S’émanciper du «Lordon-roi»?

La critique d’un livre de philosophie politique d’une icône intellectuelle du moment, Frédéric Lordon : « Imperium. Structures et affects des corps politiques » (Éd. La Fabrique, septembre 2015)…Ni « penseur providentiel », ni maître ?

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 L’écriture de ce texte a bénéficié de relectures des sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre et de la philosophe Sandra Laugier. Qu’ils en soient remerciés même si les formulations retenues sont de ma seule responsabilité.

 L’économiste et philosophe Frédéric Lordon est devenu un prince de la vie connectée. Quand il balance un Scud contre l’euro, Internet tremble, quand il ose la « rebellitude » maximale de refuser d’être Charlie, Facebook est en émoi, quand il se dissocie de son ex-allié l’économiste Jacques Sapir lorsque ce dernier envisage une alliance avec le Front national, Twitter est au bord de l’apoplexie… Depuis quelques années, Lordon a aussi été intronisé comme une des principales stars critiques médiatiques par Daniel Mermet, Frédéric Taddéi et Le Monde Diplomatique (où il tient un blog « La pompe à phynance »), tout en ayant un rond de serviette à France Culture. Ce qui ne l’empêche pas d’afficher un mépris aristocratique vis-à-vis des médias et des réseaux sociaux qui participent largement à le faire exister publiquement. Cela semble même être une des conditions du succès en visibilité des « rebelles » médiatiques et internautiques d’aujourd’hui : cracher sur ceux qui les pourvoient en reconnaissance publique…

Et si la figure ultra-connectée du « Lordon-roi » constituait cependant une pollution intérieure des attentes démocratiques contemporaines au profit d’une vision vieillotte et élitiste de l’intellectuel dans la nostalgie d’inspiration platonicienne du « philosophe-roi » ? Retour sur son livre le plus inquiétant, Imperium. Structures et affects des corps politiques, qui a paru en septembre 2015 aux éditions de La Fabrique. Un effort raisonné, agrémenté de quelques pointes d’ironie, suffira-t-il pour éveiller la vigilance ? C’est peu probable tant l’icône médiatique est sacralisée actuellement dans les rangs critiques (une page est consacrée à ses « exploits » sur Facebook, « Fan club de Frédéric Lordon », et un compte Twitter, « Fan2 Frédéric Lordon »), dans un contexte où des « personnalités » tendent à prendre la place, comme guides, d’organisations fortement déconsidérées. C’est pourquoi je m’attends plutôt à ce que des hordes haineuses expriment leur ire dans les commentaires qui vont suivre ce texte un tantinet profanateur. Difficile condition de la critique intellectuelle argumentée dans un monde interconnecté !

 

Les gauches et leurs intellectuels : quand t’es dans le désert…

 

Les gauches sont aujourd’hui plongées dans le brouillard en France :

 - conformisme néolibéral et sécuritaire, jusqu’à l’écœurante constitutionnalisation de la déchéance de nationalité, légitimant une xénophobie d’État, pour la gauche gouvernementale ; 

- porosité vis-à-vis d’un national-étatisme néoconservateur, sous prétexte d’une critique légitime des institutions européennes, et de relents islamophobes, au nom d’une lecture intégriste du bel idéal de laïcité, pour des gauches radicales, de surcroît éclatées et marginalisées.

Sociale-libérale ou radicales, les gauches apparaissent incapables de se ressaisir pour tracer de nouveaux chemins émancipateurs. Elles tendent à être enfermées dans l’entre-soi politicien ou militant, dans un rapport tutélaire à la politique. Même les secteurs encore attachés à la visée du verbe pronominal s’émanciper, ou auto-émancipation individuelle et collective, s’en sont éloignés de fait au profit du verbe transitif émanciper, bref l’émancipation par une élite mettant la démocratie sous tutelle.

Les intellectuels de gauche participent à cette désorientation, en abandonnant largement le terrain public aux vociférations néoréacs. Soit ils se laissent glisser dans l’ultra-spécialisation des savoirs et la claustrophobie académique rendant difficile la participation à la formulation de repères globaux pour la cité, soit ils pataugent dans la nostalgie de l’illusoire « totalité » en quête du fantasme du « philosophe-roi » hérité de Platon. Les seconds, comme Frédéric Lordon, sont davantage présents sur les estrades médiatiques et internautiques.

En ce qui concerne l’état des gauches et de leurs intellectuels : « Quand t’es dans le désert » (1979) pourrait encore chanter Jean-Patrick Capdevielle, mais en visant cette fois le côté gauche et pas seulement le versant droit comme alors en plein giscardisme…

Jean-Patrick Capdevielle : « Quand t’es dans le désert »

Jean-Patrick Capdevielle - Quand t'es dans le désert - 1980 © Lucia

 

Pour de larges pans des milieux intellectuels, les enjeux actuels de la réinvention de figures démocratiques et libertaires de l’intellectuel se perdent alors. Avec les opprimés, et pas au-dessus ou devant eux. Citoyens au milieu des citoyens adossés à des savoirs universitaires, comme d’autres cultivent d’autres savoirs et d’autres ressources susceptibles d’être utiles aux individus et aux collectivités démocratiques. Attentifs à leurs limites, et donc conscients de leurs handicaps intellectualistes dans les engagements pratiques.

Les gauches comme leurs intellectuels sont confrontés à l’exigence démocratique, non pas au sens des régimes représentatifs professionnalisés existants, dans lesquels prédomine l’oligarchie, mais d’un idéal qui travaille les expériences ordinaires et est travaillé par elles. La démocratie ainsi entendue dessine une praxis se nouant dans les relations les plus quotidiennes sur le mode de l’égalité et du pluralisme dans le double horizon associé de l’autogouvernement de soi et du peuple. Elle s’exprime sur des scènes revendicatives débordant les frontières nationales où les pouvoirs institués sont contestés ou dans des expérimentations alternatives. Elle rejoint une approche pragmatique et institutionnaliste de l’anarchisme en quête d’effets émancipateurs individuels et collectifs dans le combat contre les diverses formes de domination et de concentration des pouvoirs.

Philippe Corcuff : présentation d’« Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte »

Enjeux libertaires pour le XXIe siècle - Philippe Corcuff © TseWeb.Tv

 

Imperium de Lordon ou l’intellectuel vertical

 

On trouve paradoxalement une forme exacerbée de paralysie intellectuelle et politique face à ces défis démocratiques dans le livre de Frédéric Lordon, Imperium. Allant jusqu’à parodier involontairement la prétention à dire le tout d’en haut à partir d’un système philosophique bouclé, il lance à la foule qu’il croit peut-être ébahie qu’il a (enfin !) trouvé le secret définitif de tout groupement politique passé, présent et à venir : la double et supposée nécessaire domination du vertical sur l’horizontal et de l’homogène sur le pluriel. Ce qu’il appelle « l’État général », ou « principe d’un centre au-dessus des parties, et puis de sa dotation en force » (p. 214), donnerait un statut intemporel d’invariant aux principales caractéristiques de la forme historique de l’État-nation moderne. Ayant amorcé son trajet intellectuel dans le sillage de Pierre Bourdieu, Lordon a fini par se retourner contre le mode de pensée socio-historique en rejoignant la philosophia perennis tant décriée par Bourdieu en tant que « déshistoricisation, qui est une véritable déréalisation » adossée socialement au « refus aristocratique de la posture historique » (« Les sciences sociales et la philosophie », revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 47-48, juin 1983).

Plutôt que l’analyse circonstanciée de la variété des logiques politiques, Lordon enferme l’inventivité humaine dans un cadre intangible posé dans ses concepts. Les réalités observables par l’enquête historique, sociologique ou ethnologique ont même à s’effacer devant la Majesté du Concept : « les concepts ne se donnent à voir que sous l’altération de leurs réalisations historiques concrètes », pontifie-t-il (p. 334) ! Marx mettait déjà en garde en 1857, dans son Introduction générale à la critique de l’économie politique, contre une telle vision du réel n’en faisant que « le produit du concept qui s’engendrerait lui-même ».

Lordon se situe par ailleurs en rupture avec le décentrement vis-à-vis de la verticalité étatique auquel ont appelé de grandes pensées critiques contemporaines. Á partir de Surveiller et punir (1975), Michel Foucault a, par exemple, orienté notre regard sur la diversité des pouvoirs localisés et de leurs résistances dans des configurations variables, dont certaines cristallisations oppressives (comme la domination de classe ou l’État). La verticalité peut ainsi être pensée, sans pour autant occuper a priori le cœur de l’analyse. Quant à Bourdieu, il invitait dans son cours au Collège de France Sur l’État (1989-1992) à « éviter de penser l’État avec une pensée d’État ». Lordon se situe dans la voie opposée d’un étatisme méthodologique qui s’ignore comme tel, c’est-à-dire comme un mode de découpage a priori de la réalité enregistrant l’évidence de la prédominance étatique. Ainsi le fédéralisme libertaire de Proudhon et Bakounine, les sociétés sans État étudiées par les anthropologues Pierre Clastres et David Graeber ou l’expérience actuelle de démocratie radicale dans les zones du Chiapas mexicain contrôlées par les zapatistes sont réinterprétées de manière bâclées comme de simples modalités de « l’État général ».

 

La sagesse ou comment avoir des couilles ?

 

Le système théorique lordonien, inspiré d’une certaine lecture de Spinoza, opposée par exemple à celles de Gilles Deleuze ou d’Antonio Negri, prend appui sur le concept principal d’« affects », axe de « la servitude passionnelle », distingué de « la raison ».

Partant, il donne un rôle privilégié dans « les corps politiques » à « l’affect commun », « l’affect qui affecte identiquement tous » (p. 20). Bref quelque chose qui est supposé nous coller ensemble de manière quasi-organique. Corrélativement, l’idéal d’autonomie individuelle, même quand il est inscrit dans des cadres sociaux, est déprécié. Un tel « affect commun » n’est pourtant pas considéré comme une condition des mobilisations collectives dans une grande partie des travaux contemporains de sociologie et de science politique qui leur sont consacrés (pour un panorama synthétique, voir Lilian Mathieu, Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Textuel, 2004). Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne donnent pas une place aux émotions, bien au contraire, mais pas sous cette modalité par avance homogénéisante (voir sous la direction de Christophe Traïni, Émotions…Mobilisation !, SciencesPo Les Presses, 2009). Car la critique sociale a bien à réévaluer la place du sensible, mais pas au moyen d’un concept omnivore érigé au centre de tout. Ainsi, pour Lordon, l’entité « affects » serait le moteur de toute action, aplatissant par avance la pluralité des causes et des motivations comme des ajustements contextualisés entre des contraintes structurelles (rapports de classe, de genre, de race, etc.) et des marges de jeu personnelles.

Les recherches féministes nous ont mis en garde contre la dichotomie raison/passions, la première étant associée historiquement dans nos sociétés au masculin dominant et les secondes au féminin dominé (voir notamment l’étude historique de Geneviève Fraisse, Muse de la raison. Démocratie et exclusion des femmes en France, 1995). Une figure plus hybride, entre sensibilité et raison, a notamment été explorée : le care (ou souci des autres, voir sous la direction de Patricia Paperman et Sandra Laugier, Le souci des autres. Éthique et politique du care, Éditions de l’EHESS, collection « Raisons pratiques », 2005), susceptible d’être articulé au souci de soi en tant qu’auto-création subjective au sein de relations sociales sous contraintes. Or, n’auraient justement accès à la sagesse spinozo-lordonienne, dans des hauteurs leur permettant d’échapper à « la servitude passionnelle », que quelques hommes…

Lordon a d’ailleurs récemment ajouté sa petite pierre à la définition viriliste dominante de « la politique ». Lors d’un « Sommet pour un plan B » ce samedi 23 janvier, il a asséné dans sa conclusion :

« En général avant de partir en guerre, il vaut mieux être au clair sur les buts de guerre. Sauf pour les amateurs de tisane, le ramassage des queues de cerises n’a aucun intérêt. Il appartient donc désormais à la gauche du plan B de savoir si elle veut de l’infusion, et puis bonne nuit, ou bien si elle a enfin retrouvé le goût de la vraie politique. » [vers 4 mn 20 sur la vidéo ci-dessous]

 

Frédéric Lordon, la guerre et la tisane (23 janvier 2016)

Plan B comme broutille frederic Lordon appelle à la sortie de l'Euro © Pôle de Renaissance Communiste en France

 

« La vraie politique » ? Pas un truc de gonzesses avec leur tisane quoi ! Un machin où ça castagne, qui a des couilles, celle « des durs, des vrais, des tatoués »…

 

Fernandel : « Un dur, un vrai, un tatoué » (1938)

Fernandel - Un dur, un vrai, un tatoué © Laurent Collard

 

De l’étatico-conservateur au conservatisme trouble façon années 30

 

Á partir d’un surplomb intellectualiste, les approches « horizontalistes » et « libertaires » (associées à un méchant « libéralisme » amalgamant le marché et les droits) comme les (vaines ?) agitations citoyennes sont caricaturées par Lordon avec la Lucidité qui sied au « philosophe-roi ». Reprenant à son compte la prétention à la totalisation qui est celle de l’État moderne, Lordon exprime une caricature théoriquement sophistiquée des « pensées d’État » que Bourdieu nous invite, à l’inverse, à mettre à distance. Pourtant trop de hauteur produit de l’aveuglement quant aux pratiques radicalement démocratiques actuelles (voir Albert Ogien et Sandra Laugier, Le principe démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique, La Découverte, 2014). Ces dernières nient rarement les avantages d’une dose maîtrisée de verticalité (comme des formes de délégation) ou l’utilité d’institutions publiques. Elles s’efforcent plutôt de relocaliser le vertical sous la dépendance de l’horizontal (déprofessionnalisation radicale de la politique, non-cumul des mandats, mandat impératif, révocabilité des élus, subsidiarité dans le niveau de décision, dispositifs de contrôle citoyen, forums délibératifs, tirage au sort, jurys citoyens, fonctionnement en réseaux, etc.) et d’inventer d’autres institutions qui ne seraient pas toutes reliées à un axe hiérarchique unique appelé « État », ce que Lordon nomme aussi « point de totalisation » (p. 209). Ces pistes démocratiques et libertaires alternatives, examinées trop rapidement sous l’a priori du « surplomb de la verticalité (p. 201) par Lordon, dessinent donc un chemin aux antipodes de son schéma étatico-conservateur.

Cependant l’étatisme n’est pas la seule forme de conservatisme présente dans Imperium. Il y a des choses plus inquiétantes en regard de la période actuelle favorisant les papillonnages idéologiques transversaux entre extrême droite, droite, gauche et gauche radicale en contexte d’extrême droitisation. On peut alors repérer dans le livre de Lordon :

- un éloge de « la nécessité de l’appartenance » (p. 38), rendant « impossibles » les « désaffiliations » (p. 50), dans une vision affectuelle qui colle les individus les uns aux autres dans des « corps politiques » ; ce qui méconnaît les recherches sociologiques sur l’individualisation moderne, des analyses pionnières de Georg Simmel (1858-1918) à celles actuelles de François de Singly, où la diversification des appartenances rend possible le retrait de certains liens, dans quelque chose qui n’a pas à voir avec le « tout ou rien » lordonien : appartenance (« nécessaire ») ou désaffiliation (« impossible ») ?

- une valorisation de « l’appartenance nationale » (pp. 47-49), car « aussi affranchi soit-on de son appartenance nationale, on ne l’est jamais tout à fait » (p. 163) ;

- une invalidation a priori de collectivités transnationales, par exemple celles qui se cherchent de nos jours sur internet, car « la communauté politique totalement disséminée n’existe pas. Elle est un fantasme pour fascinés des réseaux sociaux qui confondent jeu en ligne et forme de vie. Car un moment il faut bien se retrouver » (p. 190) ; diasporas d’hier ou Anonymous d’aujourd’hui s’abstenir !

- un dénigrement de l’internationalisme, en particulier de la figure du « citoyen du monde » (p. 47), dans une conjoncture dangereuse de montée des nationalismes xénophobes et d’affaiblissement des résistances internationalistes à un niveau global ;

- une mise en cause de l’idéal des Lumières d’autogouvernement de soi (nommé « sentiment individualiste par excellence de la souveraineté personnelle, fantasme de la négation de toute appartenance », p. 55) associé à la figure honnie de « l’individu libéral » (p. 57) ;

- une diabolisation du « libéralisme », amalgamant la logique effectivement destructrice sur le plan social du libéralisme économique (en tant qu’idéologie du marché-roi) et les aspects protecteurs du libéralisme politique (promotion de droits individuels et collectifs ainsi que limitation réciproque des pouvoirs à la Montesquieu), particulièrement dans le contexte sécuritaire actuel ; d’ailleurs Lordon lui-même a signé une pétition contre l’état d’urgence au nom de la défense de « la liberté d’expression, d’opinion » (voir https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/301115/lappel-des-58-nous-manifesterons-pendant-letat-durgence) !

Ces aspects de la pensée lordonienne révèlent des accointances avec des thèmes mis en avant par ceux qui ont été appelés « les non-conformistes des années 30 » (titre d’un livre du politiste et historien Jean-Louis Loubet del Bayle datant de 1969) qui, par leurs bricolages intellectuels entre des thèmes fascisants et de gauche, ont participé, le plus souvent dans l’inconscience, à affaiblir les défenses antifascistes. Les passages sur « l’appartenance nationale » et la critique de collectifs disséminés chez Lordon ont même des parentés avec des discours pétainistes. Sous la forme de l’« enracinement national » contre « les diasporas cosmopolites » et « le nomadisme », cela a beaucoup servi historiquement à nourrir l’antisémitisme et aujourd’hui également la romophobie et l’hostilité à l’égard des migrants. Prenons garde à la pollution de la gauche radicale par ce type de préjugés nationalistes ! Dans le moment présent, cela contribue aux parasitages et aux interférences idéologiques périlleuses face aux néoconservatismes montants et à l’extrême droitisation.

Philippe Corcuff : « Soral, Zemmour, Finkielkraut, Michéa, Lordon & Cie » (octobre 2014)

Soral, Zemmour, Finkielkraut, Michéa, Lordon & Cie - Philippe Corcuff - 10/14 © Télé Sud Est

 

On doit toutefois porter au crédit de Lordon que, parmi les nouveaux « non-conformistes des années 2010 », il a su poser des limites éthiques et politiques nettes face à l’aventurisme d’un de ses collègues en tropismes nationalistes, Jacques Sapir. Quand ce dernier a défendu une politique d’union nationale pour sortir de l’euro associant le Front de gauche, Jean-Pierre Chevènement et la droite traditionnaliste de Nicolas Dupont-Aignan, en envisageant même d’y inclure le FN (« Réflexions sur la Grèce et l'Europe », blog de Jacques Sapir RussEurope, 21 août 2015), il a dit non sans hésitation (« Clarté », blog de Frédéric Lordon « La pompe à phynance », 26 août 2015).

 

Trop Lordon pour moi !

 

Comme Frédéric Lordon peut-il être aujourd’hui une des principales icônes intellectuelles au sein de la gauche de la gauche, jusqu’à être reçu avec un certain enthousiasme à deux reprises, en 2014 et en 2015, par les syndicalistes révolutionnaires et les anarcho-syndicalistes de la CNT lors de leur fête à Montreuil, en faisant pourtant nettement régresser la pensée critique et émancipatrice dans un livre comme Imperium ? Dans le confusionnisme ambiant et le climat de déceptions politiques répétées, la magie des prophètes médiatiques apparaît avoir davantage de probabilités de succès, même si cela peut n’être que de courte durée, comme l’a bien mise en évidence récemment la situation de Michel Onfray. Dans son ouvrage, La culture du narcissisme (1979), l’historien américain Christopher Lasch a pointé une différence intéressante entre le héros classique et la vedette d’aujourd’hui :

« il faut distinguer le culte du héros – qui admire les actions du héros et espère les égaler ou tout du moins se montrer digne de lui – et l’idéalisation narcissique (…) une forte proportion d’envie se mêle à ses sentiments, et son admiration tourne souvent en haine ».

D’ailleurs, l’admiration médiatique et internautique est souvent éloignée du contenu des livres des auteurs un moment adulés.

Cependant, les thèses verticalistes et conservatrices si elles sont dominantes ne sont pas les seules à s’exprimer dans Imperium. Une petite voix latérale, un sous-texte en périphérie fait aussi entendre une dissonance. Il y a du Lordon contre Lordon dans le livre. Des pistes alternatives à la nécessité transhistorique de la verticalité étatique se dessinent en un sens plus pragmatique : l’émancipation comme « idée régulatrice » à la fois « inatteignable » et « poursuite interminable » (pp. 32-33), comme « work in progress » à l’œuvre dans l’« ici et maintenant » (p. 301) l’horizontalité comme « horizon » (p. 235), « une politique lucide de l’émancipation » comme relevant de « la tension » infinie (pp. 336 et 340), à la manière proudhonienne de la primauté des antinomies, et cela en étant outillé par une critique des « captures » étatiques des pouvoirs (chapitre VII). Ce n’est pas nouveau dans la pensée classique et contemporaine de l’émancipation, mais cela participe de pistes rénovatrices en cours de discussion.

Il y aurait donc chez Lordon un petit cœur ordinaire qui bat malgré tout sous la carapace de l’arrogance intellectualiste et du surplomb philosophique. Qui en a marre d’être perché là-haut dans le royaume pur des Idées qu’il a trop rapidement peinturluré en « réel » grâce à l’alchimie de la transformation de la norme en fait via l’insertion dans une axiomatique philosophique posant a priori « ce qui est ». Qui doute de posséder les clés définitives du tout et préfèrerait tâtonner au milieu des autres humains et avec eux dans les méandres des expériences pratiques. Qui redevient sensible aux fragilités de la condition socio-historique de l’humanité contre les prétentions des généralisations hâtives et abusives. Qui préfère les savoirs partiels et provisoires générés pas les enquêtes aux certitudes des systèmes philosophiques. « Trop grand pour moi », semble-t-il crier avec France Gall sur des paroles et une musique de Michel Berger (1980) :

« Comme c'est grand la terre

Moi si petite, si fragile

Je m'étonne à chaque pas

D'être née dans ce monde là

 

Trop grand pour moi

Trop grand pour moi

Trop grand pour moi

Trop grand pour moi

Si petite, si fragile »

 

France Gall : « Trop grand pour moi »

France Gall - Trop grand pour moi. © Kiki Legrand

 

Contre Lordon le verticaliste, Lordon le fragile aimerait se débarrasser du « vieil homme » qui est en lui, le « philosophe-roi » avide de totalité, et explorer d’autres sentiers démocratiques et libertaires avec les autres. Nous-mêmes professionnels du travail intellectuel nous sentons parfois la suffisance intellectualiste nous titiller de l’intérieur. Et vous le public des productions intellectuelles vos attentes contradictoires peuvent aussi vous conduire vers cette impasse sous la figure du « penseur providentiel ». Aidons Lordon et aidons-nous ! Il est plus que temps en ce début de XXIe siècle d’en finir avec ce « vieil homme »…Et évitons d’ajouter de nouveaux brouillages des repères entre progressisme et conservatisme à un confusionnisme déjà poisseux.

 

* Texte publié initialement sur le site Rue 89 sous le titre « En finir avec le "Lordon-roi" ? Les intellos et la démocratie », le 4 février 2016, http://rue89.nouvelobs.com/2016/02/04/finir-lordon-roi-les-intellos-democratie-263066

 

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* Une vidéo pour prolonger l’horizon positif de la critique du négatif :

 

État, technocratisme et politique : entre anarchisme méthodologique et anarchisme institutionnaliste

Conférence dans le cadre du Master 2 Recherche de sociologie, Université de Caen Normandie, Caen, 26 janvier 2016

Vidéo à consulter sur Canal-U : ici

 

Une esquisse de :

- ce que pourrait être un « anarchisme méthodologique » dans les sciences sociales, suspendant l'évidence de l'État pour appréhender tant les sociétés que les institutions étatiques (dans le quadruple sillage de Max Weber, Michel Foucault, Pierre Bourdieu et Ludwig Wittgenstein) ; 

- ce que pourrait être un anarchisme institutionnaliste dans une philosophie politique de l'émancipation, c'est-à-dire consolidant des institutions publiques dans une société sans État (dans le double sillage de Robert Castel et Luc Boltanski) ; 

- et cela dans la confrontation à la question du technocratisme.

 

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