Vies peu ordinaires de militants ordinaires: Roger Mathieu et Gérard Perrier

Roger Mathieu, né le 30 juillet 1944, a passé sa riche vie militante dans le Gard ; Gérard Perrier, né le 26 janvier 1947, a beaucoup milité du côté de Marseille. Chacun nous offre en cadeau une autobiographie en guise de passage de témoin vers les plus jeunes générations. Quand la singularité individuelle enrichit les combats collectifs…

Pardine de Roger Mathieu : une autobiographie mêlant les fils de l’engagement collectif et de l’intime

 

Si Roger Mathieu est né à Bourg en Bresse dans l’Ain, il passé presque toute sa vie à Nîmes, puis dans ses environs dans le Gard. Pardine (équivalent de pardi !, qui jalonne son autobiographie autoéditée et en constitue le titre) ! Une vie dans une famille populaire, puis une vie d’ouvrier, électricien établi comme artisan au cours du temps. Une vie affectée par de graves ennuis de santé au cours de l’enfance et de l’adolescence, avec des éclairs d’humanité au Centre Hélio Marin du Grau-du-Roi, comme l’Algérien Kaloul ou le Chinois Trong. Une vie de coups de foudre amoureux à l’âge adulte : Vivi, Geo, Véro, Freddie. Une vie militante à partir de 19 ans au PSU (Parti socialiste unifié), puis le comité Vietnam, le Secours Rouge, le syndicat CFDT du bâtiment, la GOP (Gauche ouvrière et paysanne, d’inspiration maoïste, issue en 1972 d’un courant du PSU), l’OCT (Organisation communiste des travailleurs, né en 1976 de la fusion de la GOP avec un groupe trosko-maoïsant, Révolution !)… et le cœur de son engagement internationaliste et antiraciste jusqu’à aujourd’hui : l’APTI (Association de Promotion des Travailleurs Immigrés) nîmoise, rattachée à partir de 1972 à la FASTI (Fédération des associations de solidarité avec les travailleurs immigrés) et plus récemment, en association avec l’APTI, RESF (Réseau éducation sans frontières, créé en 2004). Une vie avec les enfants : Marie-Laure (née au moment de la rupture avec Vivi et retrouvée seulement au moment où elle va avoir 45 ans, malgré les efforts déployés par Roger, figure longtemps absente si présente dans l’existence de Roger), Selwa et Sarah. Et le foot ! Comme l’écrit Roger dans son épilogue : encore aujourd’hui à 76 ans, « heureusement ma vie n’est pas exclusivement consacrée au militantisme et j’arrive ma foi avec beaucoup d’organisation à y inclure des grands moments de convivialité et de bonheur tout au cours de l’année » (p. 350). Toutefois, sans se la raconter, Roger sait combien le bonheur peut parfois frôler le tragique : après la séparation avec Freddie, sa dernière compagne, « l’irréparable a failli se produire » (p. 265)… Et puis Roger finit par rebondir, espiègle !

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L’autobiographie de Roger, tissée d’expériences collectives, de fils militants, de rencontres avec de belles personnes et de jardins secrets intimes, met bien en évidence l’inanité du « logiciel collectiviste » à gauche, tendance qui a prédominé après la guerre de 14-18 jusqu’à nos jours dans le cas français en se focalisant sur le collectif et en marginalisant l’individuel. Le commun et les individualités singulières : n’a-t-on pas là deux pôles essentiels d’une politique émancipatrice ?

Des rencontres ordinairement magnifiques, Roger en a fait, comme avec Jacques Ramboz qui le mènera au PSU nîmois et qui « deviendra au fil du temps mon père spirituel en politique et un grand ami » (p. 81). Mais la politique offre aussi souvent l’occasion de croiser le ridicule. Par exemple le ridicule gauchiste, lors de la constitution de l’OCT : « un certain Henri Maler se croyait en pleine révolution française et il n’hésitait pas à monter sur une table pour haranguer la foule et jeter de violentes diatribes contre les positions opposées à son point de vue » (p. 150). Ou le ridicule politicard, quand il reçoit à la FASTI, au moment de la création de SOS Racisme, « Julien Dray, redoutable politicien qui aimerait s’appuyer sur les réseaux des ASTI ; nous l’éconduisons poliment » (p. 158)…

L’expérience a raboté les illusions et stimulé la lucidité de Roger, mais n’a pas entamé son espérance émancipatrice. Ainsi il sait bien que sur le terrain nîmois de la solidarité quotidienne avec les migrants, « nous ne sommes plus qu’une poignée de militants actifs » (p. 343). Et, quant aux politiciens de gauche, faire barrage face au danger ne signifie pas une adhésion à leurs sornettes électoralistes : « Par expérience, je remarque que la première trahison, à l’encontre du peuple, commence par cette phrase magique "Votez pour moi !" et bon gré, mal gré, j’ai toujours voté par discipline républicaine pour éviter le pire » (p. 349).

Pourtant le problème, ce n’est pas seulement les autres : les capitalistes, les racistes, les ridicules ou les politiciens. Ce sont aussi ses propres faiblesses. Roger reconnaît, par exemple, sa défaillance coulée dans la division dominante des rôles masculins et féminins lors de sa rupture avec Vivi : « Je n’ose l’affronter face à face […] Je suis lâche et, sans trop de détails, lui écris un courrier pour mettre un terme à notre relation » (p. 68). Les faiblesses humaines sont indépassables et sont susceptibles d’alimenter des politiques de la fragilité à la place des dogmatismes autoritaires générés par les fantasmes de perfection que « les grands révolutionnaires » ont organisés autour d’eux. Lors d’un séjour militant pourtant inoubliable à La Havane l’été 1968, Roger n’est ainsi pas dupe d’un discours de Fidel Castro justifiant l’intervention du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie : « Je suis atterré, quel pavé lancé à la figure du peuple tchécoslovaque ! » (p. 98)  Pardine !

 

* Roger Mathieu : Pardine, ouvrage autoédité, avec l'aide de l'association « Griots Enlivrés », octobre 2020, 356 pages ; à commander auprès de : Roger Mathieu - Lot le Renaissance - 20 ter rue des Vendangeurs - 30320 Marguerittes au prix de 18,30 euros (12 euros + 6,30 euros de frais de port - chèque à l'ordre de Roger Mathieu)

 

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Gérard Perrier : un voyageur infatigable au sein des gauches, pour demain

Préface à Gérard Perrier, Espoirs, Révoltes, Voyages… Une contribution humaniste et optimiste pour demain (2020)

 

« Comme ces voyages dans les constellations d’été, là où enfant je me projetais dans le temps du ciel », lance dans son avant-propos Gérard Perrier, papy toujours espiègle, explorateur patient mais indécrottable au sein des gauches, la critique des échecs et des impasses ne s’abîmant pas en ressentiment ou en cynisme. Le voyageur garde au cœur l’espérance, même si le corps est affecté des blessures du militantisme dans un XXe siècle perclus de déceptions : de totalitarisme stalinien en conversion néolibérale de la social-démocratie, pour ce qui est des deux grands pôles de la gauche mondiale, en passant par l’illusionnisme avant-gardiste du trotskysme groupusculaire de sa jeunesse. Mais tant les espérances du cœur que les blessures du corps font partie de la boussole de Gérard Perrier : le cœur seul pourrait donner une patine sentimentaliste au surplace dogmatique, le corps seul pourrait conduire au renoncement. On a besoin du cœur et du corps mis en rapport par l’exercice de la raison critique pour relancer le pari d’une gauche d’émancipation en ce début de XXIe siècle, en des temps obscurs et brouillés, où l’extrême droite est menaçante, les gauches organisées ridicules et les intellectuels critiques souvent out.

Ce livre constitue un exercice d’ego-histoire s’efforçant de mettre à distance l’égocentrisme qui colle aux basques des écritures de soi. Comment ? En plongeant l’histoire intime dans l’océan tumultueux de la grande Histoire, sans mépriser ni les cheminements cahoteux de l’individualité, dans un de ces exercices de contrition « collectiviste » malheureusement si répandus à gauche, ni les beautés des agencements collectifs, dont les gros mots (« Révolution » « Mouvement social »…) disent mal l’inédit conjoncturel. L’écriture y devient alors un « art de vivre », comme une passerelle entre l’intimité et les collectifs, le local et le global, le lest de l’expérience et les envolées des rêves, la mélancolie de ce qui n’a pas été et la joie de ce qui est et pourrait être…

Pour une des figures de la sagesse grecque antique, Aristote, c’est la pratique qui est première dans l’apprentissage des vicissitudes de l’action : « c’est à force de pratiquer la justice, la tempérance et le courage que nous devenons justes, tempérants et courageux »[1]. La lecture des pratiques des autres ne peut remplacer la pratique directe, d’autant plus que l’action doit se confronter non pas au « général » et au « nécessaire », mais aux « circonstances particulières » et aux « cas individuels »[2], au « contingent »[3] et à « l’ordre du possible »[4]. Et Aristote d’ajouter contre les penchants intellectualistes de sa fonction de philosophe, qui ont profondément marqués son maître Platon : « Il peut arriver, ici comme ailleurs, que quelques hommes, dépourvus de connaissances, montrent plus d’habileté pour l’action que ceux qui savent ; ce sont les gens d’expérience. »[5]

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Gérard Perrier, enseignant de lettres et lecteur insatiable, n’est pas à proprement parler « dépourvu de connaissances ». Il est bien pourvu de connaissances théoriques issues du marxisme et de connaissances historiques afférentes au mouvement ouvrier. Cependant ce fils d’immigrés italiens est avant tout un « homme d’expérience », dont les certitudes de jeunesse ont été, fort heureusement, bousculées et rabotées par les rugosités du réel, « frottées d’ail, comme le pain à l’huile d’olive, aux tomates du jardin des quatre heures » de son enfance. « Nous avions une conception très carrée de la réalité. Lorsque nous nous sommes heurtés à la réalité, ce carré s’est trouvé tout cabossé. Comme cette roue qui se trouve là. Et il commence à rouler et à se polir au contact des communautés. »[6], rappelle, lucide, le sous-commandant Marcos depuis les montagnes mexicaines du Chiapas zapatiste.

On peut aussi apprendre indirectement des « hommes d’expérience », dans les livres d’hommes d’expérience comme celui de Gérard Perrier, mieux que dans les livres théoriques même. Cela ne remplace pas l’expérience directe, car les arrogances ou les doutes abyssaux que l’adolescence facilite ne peuvent être « cabossés » uniquement par des mots. Mais les mots d’une expérience singulière ouvrent des médiations suggestives entre des concepts, utiles si on les conçoit comme des repères et non comme des dogmes, et la pratique que chacun doit enfourcher tant bien que mal. D’autant plus dans la période actuelle de « bascule politique » décrite par Gérard Perrier, où de surcroît il diagnostique une défaillance quant à « la transmission politique » entre générations militantes.

Apprendre de l’histoire collective par une histoire singulière sise en collectifs. Apprendre de la vie à travers « la constellation des moments de vie » de Gérard Perrier. Apprendre sur sa propre singularité personnelle via des singularités saisies dans d’autres contextes, dotées alors d’étrangeté vis-à-vis des évidences plus ou moins portées par chaque génération. Apprendre pour se déprendre de soi. Apprendre pour se reprendre et moins se méprendre. Apprendre d’une expérience indissolublement individuelle et collective pour retourner vers sa propre pratique avec d’autres et peut-être, sans garanties, réinventer une gauche d’émancipation.

Nîmes, 14 mai 2020

 

* Gérard Perrier : Espoirs, Révoltes, Voyages… Une contribution humaniste et optimiste pour demain, Marseille, décembre 2020, manuscrit sous forme PDF, 375 p. ; à commander gratuitement auprès de Gérard Perrier : [gerard.perrier0@sfr.fr]

 

[1] Aristote, Éthique de Nicomaque, traduction, préface et notes de Jean Voilquin, Paris, GF/Flammarion, 1965, Livre II, chapitre 1, p. 46

[2] Ibid., Livre VI, chapitre 7, p. 161.

[3] Ibid., Livre VI, chapitre 5, p. 159.

[4] Ibid., Livre VI, chapitre 6, p. 159.

[5] Ibid., Livre VI, chapitre 7, p. 161.

[6] Sous-commandant Marcos, dans le film documentaire réalisé par Tessa Brisac et Carmen Castillo, La véridique légende du sous-commandant Marcos, filmé en 1994, produit part Anabase Productions, INA et La Sept Arte, diffusé initialement sur Arte le 8 mars 1995.

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