales, même si les dynamiques de recherche les ont transformées ? Et ne pas parler du pouvoir militaire, de la peur de la répression qu’il entraîne, est-ce que cela n’a pas d’effets proprement cognitifs sur la sociologie de la Tunisie contemporaine ? On risque en effet d’éluder une partie de ce qui fait problème – Ben Ali, le retour du religieux, du machisme, les laissés pour compte de la croissance… -, tant liberté et science vont de pair.

 Il y a différentes façons d’aider des opposants à une dictature, parfois secrètes ou progressives, parfois publiques ou frontales. Les stratégies se discutent au cas par cas, mais pas au nom d’un tabou de la Science ou de la Profession. Car on peut être attaché aux règles d’un métier et, dans notre cas, à la rigueur scientifique, sans renoncer à sa conscience. La nécessaire autonomie de la profession ne lui donne pas a priori la primauté dans les actions du chercheur également citoyen. Certaines conditions dans l’organisation de la vie de la cité sont même nécessaires pour un libre exercice des professions intellectuelles. Ces conditions ne sont pas réunies dans le cas de nos collègues tunisiens dont l’autonomie est sans cesse menacée.

L’actualité du dilemme de la neutralité du professionnel et de l’engagement éthico-politique, c’est peut-être que le professionnel ne peut s’enfermer dans sa tour d’ivoire, ni le politique se barricader dans une idéologie contre les interrogations des savoirs. Si, ce faisant, ils récoltent l’inconfort de l’ambiguïté et du pari incertain, ils y gagnent dans leur quête de vérité, en évitant les impasses croisées du dogmatisme de celui qui sait par avance et du lâche soupir de soulagement de celui qui évite de regarder là où un dictateur hospitalier lui recommande de ne pas regarder.

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