Le bêtisier sociologique de Nathalie Heinich

La sociologue Nathalie Heinich ou l’arroseuse arrosée : quand cette chercheuse donne des leçons de rigueur et de déontologie à ses collègues pratiquant une sociologie critique, elle n’est pas, loin s’en faut, irréprochable sur ce plan…Sur le problème épistémologique des rapports entre sciences sociales, valeurs et engagement.

Le texte ci-après est composé d’extraits d’une note critique publiée dans la revue en ligne de sciences sociales Lectures le 9 juillet 2018 sous le titre « Le bêtisier sociologique et philosophique de Nathalie Heinich », et qui concerne le livre Des valeurs. Une approche sociologique (Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », 2017). Je remercie le comité de rédaction de Lectures de m’avoir autorisé à publier ces extraits sur mon blog de Mediapart. On peut retrouver la note critique intégrale ici : https://journals.openedition.org/lectures/25494 . Les coupures sont indiquées par : […].

 

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L’ouvrage de Nathalie Heinich, Des valeurs, contribue à dessiner des repères intéressants quant au domaine de la sociologie des valeurs. […] Le couple jugements de fait / jugements de valeur occupe une place à part dans cette problématique : il constitue tout à la fois un aspect de l’objet de cette « sociologie axiologique » ainsi qu’un de ses principaux appuis épistémologiques, dans une revendication de stricte « neutralité axiologique ». Le chapitre 5 de l’ouvrage, justement intitulé « Jugements de fait et jugements de valeur » (p. 105-130), est centré sur cette question, mais d’autres parties du livre l’abordent également. C’est dans le traitement de ce problème que vont se révéler, de manière localisée, les principales failles du livre.

La critique de ces défaillances n’invalide pas le cadre théorique que Nathalie Heinich propose pour une sociologie axiologique, mais invite à un jugement plus contrasté sur l’ouvrage. Et, surtout, elle incite à davantage de vigilance vis-à-vis des zones de vulnérabilité des modes d’argumentation en sciences sociales. Cette vigilance se justifie d’autant plus que Nathalie Heinich est l’auteure d’un Bêtisier du sociologue[1], interpellant avec une ironie mordante ses collègues sur cette question. Plus, elle a invité récemment « un éminent représentant du courant postbourdieusien » (dont le nom n’est pas cité) à davantage de « réflexivité », ce « qui lui permettrait de s’apercevoir qu’il se contredit lui-même et qu’il n’applique pas à son propre discours les leçons qu’il prétend donner aux autres »[2]. Un peu plus loin dans le même article, elle synthétise ce qui aurait été la « devise » de Pierre Bourdieu en matière de sociologie : « faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais »[3]. Dans Des valeurs, elle stigmatise les « approximations des chercheurs » en matière de valeurs (p. 12). Un peu plus de prudence et d’humilité aurait vraisemblablement été de meilleur conseil en regard des défauts de sa propre démarche.

 

1 - « Inédit » ?

[…]

 

2 - Un réductionnisme contre les complications de Max Weber

Nathalie Heinich apparaît extrêmement vigilante vis-à-vis de ce que serait le « réductionnisme » de « la sociologie critique »[4]. Elle en oublie son propre « réductionnisme », en particulier à l’égard du traitement que Max Weber propose du problème de « la neutralité axiologique ».

Elle parle ainsi à propos des analyses de Max Weber de « la prescription énoncée par Max Weber sous l’expression de "neutralité axiologique" » (introduction, p. 18) et de « l’obligation de "neutralité axiologique" énoncée – nous l’avons vu en introduction – par Max Weber » (p. 58), en faisant de Max Weber un « adepte » de la « distinction tranchée » entre jugements de fait et jugements de valeur (p. 107). […]

Nathalie Heinich passe à côté de nuances et de tensions qui travaillent les analyses wébériennes sur ce problème. On en retiendra cinq.

Premièrement, Max Weber prend en compte les présupposés éthiques alimentant le regard sociologique, ce que ne signale par Nathalie Heinich. En 1904, il met en cause la possibilité d’« une connaissance de la réalité dépourvue de toute présupposition », car « une portion seulement de la réalité singulière prend de l'intérêt et de la signification à nos yeux, parce que seule cette portion est en rapport avec les idées de valeurs culturelles avec lesquelles nous abordons la réalité concrète »[5].

Deuxièmement, Max Weber est conduit à intégrer, dans un texte de 1917 et dans le sillage de sa prise en compte des présupposés, un « rapport aux valeurs » dans le travail sociologique. Ce rapport aux valeurs « commande la sélection et la formation de l’objet d’une recherche empirique »[6]. Il appelle alors à « faire la distinction » entre « rapport aux valeurs » et « évaluation », au sens d’une prise de position directement axiologique[7]. Cependant, si l’on s’efforce d’éviter de telles « prises de positions » directes sur « ce qui doit valoir » dans le travail scientifique, est-ce que le « rapport aux valeurs » engagé dans le travail scientifique, ses outils et son langage n’est pas déjà emprunt, de façon indirecte, d’une conception de « ce qui doit valoir » ? C’est dans cette perspective que l’on peut parler d’une tension chez Max Weber entre sa reconnaissance d’un « rapport aux valeurs » et sa défense d’une « neutralité axiologique ». Nathalie Heinich admet à deux reprises le caractère indépassable d’un « rapport aux valeurs » chez Max Weber (p.  108 et 114-115), mais elle tend à le minorer, en faisant comme s’il n’avait aucun effet sur le problème de « la neutralité axiologique ».

Or, troisième problème, cette tension apparaît particulièrement vive dans un autre passage du texte de 1904, non traité par Nathalie Heinich, dans lequel Max Weber défend le recrutement universitaire d’un anarchiste comme juriste, non pas malgré qu’il soit anarchiste mais parce qu’anarchiste. Selon lui, « situé en dehors des conventions et suppositions qui paraissent si évidentes à nous autres », ce candidat serait susceptible de « découvrir dans les intuitions fondamentales de la théorie courante du droit une problématique qui échappe à tous ceux pour lesquels elles sont par trop évidentes »[8]. Dans le cas du juriste anarchiste, la différence entre « rapport aux valeurs » et « jugement de valeur » n’apparaît plus avoir un caractère opératoire permettant de trancher définitivement entre deux logiques. Qu’est-ce qui alimente ce juriste en ressources cognitives utiles pour faire surgir un nouvel éclairage sur le droit : est-ce un « rapport aux valeurs » anarchiste ou bien, déjà, un « jugement de valeur » anarchiste (notamment dans la condamnation morale et politique de l’État moderne) ? Se dessine là implicitement une zone d’interaction et d’intersection entre « rapport aux valeurs » et « jugement de valeurs », qui n’invalide pas pour autant une distinction analytique entre deux pôles, mais appelle des nuances supplémentaires quant au traitement de « la neutralité axiologique ». […]

Au bout de cette traversée de différents aspects du problème de « la neutralité axiologique » chez Max Weber, dont l’un est minoré et les autres sont effacés par Nathalie Heinich, on est confronté à des complications et à des tensions. Nous quittons ainsi les rivages du « réductionnisme », source de manichéisme, pour atteindre un paysage contrasté. Le sens des nuances ne nous permet pas tel quel de donner une seule réponse consensuel au problème, mais cela incite à ce que la pluralité des réponses possibles tienne compte de ces nuances.

 

3 - Norbert Elias : citation à la tronçonneuse

Nathalie Heinich enrôle le Norbert Elias d’Engagement et distanciation[9] dans sa lecture réductionniste de la vision wébérienne de « la neutralité axiologique » au moyen, à nouveau, d’une citation tronquée.

Elle indique en introduction d’un encadré consacré à Norbert Elias dans le chapitre 2 de l’ouvrage (p. 59-60) : « Après Weber, Elias a souligné le caractère fondamental de cette exigence de neutralité, en a explicité les raisons. » (p. 59). Cet encadré, intitulé « Le problème structurel de la neutralité selon Norbert Elias », est composé d’une longue citation de quatre paragraphes, dans laquelle certains passages significatifs ont disparu. Nous les rétablissons en italiques[10] :

« Le dilemme qui est à l’origine des incertitudes contemporaines dans le domaine des sciences humaines n’est pas simplement un dilemme pour tel ou tel historien, économiste, politologue ou sociologue (pour ne citer que ces disciplines) ; il ne s’agit pas ici de la perplexité et de l’incertitude de quelques chercheurs, mais des sociologues en tant que groupe professionnel. Leur devoir social en qualité de scientifiques est souvent inconciliable avec les exigences qui résultent de leur position de membres d’autres groupes ; et ces dernières continueront à l’emporter aussi longtemps que la pression due aux tensions et aux passions entre les groupes demeurera aussi forte qu’elle l’est actuellement.

Le problème devant lequel se trouvent placés les spécialistes en sciences humaines ne peut donc être résolu par le simple fait qu’ils renonceraient à leur fonction de membre d’un groupe au profit de leur fonction de chercheur. Ils ne peuvent cesser de prendre part aux affaires sociales et politiques de leur groupe et de leur époque, ils ne peuvent éviter d’être concernés pas elles. Leur propre participation, leur engagement conditionne par ailleurs leur intelligence des problèmes qu’ils ont à résoudre en leur qualité de scientifiques. Car,

» Si pour comprendre la structure d’une molécule on n’a pas besoin de savoir ce que signifie se ressentir comme l’un de ses atomes, il est indispensable, pour comprendre le mode de fonctionnement des groupes humains, d’avoir accès aussi de l’intérieur à l’expérience que les hommes ont de leur propre groupe et des autres groupes ; or on ne peut le savoir sans participation et engagement actifs.

» Voici donc le problème auquel sont confrontés tous ceux qui étudient un aspect ou un autre des groupes humains : comment séparer, en évitant équivoque et contradiction, leurs deux fonctions, celle de participant et celle de chercheur ? Comment les sociologues, en tant que groupe professionnel, peuvent-ils garantir dans leur travail la domination incontestée de cette dernière fonction ?

» Parvenir à cela est à ce point difficile que nombre de représentants des sciences sociales considèrent actuellement comme purement et simplement inévitable de se laisser guider dans leurs recherches par des idéaux sociopolitiques préconçus, auxquels ils adhèrent quasiment comme à une religion. » (p. 59-60)

Ainsi les trois phrases tronquées vont dans un sens différent de celui privilégié par Nathalie Heinich. Norbert Elias indique bien que, en sciences sociales, le problème ne peut pas passer par la renonciation des chercheurs « à leur fonction de membre d’un groupe au profit de leur fonction de chercheur ». Selon lui, les chercheurs « ne peuvent cesser de prendre part aux affaires sociales et politiques de leur groupe et de leur époque, ils ne peuvent éviter d’être concernés pas elles ». De plus, cet engagement dans la société et dans l’époque a une fonction cognitive pour les sciences sociales : « Leur propre participation, leur engagement conditionne par ailleurs leur intelligence des problèmes qu’ils ont à résoudre en leur qualité de scientifiques ». C’est une particularité des sciences sociales par rapport aux autres sciences, et c’est là où le « Car » manquant chez Nathalie Heinich apparaît important : « Car, si pour comprendre la structure d’une molécule on n’a pas besoin de savoir ce que signifie se ressentir comme l’un de ses atomes [...] ».

Les précisions effacées par Nathalie Heinich n’éliminent certes pas les autres aspects du questionnement de Norbert Elias : « comment séparer, en évitant équivoque et contradiction, leurs deux fonctions, celle de participant et celle de chercheur ? » et comment ne pas « se laisser guider dans leurs recherches par des idéaux sociopolitiques préconçus » ? Mais cela nous incite à retrouver, à rebours de Nathalie Heinich, le terrain des complications et des nuances. Norbert Elias livre d’ailleurs une piste : « Comment les sociologues, en tant que groupe professionnel, peuvent-ils garantir dans leur travail la domination incontestée de cette dernière fonction ? » Il suggère que la distanciation a vocation à devenir le pôle dominant de la sociologie, comme pour les autres sciences, tout en continuant à se nourrir de la variété des implications des chercheurs dans la cité, ce qui constituerait une spécificité des sciences sociales. […]

 

4 - Déformations philosophiques : de Leo Strauss à Hilary Putnam

[…]

Les failles quant à la rigueur intellectuelle repérées dans des zones localisées de l’ouvrage de Nathalie Heinich Des valeurs ne remettent pas en cause l’ensemble de ses apports à une sociologie axiologique. Elles fragilisent toutefois le sérieux des raisonnements et des arguments utilisés. Elles indiquent par ailleurs, en creux, l’importance de la réflexivité en sociologie, afin d’éviter d’alimenter ce que Pierre Bourdieu a appelé « la loi des cécités et des lucidités croisées »[11] dans l’exploration raisonnée de vérités partielles et provisoires sur le monde social.

 

Notes :

[1] Nathalie Heinich, Le bêtisier du sociologue, Paris, Klincksieck, 2009.

[2] Nathalie Heinich, « Misères de la sociologie critique », Le débat, n° 197, novembre-décembre 2017, p. 123.

[3] Ibid., p. 124.

[4] Nathalie Heinich, « Misères de la sociologie critique », op. cit., p. 123-124.

[5] Max Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », » [1904], in Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965, p. 162-163.

[6] Max Weber, « Essai sur le sens de la "neutralité axiologique" dans les sciences sociologiques et économiques », [1917], in Essais sur la théorie de la science, ibid., p. 434.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 411.

[9] Nobert Elias, Engagement et distanciation. Contributions à la sociologie de la connaissance, Paris, Fayard, 1993 [1983].

[10] Ibid., p. 28-29.

[11] Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon [Leçon inaugurale prononcée au Collège de France le 23 avril 1982], Paris, Minuit, 1982, p. 22.

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