Premier ministre de Jacques Chirac, Alain Juppé incarna la figure emblématique de l’oligarchie néolibérale et de l’adversaire politique pour la gauche radicale renaissante lors du grand mouvement social de l’hiver 1995. En tant que défenseur de la TINA néolibérale, il demeure un adversaire social et politique pour les ami-e-s de l’émancipation. Certes pas un des adversaires prioritaires, en ce qu’il a tendu dans les derniers temps, avec finalement peu d’effets, à freiner l’extrême droitisation xénophobe, homophobe et autoritaire de la droite. Sa déclaration solennelle d’hier appelle le respect de la part des adversaires politiques que nous sommes. Certes, les idéologues et les sectaires ne comprendront pas qu’un anarchiste anticapitaliste salue un beau geste de la part d’un conservateur. Leurs aboiements, en occupant si souvent l’espace sonore des commentaires sur Mediapart et ailleurs sur le Net, ont toutefois rarement fait appel à notre éthique et/ou à notre raison. Or, même pour des professionnels de la politique ayant très longtemps mariné dans les habitudes et les évidences de l’entre soi politicien et oligarchique, les aléas des circonstances historiques et les singularités d’un itinéraire personnel peuvent faire surgir de brefs instants inédits.

 

Grave, un peu crispé, Alain Juppé a, en un peu plus de sept minutes, fait preuve de quelques éclairs de lucidité :

- lucidité sur les désordres en cours du monde : « un monde où les nationalismes et les protectionnismes font resurgir les bruits de guerre » ;

- lucidité sur la décomposition de la politique institutionnelle française : « jamais sous la Ve République une élection présidentielle ne s’est présentée dans des conditions aussi confuses », à droite et à gauche ;

- lucidité  sur l’« illusion » Macron : « profitant du discrédit de l’établissement politique, Monsieur Macron, pourtant inspirateur et acteur de la politique économique de François Hollande, tente d’incarner le renouveau » ;

- lucidité sur sa famille politique : « Quant à nous la droite et le centre quel gâchis ! » ;

- lucidité à propos de l’autisme délirant de François Fillon : « Le déclenchement des investigations de la justice à son encontre et son système de défense fondé sur la dénonciation d’un prétendu complot et d’une volonté d’assassinat politique l’ont conduit dans une impasse. » ;

- lucidité quant à la contribution de François Fillon à l’extrême droitisation de la droite : « Comme l’a montré la manifestation d’hier au Trocadéro, le noyau des sympathisants et militants LR s’est radicalisé. »

Bien sûr, cette lucidité est partielle, mais elle est peu courante, en tout cas, dans des discours publics de politiciens. Qui pourrait revendiquer une lucidité totale, une lucidité qui échapperait comme par miracle à des expériences nécessairement situées et donc limitées ?

 

Plus, cette lucidité se retourne aussi contre lui-même, et là c’est encore davantage exceptionnel au sein du microcosme politicien. Lucidité sur deux plans emboîtés :

- « Les Français veulent un profond renouvellement de leurs dirigeants politiques et à l’évidence je n’incarne pas ce renouvellement. »

- « Les récentes péripéties ont encore accru l’exigence d’exemplarité des français vis-à-vis de leurs femmes et de leurs hommes politiques. Et ici encore je ne peux répondre pleinement à cette exigence, même si la justice qui m’a condamné m’a exonéré de tout enrichissement personnel. »

 

Qui pourrait faire preuve d’un tel décentrement aujourd’hui parmi ceux qui nous gouvernent ou prétendent nous gouverner ? Un François Hollande tout à l’autojustification de son quinquennat, alors que ce dernier a presque fini de détruire la gauche et a sérieusement augmenté les probabilités de victoire de Marine Le Pen en 2022 ? Un Emmanuel Macron tout à la construction marketing de lui-même ? Un Jean-Luc Mélenchon, dans la fusion mythologique de sa personne et du « Peuple » ?...Du tragi-comique plutôt ! Seule l’humilité d’un Philippe Poutou ou d’un Benoît Hamon pourrait peut-être…

 

La mise à distance lucide de soi-même et de la situation politique par Alain Juppé n’est certes pas « pure ». L’exercice individuel de la raison critique est toujours encastré dans des expériences, avec leurs attentes déçues, leurs blessures singulières, leurs émotions, leurs aigreurs. La rancœur affleure bien sous les mots d’Alain Juppé (« Mais il est trop tard », « Je le répète, pour moi, il est trop tard »…). Cependant, même inéluctablement « impur », l’effort révèle une certaine noblesse.

 

Pourquoi un instant libertaire ? Car il a emprunté un sentier sinueux et difficile rendant possible le grappillage de quelques marges d’autonomie personnelle face aux contraintes externes et internes. Et cela sans recourir aux facilités, tellement usitées en ce moment par des politiciens et de pseudo-intellectuels, des langues de bois croisées du « politiquement correct » et du « politiquement incorrect », celles des marionnettes du consensus et de la rebellitude de surface qui s’opposent en se ressemblant tant. N’exagérons toutefois par la portée d’un geste libertaire seulement individualiste, ne s’inscrivant pas dans une perspective large d’émancipation sociale. Un petit geste, court, donc et puis les cadres structurels oligarchiques et politiciens reprendront vraisemblablement le dessus. Mais pourquoi se priver de le signaler en des temps politiques si mornes ?

 

Juppé : "Je ne serai pas candidat !" (Bordeaux - 6 mars 2017) © TVLaTribune

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