Liberté et égalité pour demain, en partant de Bakounine et Tocqueville

Extraits d’une récente conférence mettant en tension un anarchisme social (Bakounine) et un libéralisme politique classique (Tocqueville) dans l’approche du couple liberté/égalité, afin de contribuer à repenser les repères actuels de la gauche : pour commencer l’année avec des questions de fond.

Le texte ci-après est constitué d’extraits d’une conférence que j’ai présentée le 6 octobre dernier dans le cadre des Entretiens de Caluire-et-Cuire-Jean Moulin 2017 consacrés au thème « Liberté !...Tous libres de la même façon ? » (5-7 octobre 2017, Radiant Bellevue, ville de Caluire-et-Cuire, 69300), organisés par la mairie de Caluire-et-Cuire, en  partenariat avec le Radiant Bellevue, l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, Philosophie magazine et l'INET (Institut national des études territoriales). Le titre initial de la conférence était « Libres et égaux ? En partant des visions libérales et anarchistes » (voir https://blogs.mediapart.fr/26937/blog/250917/libres-et-egaux-en-partant-des-visions-liberales-et-anarchistes). Suite à la demande de Patrick Nicolini (https://blogs.mediapart.fr/26937/blog/250917/libres-et-egaux-en-partant-des-visions-liberales-et-anarchistes/commentaires), j’avais annoncé la mise à disposition de mon texte sur mon blog. Je ne propose toutefois qu’une version partielle (approximativement la moitié du texte), car la version intégrale du texte devrait paraître (à une date encore indéterminée) dans les Actes des Entretiens de Caluire-et-Cuire-Jean Moulin 2017. Les coupures par rapport au texte complet sont indiquées par […].

 

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Introduction

 

[…]

 

Je vais m’arrêter sur le couple constitué par la notion de liberté avec celle d’égalité. Mon propos n’aura pas, ce faisant, de visée d’exhaustivité, mais se contentera de mettre en rapport et en tension deux traditions politiques, l’anarchisme et le libéralisme politique, à travers deux penseurs du XIXe siècle, le Russe Mikhaïl Bakounine (1814-1876) pour l’anarchisme (ou socialisme libertaire), et le Français Alexis de Tocqueville (1805-1859), pour le libéralisme politique. Je commencerai par Bakounine, en faisant une entorse à la chronologie, car il propose une association originale de la liberté et de l’égalité, puis j’introduirai quelques grains de sables dans sa construction grâce à Tocqueville. […] Je renvoie pour plus de développements à un livre de philosophie politique publié en 2015 aux éditions du Monde libertaire, Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte.

 

1 – Le couple liberté/égalité chez Bakounine

 

Pour explorer la question de la liberté chez Bakounine et ses relations avec celle de l’égalité, je m’arrêterai sur deux écrits : le Catéchisme révolutionnaire de mars 1866 (1) et un texte souvent repris sous le titre « Qui suis-je ? » (2), qui constitue un extrait datant de juin 1871 du « Préambule » pour la seconde édition de L'Empire Knouto-Germanique et la Révolution sociale (3).

 

La liberté et l’égalité sont liées dans ces textes de Bakounine, mais avec une primauté logique donnée à la liberté. Dans le Catéchisme révolutionnaire, Bakounine parle de « liberté individuelle et collective, comme unique créateur de l’ordre de l’humanité ». Et d’ajouter : « Il n’existe qu’un seul dogme, qu’une seule loi, qu’une seule base morale pour les hommes, c’est la liberté » ; la liberté étant un « droit absolu ». Dans « Qui suis-je ? », Bakounine fait de la liberté la « condition première de l’humanité ».

 

Cette liberté s’inscrit dans ce que l’on appellerait aujourd’hui en sciences sociales un relationnalisme méthodologique, c’est-à-dire une approche mettant l’accent sur le caractère premier des relations sociales. La liberté n’est pas chez Bakounine la liberté d’un individu isolé, posée indépendamment de rapports sociaux, mais quelque chose d’inscrit dans des relations sociales, supposant la liberté des autres. Il écrit dans le Catéchisme révolutionnaire :

« L’homme n’est réellement libre qu’autant que sa liberté, librement reconnue et représentée comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve la confirmation de son extension à l’infini dans leur liberté. »

Les autres constituent  ainsi « un miroir » multiplicateur de ma propre liberté et un point d’appui à « son extension à l’infini ». La liberté des autres enrichirait ma propre liberté, alors que dans la conception classique du libéralisme politique la liberté des autres constitue une limite à ma propre liberté, on le verra plus avant.

 

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[…]

 

Bakounine précise dans « Qui suis-je ? » :

« non cette liberté individualiste, mesquine et fictive, prônée par l’École de J.-J. Rousseau, ainsi que toutes les autres écoles du libéralisme bourgeois ».

 

[…]

 

Ce passage de Bakounine interroge alors le rapport controversé entre anarchisme et libéralisme politique. Cet extrait de Bakounine pointe bien le déplacement relationnaliste quant à la conception de la liberté vis-à-vis de la tendance monadique du libéralisme politique, c’est-à-dire l’individu vu comme une monade isolée par rapport auquel les autres incarnent une menace d’empiètement. Mais d’autres indications de Bakounine montrent que ce dernier récupère aussi des éléments libéraux dans cette configuration déplacée. Dans le Catéchisme, il intègre ainsi une défense libérale de la liberté face aux risques inclus dans sa prétendue protection étatique :

« La liberté ne peut et ne doit se défendre que par la liberté ; et c‘est un contresens dangereux que de vouloir y porter atteinte sous le prétexte spécieux de la protéger ».

 

[…]

 

Il y aurait donc à la fois des intersections, des déplacements et des différences entre tradition libérale et tradition anarchiste. On peut parler d’un héritage critique du libéralisme politique au sien de l’anarchisme.

 

Le relationnalisme permet, par ailleurs, de frayer un passage dans l’architecture bakouninienne entre un pôle principal, incarné par la liberté, et un pôle second, constitué par l’égalité. Dans le Catéchisme, la liberté apparaît à la fois comme la finalité primordiale, et aussi le moyen de l’émancipation, alors que l’égalité constitue une condition :

« Sans égalité politique, point de liberté politique réelle mais l’égalité politique ne deviendra possible que lorsqu’il y aura égalité économique et sociale. »

[…]

 

Cependant pour que la réunion du couple liberté/égalité soit possible, cela suppose que s’accroche à la vue relationnaliste de la liberté une certaine conception de l’égalité. Une égalité qui ne se confond pas avec « le nivellement », mais qui préserve la libre expression des singularités individuelles dans leurs différences, selon le Catéchisme :

« L’égalité n’implique pas le nivellement des différences individuelles, ni l’identité intellectuelle, morale et physique des individus. […] »

[…]

 

Dans la pensée contemporaine, le philosophe français Etienne Balibar, issu du marxisme, avance aussi une approche emboîtée de la liberté et de l’égalité, dans ce qu’il appelle « l’égaliberté » vue comme « unité des contraires » (4). Cependant, au-delà de ce qu’elle nous permet de voir de manière décalée, l’unité du couple liberté/égalité, tant chez Bakounine que chez Balibar, a quelque chose de magique, magie inspirée de la dialectique du philosophe allemand Hegel (1770-1831) préférant la perspective d’une « synthèse » au jeu infini des contradictions.

 

La philosophie politique libérale est alors susceptible, face à cet écueil, de nous aider à réinjecter de la tension, et donc du pragmatisme, à la place de ce qui pourrait devenir un conte de Noël révolutionnaire. C’est ici que Tocqueville peut avoir un rôle.

 

2 – Les menaces de l’égalité sur la liberté chez Tocqueville

 

En 1831-1832, Alexis de Tocqueville, considéré comme une figure du libéralisme politique classique mais aussi comme un ancêtre de la sociologie, voyage aux États-Unis. Il en tire des observations pour un de ses grands livres : De la démocratie en Amérique, dont le premier volume paraît en 1835 et le second en 1840 (5). C’est sur ce deuxième tome que je m’arrêterai principalement. La « révolution démocratique », dont il observe la préfiguration américaine, est vue à partir d’un axe principal qui avait antérieurement affecté les régimes monarchiques mais qui se déploierait davantage dans les cadres démocratiques : ce qu’il appelle « le développement graduel de l’égalité des conditions » (6). L’égalité est donc appréhendée sous un angle sociologique du processus socio-historique d’égalisation des conditions sociales, et pas principalement juridique ou politique.

 

[…]

 

Idéalement articulées dans les sociétés démocratiques, les valeurs d’égalité et de liberté apparaissent pour Tocqueville « distinctes » et « inégales » (ibid., p. 494). Car, dans les temps démocratiques, « la passion principale » serait celle de l’égalité (ibid.). Et elle tendrait alors à prendre le pas sur celle de la liberté, notamment dans certaines circonstances qui voient s’effondrer « l’ancienne hiérarchie sociale » :

« La passion d’égalité pénètre de toutes parts dans le cœur humain, elle s’y étend, elle le remplit tout entier. » (ibid., p. 495)

 

Cette menace d’un excès de passion pour l’égalité fragiliserait la liberté, en ouvrant la possibilité d’« un chemin plus long, plus secret, mais plus sûr, vers la servitude » (ibid., p. 628). Servitude qui pousserait, dans la dynamique de la passion égalitaire, vers « l’uniformité » (ibid., p. 632), en étant adossée politiquement sur une « espèce de compromis entre le despotisme administratif et la souveraineté du peuple » (ibid., p. 649).

 

Il y a certes chez Tocqueville une tendance à un libéral-conservatisme dans le choix de la liberté face à ce qui serait le danger principal incarné par l’égalité. […] Tocqueville  ne voit pas, par exemple, les risques que fait peser la liberté concurrentielle dans l’enrichissement promue par un autre type de libéralisme que le libéralisme politique, le libéralisme économique, c’est-à-dire la liberté du renard dans le poulailler. Risques qui peuvent être contrebalancés, inversement, par de l’égalité économique et sociale. Il n’y a pas que l’égalité susceptible d’entraver la liberté, la liberté est aussi susceptible d’entraver l’égalité. Cependant, par-delà cette imprégnation conservatrice suspectant principalement l’égalité, les analyses de Tocqueville laissent ouverts des décalages et des tensions plus pragmatiquement réalistes entre des logiques associées à l’idéal de liberté et des logiques associées à l’idéal d’égalité.

 

C’est un apport central des réflexions de Tocqueville par rapport aux travers de la vision irénique portée par Bakounine (et aujourd’hui Balibar). Elles nous permettent aussi de mieux prendre la mesure de l’importance bakouninienne de l’articulation entre une égalité non égalitariste, donc non nivelante et non uniformisante, et le déploiement des singularités individuelles, afin de consolider les intersections, non exclusives de tensions, entre égalité et liberté.

 

En guise de conclusion

 

[…]

 

Des libertés et des égalités pragmatiques seraient mises en tension et en articulation politiquement dans un double horizon éthique de liberté et d’égalité. Anarchisme social et libéralisme politique y trouveraient alors un espace de relations, marquées par des intersections et des tensions. Cette voie s’oppose aux conceptions contemporaines en vogue, comme celles des penseurs critiques Jean-Claude Michéa (7) ou Frédéric Lordon (8), qui tendent à fondre de manière négative, dans une expression « libéralisme » diabolisée, à la fois le libéralisme politique et le libéralisme économique. Ce que suggère mes analyses, c’est, à l’inverse, une alliance conflictuelle de l’anarchisme social et du libéralisme politique contre tout à la fois le libéralisme économique (et donc aussi le néolibéralisme économique actuel) et les diverses formes d’autoritarisme et de collectivisme, oppresseurs et négateurs des individualités. […]

 

 

Notes :

(1) M. Bakounine, Catéchisme révolutionnaire (mars 1866), [http://kropot.free.fr/Bakounine-catechisme.htm] ; la datation de la rédaction du Catéchisme révolutionnaire à mars 1866 est de Jean-Christophe Angaut (dans « Le Catéchisme révolutionnaire ou le premier anarchisme de Bakounine », 15 octobre 2013, [http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/87/60/55/PDF/CatA_RA_v.pdf]), à la différence de la date de 1865, initialement donnée par Daniel Guérin et reprise dans la version internet en référence.

(2) M. Bakounine, « Qui suis-je ? » (juin 1871), [http://kropot.free.fr/Bakounine-kisuije.htm].

(3) M. Bakounine, « Préambule » (juin 1871) pour la seconde édition de L'Empire Knouto-Germanique et la Révolution sociale, repris le tome IV des Œuvres de Bakounine, [http://fr.wikisource.org/wiki/Bakounine/%C5%92uvres/TomeIV51] ; pour la datation, voir James Guillaume dans la préface au même tome IV des Œuvres : [http://fr.wikisource.org/wiki/Bakounine/%C5%92uvres/TomeIV1].

(4) E. Balibar, La proposition de l’égaliberté, Paris, PUF, collection « Actuel Marx Confrontation », 2010.

(5) A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II (1e éd. : 1840), Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2004.

(6) A. de Tocqueville, Introduction à De la démocratie en Amérique I (1e éd. : 1835), ibid., p. 43.

(7) Voir P. Corcuff, « Michéa et le libéralisme : hommage critique », Revue du MAUSS Permanente, 22 avril 2009, [http://www.journaldumauss.net/spip.php?article495].

(8) Voir P. Corcuff, « En finir avec le "Lordon-roi" ? Les intellos et la démocratie », Rue 89, 4 février 2016, [http://rue89.nouvelobs.com/2016/02/04/finir-lordon-roi-les-intellos-democratie-263066].

 

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