Chomsky et le «complot médiatique» - Des simplifications actuelles de la critique sociale

La critique des médias avancée par le linguiste et militant américain Noam Chomsky a un certain écho dans les milieux altermondialistes et les gauches critiques. Á ses tendances trop simplificatrices, on opposera des ressources critiques puisées dans les sciences sociales (dont la sociologie de Pierre Bourdieu).

La critique des médias avancée par le linguiste et militant américain Noam Chomsky a un certain écho dans les milieux altermondialistes et les gauches critiques. Á ses tendances trop simplificatrices, on opposera des ressources critiques puisées dans les sciences sociales (dont la sociologie de Pierre Bourdieu).

Le texte qui est présenté ici est la version longue d'un article publié dans la revue ContreTemps (1ère série, éditions Textuel), n°17, septembre 2006, sans le «Post-scriptum à propos de deux articles parus dans la revue Agone». Cette version longue avait été mise en ligne en septembre 2006 sur le site libertaire toulousain Calle Luna (http://calle-luna.org/), aujourd'hui disparu. C'est le premier des trois textes qui seront remis à disposition sur Mediapart après la disparition de Calle Luna.

Le texte a été laissé en l'état en-dehors d'une légère actualisation des références bibliographiques et de la mise entre crochets de la version américaine initiale des citations du livre d'Edward S. Hermann et de Noam Chomsky, Manufacturing Consent - The Political Economy of the Mass Media (1ère éd. : 1988), dans une édition anglaise de 1994 (London, Vintage/Random House ; toutefois, je ne dispose pas de la version américaine de la nouvelle introduction de 2002). Pourquoi ? Parce que le politiste et militant Gilbert Achcar, dans sa réponse critique à mon article dans le même n° de ContreTemps, "Corcuff et la «théorie du complot»" (mis en ligne sur Acrimed : <http://www.acrimed.org/article2434.html>), m'a reproché d'utiliser une traduction française du livre qui aurait été de mauvaise qualité: celle publiée au Serpent à plumes en 2003. C'était la seule disponible à l'époque ; depuis les éditions Agone, de Marseille, ont proposé une nouvelle traduction : La fabrication du consentement - De la propagande médiatique en démocratie (2008). Ainsi les mises en garde d'Achcar sur les déformations possibles de la traduction doivent être prises en compte, mais cela ne m'a pas semblé remettre en cause mes principaux arguments (qui s'appuyaient également sur la lecture antérieure d'autres textes de Chomsky, dans des versions originales comme dans d'autres traductions). C'est pourquoi j'ai gardé la référence à la traduction initiale du Serpent à plumes, tout en mettant entre crochets la version américaine initiale (afin que le lecteur puisse se faire sa propre opinion sans la médiation de la traduction, notée 1994), excepté pour l'introduction de 2002.

Depuis ce texte, j'ai relevé une contradiction logique chez Noam Chomsky dans son traitement de la question des effets et de l'efficacité des médias dans nos "démocraties de marché" : "Autour de Chomsky & Cie : peut-on penser contre soi-même ?", Rue 89, 8 décembre 2008, <http://www.rue89.com/2008/12/08/autour-de-chomsky-cie-peut-on-penser-contre-soi-meme>.

 

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Chomsky et le "complot médiatique"

Des simplifications actuelles de la critique sociale

Par Philippe Corcuff

(texte mis en ligne initialement sur Calle Luna en septembre 2006)

 

Une certaine critique des médias a le vent en poupe dans la galaxie altermondialiste. Certains y voient un signe de bonne santé de la radicalité politique. J'y vois poindre aussi des indices de régression "pré-marxiste" de la critique sociale. Les études consacrées par Noam Chomsky aux médias constituent le pôle le plus sérieux de ce type de littérature. Par contre, les usages français de Chomsky apparaissent souvent en décalage avec leur inspirateur : soit qu'ils présentent des analyses plus manichéennes associées à un style pamphlétaire(1), soit qu'ils rompent plus nettement avec la logique même de l'argumentation rationnelle qui est celle de Chomsky(2). Je me centrerai donc sur le texte chomskyen plutôt que sur les "chomskysmes" français, que je me contenterai de citer ponctuellement.

Ce ne sont ni les travaux renommés dans la communauté scientifique internationale du linguiste, ni le courage politique d'un militant anti-impérialiste au cœur de l'Empire américain, ni encore son intéressante insertion dans la mouvance libertaire(3), qui seront en jeu ici, mais son analyse politique des médias(4). Sur ce plan, je n'attribue pas à Chomsky, contrairement à Arnaud Rindel, "une place fondamentale dans la pensée critique moderne"(5), mais j'en fais plutôt un révélateur d'un certain recul théorique des discours critiques les plus diffusés aujourd'hui. Je m'arrêterai principalement sur l'ouvrage souvent considéré comme le plus construit par les partisans de Chomsky eux-mêmes, écrit en collaboration avec l'économiste Edward S. Herman : La fabrique de l'opinion publique américaine - La politique économique des médias américains (Manufacturing Consent - The Political Economy of the Mass-Media, 1e éd. : 1988)(6).

 

"Le système" et "le complot" : hésitations entre deux figures du "tout" chez Chomsky

 

Chomsky et Hermann définissent dans l'introduction de 2002, la préface de 1988 et le chapitre 1 (intitulé "Un modèle de propagande") le point d'appui théorique de leurs analyses empiriques : "le modèle de propagande" ["A Propaganda Model"]. Ils indiquent ainsi que "L'objet de ce livre est de proposer ce que nous appelons un modèle de propagande, c'est-à-dire un cadre analytique capable d'expliquer le fonctionnement des grands médias américains à partir de leurs relations avec les principales structures institutionnelles qui les environnent. Nous pensons qu'entre autres fonctions, ces médias se livrent à une propagande qui sert les intérêts des puissantes firmes qui les contrôlent en les finançant et dont les représentants sont bien placés pour orienter l'information" (Introduction de 2002, p.XI)(7). Si, dans la citation précédente, le vocabulaire ambigu du "contrôle" et de "l'orientation" pourrait suggérer la présence d'une tonalité intentionnaliste dans l'analyse, les deux auteurs s'efforcent cependant de mettre clairement à distance la thématique du "complot", classiquement reprochée à Chomsky : "Loin de nous l'utilisation de l'hypothèse d'une conspiration pour expliquer comment fonctionne le monde des médias" (idem, p.LII). À un moment, cela débouche sur des pistes stimulantes, mais relativement peu reprises par la suite, sur le rôle des stéréotypes intériorisés par les journalistes : "La plupart des préjugés médiatiques ont pour cause la présélection d'un personnel bien-pensant qui intériorise des idées préconçues" (idem, p.LII).

Le pôle anti-"complot" de l'analyse se révèle être, le plus souvent, un systémisme, ultra-fonctionnaliste et économiste, mettant en scène un "système" économique omniprésent et omniscient. C'est la logique économique des propriétaires et des publicitaires qui déterminerait d'abord et directement le contenu précis des messages médiatiques (pp.2-14) [1994, pp.3-18], intégrant les "médias au marché" (p.5) ["Many of the large medias companies are fully integrated into the market, and for the others, too, the pressures of stockholders, directors and bankers to focus on the bottom line are powerful.", 1994, p.5] et empêchant la moindre "autonomie" (p.4) ["a media autonomy from corporate and government power that we believe to be incompatible with structural facts", 1994, p.4]. Le systémisme et l'économisme apparaissent ici renforcés par rapport à la tradition marxiste, dont les secteurs les plus soucieux de prendre en compte les complications observables du réel ont essayé de doter "la détermination en dernière instance" (des rapports de production capitalistes sur les autres rapports sociaux) d'une plus grande souplesse, laissant place à de sphères autonomes (comme les mondes de la politique, du droit ou de la culture) et à des médiations (entre le pouvoir des détenteurs des moyens de production et les pratiques sociales). Par la suite, une théorie critique "post-marxiste" comme celle initiée par Pierre Bourdieu a même accru l'autonomie des différentes régions de l'espace social (avec l'hypothèse d'une pluralité de "champs" autonomes composant une formation sociale : champs économique, culturel, politique, journalistique, etc.)(8).

Le penchant économiste de l'analyse chomskyenne des médias s'avère une première façon d'appréhender nos sociétés comme des "touts" intégrés, homogènes, sans grandes contradictions, ni diversité de pratiques, ni incertitudes ou hasards. Cela est renforcé par les généralisations hâtives portées par le vocabulaire choisi : "constante et généralisée" (p.30) ["massive and systematic", 1994, p.35], "totale" (p.73) ["complete", 1994, p.86], "toujours" (p.75) [le "toujours" n'est pas spécifié mais implicite : "A propaganda model would anticipate mass-media support of the state perspective and agenda. That is, the favored elections will be found to legitimize, no matter what the facts", 1994, p.88], "orientation structurelle systématique" (p.109) ["the structural bias in media coverage of Third World elections", 1994, p.132], etc. Mais cet économisme est souvent débordé par la tendance intentionnaliste de l'écriture : le retour subreptice du "complot". La "conspiration" se présente comme une autre forme du "tout" : une forme subjective et volontariste, et non plus une forme objective et économiste (comme "le système" omniprésent).

Alors qu'ils ont récusé explicitement la figure du "complot" (citation ci-dessus, p.LII), nos deux auteurs y reviennent implicitement quelques lignes plus loin : "nous décrivons un système de "marché dirigé" dont les ordres viennent du gouvernement, des leaders des groupes d'affaires, des grands propriétaires et de tous ceux qui sont habilités à prendre des initiatives individuelles et collectives. Ils sont suffisamment peu nombreux pour pouvoir agir de concert (...)" (p.LII). Et d'utiliser la page suivante des expressions empruntées à un texte du philosophe Jacques Ellul sur les mécanismes de propagande : "les intentions réelles de ses actes" et "voiler ses véritables desseins" (p.LIII). Entre formulations anti-conspirationnistes et formulations à tonalité conspirationniste, il y a donc des va-et-vient et des chevauchements dans ces deux pages (pp.LII-LIII). Toutefois, dans l'ensemble de l'ouvrage, les notations les plus théorisées (celles qui portent une plus grande généralisation de l'analyse) pointent plutôt la direction de "la conspiration", dans une association/hésitation avec la figure du "système".

On peut lister une partie de ces formulations : "Le fin du fin du système, c'est de démontrer qu'il n'est pas monolithique tout en veillant à ce que ces discordances (p.XIX), "comment les médias ont suivi les ordres gouvernementaux dans leur traitement des élections de certains pays" (p.XXIV), "Le modèle de propagande et les compromis institutionnels qu'il reflète suggèrent que les forces qui suppriment cette compétition des partis seront à même de dominer et d'orienter dans le même sens les choix des médias" (p.XLI), "Le secret de la direction unique que prennent ces campagnes, c'est le système de filtres : les médias font en sorte que toute histoire susceptible de porter atteinte aux intérêts en place ne voie jamais le jour - ou disparaisse en catimini" (p.29) ["The secret of the unidirectionality of the politics of media propaganda campaigns is the multiple filter system discussed above: the mass media will allow any stories that are hurtful to large interests to peter out quickly, if they surface at all.", 1994, p.33], "Ce credo est basé sur des mensonges, mais les médias approuvent la définition que donne de ces élections le modèle de propagande de "Big Brother"" (p.115) ["This line is based on major falsifications, but in keeping with their propaganda function, the Times <New York Times> as well as the other major media find Big Brother's portrayal of elections in Central America to be true, by hook or by crook.", 1994, p.141], "les grands médias se contentant de relayer l'information et de faire en sorte que la ligne gouvernementale ne soit pas sérieusement mise en cause" (p.117) ["the government was the moving force in providing the suitable frames of analysis and relevant facts, with the mas media's role mainly that of channeling information and assuring that the government's agenda was not seriously challenged.", 1994, p.143], "l'interprétation utile souhaitée par "l'élite" dominante de l'époque" (p.117) ["A dominant frame was eventually produced that interpreted the shooting of the pope in a manner especially helpful to then-current elite demands.", 1994, p.143], "Mais les médias serviles se contentent de reprendre et de colporter les arguments de Washington" (p.186) ["The actual press simply adopted Washington's version of the agreements, never mentioning that this version contradicted them in every essential respect and thus guaranteed that the war would go on - as it did.", 1994, p.234], "leur obéissance aux autorités officielles rivalise avec ce qu'on peut trouver dans les régimes totalitaires" (p.187) ["exceeding the expected norm of obedience to the state authorities and reaching the level that one finds in totalitarian states", 1994, p.236], "Après la guerre <du Viêt-nam>, la tâche principale des institutions idéologiques consiste à convaincre que "la guerre était moins un crime immoral que la stupide et monumentale erreur militaire d'avoir envoyé un demi-million de soldats dans une guerre ingagnable", comme Homer Bigart, le correspondant de guerre respecté du New York Times, l'explique (...) Le principal sujet, c'est le coût de cette noble entreprise pour les États-Unis. (...) Le problème accessoire des médias est de cacher à l'opinion publique le véritable héritage de destructions laissé par les États-Unis en Indochine" (p.189) ["The primary task facing the ideological institutions in the postwar period was to convince the errant public that the war was «less a moral crime than the thunderously stupid military blunder of throwing half a million ground troops into an unwinnable war», as the respected New York Times war correspondent Homer Bigart explained (...) The primary issue was the cost to the United States in its noble endeavor (...) An ancillary task has been to keep the devastation that the United States left as its legacy in Indochina hidden from public view.", 1994, p.238], "ils offrent l'expression étonnante de ce qu'on appelle, dans d'autres contextes, la mentalité totalitaire qui s'énonce comme suit : il ne suffit pas de dénoncer les ennemis officiels ; il faut aussi garder avec vigilance le droit de mentir pour servir le pouvoir" (pp.223-224) ["they provide an intriguing expression of what, in other contexts, is described as the totalitarian mentality : it is not enough to denounce official enemies; it is also necessary to guard with vigilance the right to lie in the service of power.", 1994, p.282]... Au bout du compte, nombre d'expressions suggèrent la primauté d'une action concertée et cachée associant les élites économiques, les dirigeants politiques et les journalistes, qui utiliseraient des mensonges conscients, bref nous ramènent à la figure du "complot".

Les indices de régression "pré-marxiste" sont ici encore plus flagrants que dans le cas de la pente économiste du texte, car la focalisation sur les actions conscientes et volontaires comme moteurs supposés de l'histoire apparaît particulièrement en décalage avec une lecture de l'histoire où les volontés individuelles rencontrent justement des circonstances indépendantes de leurs volontés, et notamment les héritages antérieurs de l'histoire, le poids des structures sociales et des rapports des forces sociales comme les mécanismes idéologiques. Avec le fil intentionnaliste du texte chomskyen, on est paradoxalement plus proche du modèle du libéralisme économique, celui de l'homo œconomicus, pour lequel le calcul coût/avantages d'acteurs individuels est le point de départ de l'analyse, que de la théorie marxiste. Mais dans ce cas, il ne s'agit pas du calcul de tous les individus mais de quelques membres "peu nombreux" d'une élite et leurs calculs sont cachés. On cumule ici un schéma intentionnaliste (ce sont les intentions individuelles qui comptent principalement dans l'explication des processus sociaux) et un schéma élitiste (ce sont les intentions d'une élite). Si cette convergence avec les schémas libéraux n'est pas souvent perçue, c'est qu'elle tend à être effacée par la coloration critique que semble lui donner le dévoilement d'actions cachées. Pierre-André Taguieff a pointé ce mélange d'attrait pour le caché, de vision élitiste de l'histoire et d'hypothèses relevant de l'école libérale dite du "choix rationnel" dans des classiques de la littérature conspirationniste : "Dans la théorie du complot (...) la puissance cachée n'est pas une force irrationnelle, elle est celle d'un groupe d'hommes à la fois décidés et dotés d'une faculté supérieure de calcul rationnel"(9).

Alors Chomsky : un critique néolibéral du néolibéralisme ? En tout cas, c'est une tendance implicite repérable dans ses analyses des médias. Ce qui nous éloigne également du modèle de sociologie critique proposé par Pierre Bourdieu : le croisement de la logique de l'habitus (l'inconscient social intériorisé par chaque personne au cours de sa socialisation) et de celle des champs sociaux (les structures sociales extériorisées, dans des dynamiques sociales s'imposant aux individus malgré eux) limitant la part attribuée aux volontés humaines dans l'explication des mouvements de l'histoire. Il faut alors être pris par un moment d'absence intellectuelle pour ne pas voir, comme le sociologue Patrick Champagne (habituellement mieux informé du contenu des analyses de Bourdieu) et comme le philosophe Henri Maler (habituellement mieux informé du contenu des analyses de Marx), les différences entre Chomsky, Marx et Bourdieu(10).

La philosophe Géraldine Muhlmann apparaît plus lucide quant à ce qui sépare Chomsky de Marx, comme Chomsky de Bourdieu. À propos du rapport Marx/Chomsky, elle note judicieusement : "L'idéologie, au sens de Marx, exerce une domination anonyme et diffuse sur tous, domination qui n'est pas réductible à de la "manipulation" de certains par d'autres"(11). Dans leur texte théorique le plus systématiquement consacré aux logiques idéologiques, L'idéologie allemande (1845-1846), Marx et Engels parlent ainsi, à propos des "idées dominantes" en tant qu'"idées de la classe dominante", de "l'illusion que cette classe nourrit à son propre sujet"(12). Dans une de ses analyses historiques les plus éclairantes, devenue un texte classique pour la sociologie politique, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte (1852), Marx prend un exemple d'illusion idéologique : "Il ne faut cependant pas épouser l'idée bornée que la petite bourgeoisie voudrait faire aboutir, par principe, un intérêt égoïste de classe. Elle croit au contraire que les conditions particulières de son émancipation sont les conditions générales offrant seules la possibilité de sauver la société moderne et d'éviter la lutte des classes"(13). Dans l'analyse marxienne comme dans la tradition marxiste, les mécanismes idéologiques ne se réduisent donc pas, dans les textes les plus rigoureux, à une logique de manipulation consciente. La manipulation conscience n'y joue même, tout au plus, qu'un rôle secondaire.

Et les rapports entre la critique chomskyenne des médias - ainsi que certains de ses usages français (tels que ceux développés par Serge Halimi)(14) - et la sociologie de Bourdieu ? Muhlmann pointe une différence de perspective entre la "corruption des personnes" (privilégiée par Chomsky et amplifiée dans le style pamphlétaire d'Halimi) et une "corruption structurelle", associée à la notion de champ, chez Bourdieu(15). Muhlmann précise même judicieusement que "des approches comme celle d'Halimi" sont susceptibles de tomber sous le coup des critiques sociologiques de Bourdieu(16). Il faudrait ici aller plus loin que Muhlmann en relevant une confusion dans le sens donné au mot "connivences" fort usité dans les critiques ordinaires des médias : dans des analyses du type de celles d'Halimi, il a plutôt un sens volontariste et conspirationniste, synonyme de "copinage", alors que dans la sociologie de Bourdieu il a surtout un sens structurel : les évidences et les stéréotypes inconsciemment partagés au croisement du fonctionnement du champ journalistique et des habitus intériorisés par les journalistes(17). Dans le débat public, on confond couramment les deux sens, au profit du premier, privilégié à cause de son pouvoir plus sulfureux de dénonciation.

Le conspirationnisme se présente donc comme une trame narrative inspirant largement la critique chomskienne des médias, dans des croisements avec la trame narrative de l'économisme systémique. Trames narratives ? C'est-à-dire des mises en récit, des types de narration, qui construisent des liens entre les personnages, les événements et les faits sélectionnés par Chomsky. Paul Ricœur parle ainsi de mise en intrigue, entendue comme une "synthèse de l'hétérogène" : "par la vertu de l'intrigue, des buts, des causes, des hasards sont rassemblés sous l'unité temporelle d'une action totale et complète"(18). Ce sont ces liaisons narratives qui dotent les informations recueillies d'une portée théorique implicite, qui leur donnent une interprétation particulière qui n'est pas incluse dans la seule information prélevée dans le réel. Ce ne sont pas les faits mobilisés par Chomsky qui parlent d'eux-mêmes, mais les formes de récit dans lesquelles ils sont insérés qui leur attribuent certaines significations. En bref, les faits collectionnés par Chomsky pourraient parler autrement à travers des trames narratives autres que les trames conspirationniste et économiste.

Ce qui donne leur portée mythologique, et donc en décalage avec les complications du réel, aux récits conspirationnistes a été analysé par Raoul Girardet et Pierre-André Taguieff : la sur-cohérence et la sur-simplification. Sur-cohérence ? "Ainsi se trouvent reliés tous les fils de la manipulation", note Girardet(19). Sur-simplification ? "La simplification est ce qui, au centre de la théorie conspirationniste, jette une fausse clarté sur le champ politique. Toute explication par un facteur unique et simple est une mythologisation", avance Taguieff(20).

 

Une autre critique des médias est possible

 

Les critiques des médias se situant dans le sillage chomskyen, avec leurs simplifications "pré-marxistes", dans des tonalités conspirationnistes et/ou économistes, ne sont pas les seules envisageables. D'autres voies sont possibles, explorées par les sciences sociales critiques contemporaines, qui discutent d'ailleurs peu les analyses de Chomsky consacrées aux médias(21). Non pas, principalement, parce que leur supposée portée "critique" dérangerait "les chiens de garde" de l'Université, mais parce que leur pente manichéenne ne correspond pas à l'état d'avancement et d'affinement des outillages critiques.

Un des axes d'affinement "post-marxiste" de la critique sociologique actuelle a été la notion de champ initiée par Pierre Bourdieu. Le champ journalistique constitue chez Bourdieu un espace autonome autour d'enjeux, d'intérêts, de logiques et de formes de domination spécifiques, en interaction avec les autres champs sociaux (champ économique, champ politique, champ intellectuel, etc.). Certes l'analyse de Chomsky rend bien compte du mouvement de concentration économique en cours dans le secteur des moyens de communication, avec des effets réels du champ économique sur le champ journalistique. Mais l'erreur de Chomsky consiste à penser ces effets dans une logique directe et mécanique : sur le mode de la manipulation consciente et/ou sur celui du contrôle économique. À l'inverse, Bourdieu constate : "on ne peut pas expliquer ce qui se fait à TF1 par le seul fait que cette chaîne est possédée par Bouygues (...) Il y a une forme de matérialisme court, associé à la tradition marxiste, qui n'explique rien, qui dénonce sans rien éclairer"(22). Les effets du champ économique sur le champ journalistique passent alors par la médiation de la logique autonome du champ journalistique : "la concurrence pour la clientèle tend à prendre la forme d'une concurrence pour la priorité, c'est-à-dire pour les nouvelles les plus nouvelles (le scoop) (...) La contrainte du marché ne s'exerce que par l'intermédiaire de l'effet de champ (...) Inscrite dans la structure et les mécanismes du champ, la concurrence pour la priorité appelle et favorise les agents dotés de dispositions professionnelles inclinant à placer toute la pratique journalistique sous le signe de la vitesse (ou de la précipitation) et du renouvellement permanent"(23). Certes, les tendances néolibérales en cours à l'échelle mondiale ont pour effet une pression grandissante du champ économique sur le champ journalistique. Mais, si l'on suit Bourdieu, elles opèrent par l'intermédiaire des logiques propres de l'espace du journalisme. Et les résistances à cette pression marchande puisent aussi des ressources dans les valeurs autonomes qui ont été historiquement associées au métier de journaliste(24).

L'esquisse bourdieusienne de sociologie du champ journalistique a pu être affinée, par l'étude de régions autonomes à l'intérieur de ce champ social, par exemple les journalistes économiques(25) ou les logiques spécifiques régissant l'expression au sein des "tribunes" de différents titres de la presse écrite(26). Elle a aussi inspiré une auto-analyse critique de la formation des journalistes et de l'intériorisation non-consciente d'une série de stéréotypes(27). D'autres directions de recherche ont permis de complexifier ce modèle : en particulier une sociologie du travail journalistique, se centrant sur le contenu des pratiques professionnelles quotidiennes(28), ou une sociologie morale des repères déontologiques auxquels les journalistes (comme leurs critiques) recourent pour pointer les "fautes professionnelles" à l'œuvre dans leur métier(29), ou encore une sociologie pragmatique des jeux de la familiarité et de la distance dans les rapports des journalistes avec leurs sources(30).

Ces analyses pointent en général des contradictions entre les ordres dominants (champ économique, champ politique, champ intellectuel et champ journalistique, notamment) qui composent une formation sociale comme la société française. Ces contradictions donnent du jeu à l'intérieur des mécanismes de domination, dans lequel peuvent s'engouffrer les luttes sociales et politiques. C'est ainsi que l'hypothèse formulée par Patrick Champagne d'une tendance à la fusion de la logique politique et de la logique médiatique, au sein d'un nouveau "champ journalistico-politique"(31), a été infirmée par Michel Dobry. Ce politiste a montré, à partir de l'étude de cas de "la première cohabitation" de la Cinquième République (1986-1988) et en s'inspirant lui aussi de la sociologie de Bourdieu, que, tout en révélant des interactions nouvelles, les spécificités des jeux politiques et celles des jeux journalistiques demeuraient déterminantes, et entraient même par moments en contradiction(32). Dans cette perspective, ne voit-on pas des différences perdurer entre une fermeture du champ politique autour des forces les plus consacrées (comme aujourd'hui le couple UMP/PS), dans une logique d'accumulation d'un capital politique au sein d'appareils stabilisés, et la recherche par les médias de "nouvelles" figures politiques à l'écart de ces appareils (les Coluche, Bernard Tapie...et aujourd'hui Olivier Besancenot), dans une quête plus instable de "nouveauté", qui a ses propres travers mais différents (et parfois en contradiction) des travers du champ politique ?

Manque aussi au "modèle de propagande" de Chomsky - comme, cette fois, à la sociologie du champ journalistique de Bourdieu également - une attention à la réception des messages médiatiques. "La propagande" pour le premier et "l'emprise de la télévision" pour le second concentrent le regard sur l'émetteur, en laissant dans l'ombre la relation sociale émetteur/récepteurs. Cela n'a pas toujours été le cas pour Pierre Bourdieu, qui dans un article stimulant écrit avec Jean-Claude Passeron en 1963, avait justement pointé les limites sur ce point des théoriciens du "pouvoir des mass média" de l'époque (comme Edgar Morin) : "Et pourquoi ignorer les protections dont s'arment les masses contre le déferlement massmédiatique ?"(33). Les écarts entre l'hégémonie du "oui" dans les médias lors des référendums sur le traité de Maastricht (1992) et sur le traité constitutionnel européen (2005) et les résultats électoraux n'en sont-ils pas un exemple politiquement significatif ?

Convergeant avec ces intuitions originelles de Bourdieu et Passeron, la sociologie des médias a vu se développer un pôle dynamique d'études de réception, rompant avec "une vision réifiée et misérabiliste du public comme masse amorphe et passive", selon les mots de Brigitte Le Grignou qui a récemment proposé une riche synthèse critique de ces travaux(34). Les études de réception de la télévision ont ainsi été systématisées à partir du début des années 1980 sous l'impulsion des cultural studies britanniques(35). Les téléspectateurs révélés par ces études de réception tendent à filtrer les messages qu'ils reçoivent (en fonction de leur groupe social d'appartenance, de leur genre, de leur génération, de diverses dimensions de leur parcours biographique, etc.) et manifestent des capacités critiques variables (mais rarement complètement nulles). La fameuse "propagande" n'aurait ainsi pas d'effets nécessaires et univoques.

Un des auteurs les plus intéressants parmi les cultural studies britanniques est un de ses initiateurs : le "néo-marxiste" Stuart Hall. Car il a associé dans son modèle quatre aspects importants : les conditions capitalistes de production des messages médiatiques, le contenu stéréotypé de ces messages, l'autonomie relative des règles professionnelles dans leur production et leur filtrage critique variable par les téléspectateurs. Ainsi pour Hall, le "codage" des messages dans la logique des stéréotypes dominants, au sein d'une société dominée par des rapports de production capitalistes, laisse ouvert des écarts avec le "décodage" mis en œuvre par les téléspectateurs en fonction de leurs expériences sociales et politiques(36). Par ailleurs, il a pointé l'autonomie relative des valeurs et des règles professionnelles de ceux qui fabriquent les émissions télévisées : "les professionnels de la télédiffusion arrivent à opérer à partir de codes "relativement autonomes" qui leur sont propres, tout en se débrouillant pour reproduire (non sans contradictions) la signification hégémonique des événements"(37). Ce sont des dimensions que ne peut percevoir Chomsky, car il se concentre sur deux aspects : 1e) la structure de propriété des médias, et surtout 2e) l'analyse du contenu des messages diffusés (en privilégiant d'ailleurs le traitement de la politique internationale par la presse écrite, une catégorie de messages dont les études de réception montrent qu'ils sont parmi ceux qui atteignent le moins un large public : mais à quoi bon consacrer alors tant de pages à "la propagande" médiatique si elle ne touche presque pas ses cibles supposées ?). Car le "modèle de propagande", dans ses tonalités conspirationnistes et/ou économistes, ne s'intéresse pas vraiment au comment sont produits, puis reçus les messages médiatiques. Les liaisons narratives entre les personnages, les événements et les faits y sont alors largement postulées, sans vraiment de preuves empiriques quant aux fonctionnements concrets (multiplier les citations d'articles de journaux, comme le fait Chomsky, ne relève en rien de ce type de preuves empiriques).

 

En guise de conclusion : à propos du succès relatif des critiques conspirationnistes des médias

 

Je voudrais, pour finir, suggérer quelques hypothèses quant au pourquoi du succès relatif en France des critiques des médias recourant au schéma du "complot", en particulier à gauche. En premier lieu, on doit établir une corrélation entre les attraits pour ces dénonciations simplificatrices et la dévaluation du marxisme comme cadre intellectuel de référence à partir du début des années 1980 au sein de la gauche française. Cette dévaluation, qui aurait pu déboucher sur un développement de l'activité théorique dans la direction d'un élargissement des références intellectuelles utilisées (notamment dans un dialogue avec les sciences sociales et la philosophie contemporaines critiques mais non-marxistes), a, en dehors de revues comme Actuel Marx ou ContreTemps, plutôt participé au contraire à l'installation d'un certain anti-intellectualisme et à un recul de la culture théorique. Les échos de la critique des médias d'inspiration chomskyenne s'inscriraient dans un certain renouveau de la critique sociale depuis 1995, mais sous des formes fréquemment moins théorisées que dans les années 1960-1970, pâtissant de la dévalorisation des exigences théoriques associées auparavant au marxisme.

D'autre part, le succès des récits conspirationnistes, bien au-delà de la critique des médias, dans des formes culturelles comme le polar, le roman d'espionnage ou le cinéma hollywoodien, a vraisemblablement également à voir avec les caractéristiques de l'individualisme contemporain(38). Tout d'abord, ce succès rencontre certains préjugés actifs dans nos sociétés individualistes, et en particulier une sous-estimation de ce qui échappe à la volonté individuelle et une surestimation corrélative de ce qui en dépend. Et puis les médias constituant des lieux de concentration et de distribution inégale de la reconnaissance sociale, ils tendent à focaliser tout à la fois des attentes et des frustrations quant à cette ressource particulièrement valorisée dans les cadres individualistes ; d'où le mélange de fascination et de ressentiment qu'on peut souvent repérer dans les dénonciations ordinaires des médias.

 

Post-scriptum à propos de deux articles parus dans la revue Agone

 

Alors que la structure principale de cet article était bouclée (octobre 2005), j'ai eu connaissance de deux textes parus dans la revue Agone (n°34, 2005) et consacrés aux questions que j'avais traitées : l'un de Noam Chomsky et l'autre de Serge Halimi et Arnaud Rindel. Je n'ai pas souhaité bousculer le plan initial du texte précédent en fonction de ces articles. Je m'efforcerai seulement, dans ce complément, d'évaluer en quoi des éléments nouveaux y alimentent la controverse engagée ici.

On retrouve dans "Propagande & contrôle de l'esprit public" de Noam Chomsky l'entrecroisement de schémas économistes et intentionnalistes dans l'approche des médias à travers le thème de "la propagande entrepreneuriale", présentée comme "l'un des principaux éléments de l'histoire des États-Unis au XXe siècle" (p.28). Cette propagande aurait une portée systématique : "Bien sûr, elle s'affiche dans les médias commerciaux, mais elle concerne également tout l'éventail des moyens de communication à destination du public : l'industrie du divertissement, la télévision, une part importante de ce qui circule dans les écoles, et beaucoup de ce qui paraît dans les journaux" (ibid.). Elle serait la traduction directe de "la guerre menée contre les travailleurs" par "les milieux d'affaires" "une guerre de classe" à la fois consciente ("elle se mène de façon parfaitement consciente") et cachée ("même s'ils ne veulent pas que ça se sache") (p.27). Mais dans l'entrecroisement du systémisme économiste et de l'intentionnalisme, c'est le second qui tend à prendre le dessus sur le plan narratif : "Dès le départ, l'objectif aussi explicite que parfaitement conscient de cette industrie fut de "contrôler l'esprit public" - comme on disait alors" (p.28).

Dans ce texte, Chomsky insiste sur un argument : des intellectuels, associés à "l'industrie des relations publiques" auraient thématisé explicitement "la manipulation consciente de l'opinion et des comportements sociaux des masses" (p.29). Mais le fait que quelques membres des classes dominantes aient conscience de certains aspects des logiques de domination implique-t-il que ces logiques soient l'œuvre directe d'une maîtrise consciente, que la volonté des dominants constitue le facteur principal des mécanismes de domination ? Est-ce que cette appréhension par des "élites" de la domination comme "manipulation consciente" est nécessairement la vérité principale de cette domination ? Est-ce que cela implique que les capitalistes, et les journalistes supposés être sous leur totale dépendance, aient la même conscience, quotidiennement, de ces processus et que c'est cette conscience qui les oriente en dernière instance ? Ce n'est qu'une hypothèse qui supposerait, pour être dotée d'une plus grande véridicité, la description des médiations entre les dits écrits consacrés à "la manipulation conscience de l'opinion" et les interactions sociales qui fabriquent quotidiennement les logiques médiatiques. Une hypothèse inverse, davantage nourrie par les travaux des sciences sociales, a été énoncée par Pierre Bourdieu : "les mécanismes sociaux ne sont pas le produit d'une intention machiavélique ; ils sont beaucoup plus intelligents que les plus intelligents des dominants"(39). Si des intentions manipulatrices comme des concertations partielles existeraient bien chez les dominants (le FMI, la Banque Mondiale, l'OMC, etc.), elles ne constitueraient qu'une part, et une part secondaire, dans les modes de domination, et donc aussi dans la domination médiatique.

L'article de Serge Halimi et Arnaud Rindel, "La conspiration - Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l'analyse critique des médias", ne s'inscrit pas dans la tradition de l'échange rationnel d'arguments qui est celle de Noam Chomsky. On entre dans un autre registre, un registre violemment pamphlétaire, où amalgames polémiques, approximations et ironie insultante participent de la diabolisation des "adversaires". Exhiber les monstruosités supposées de "traîtres" et de "vendus" (aux médias et au néolibéralisme) désignés à la vindicte publique se substitue à la recherche tâtonnante de la vérité. Ainsi l'article propose de moi un portrait paradoxal : d'une part, je ne serais qu'un double nain intellectuel et médiatique (comme Géraldine Muhlmann mes "travaux, plus ou moins aboutis, n'ont rencontré qu'un public relativement confidentiel", p.58) - ce que je reconnais volontiers - et, d'autre part, j'officierais comme un agent omniprésent de la dévalorisation de "la critique radicale des médias" au profit des "grands médias" et du néolibéralisme (si l'on en croit le nombre de fois où je suis cité comme une figure malfaisante dans l'article, ainsi que le titre qui m'est généreusement attribué de membre de "la nomenklatura médiatique", p.63) - ce qui excède mes biens faibles capacités plus justement identifiées dans le premier temps du paradoxe. Mais, laissons de côté le cadre rhétorique principal de l'article et ses incohérences logiques, en tentant de nous replacer sur le terrain des arguments.

Tout d'abord, l'article associe ma critique de l'analyse chomskyenne des médias à des "falsifications". La "falsification" principale consisterait à doter d'une tonalité conspirationniste le "modèle de propagande". Je ne reviendrai pas sur ce qui est développé dans l'article ci-dessus, les lecteurs pourront juger de mes hypothèses et de mes arguments (qu'il n'est pas nécessaire, quand on exprime un désaccord et qu'on se situe dans une logique rationaliste, de qualifier de "falsifications"). Par contre, les deux auteurs se livrent à deux reprises à un travestissement direct de mes écrits :

1e) Alors que mes analyses dissocient clairement la sociologie de Bourdieu de l'approche conspirationniste des médias (comme on a pu s'en apercevoir ci-dessus), mes procureurs m'attribuent un amalgame entre les deux : "il découvre à son tour en Pierre Bourdieu, en Noam Chomsky (mais aussi en Acrimed et en PLPL) une "rhétorique du complot" (p.52), écrivent-ils en faisant référence à un texte mis en ligne sur le site alternatif Calle Luna ("De quelques aspects marquants de la sociologie de Pierre Bourdieu", <http://calle-luna.org/article.php3?id_article=136> [site disparu, bientôt disponible sur Mediapart]). Pourtant, dans ce même texte, j'écris à l'inverse : "Or, justement la sociologie de Bourdieu fourmille de mises en garde contre les explications par "le complot"".

2e) Comme exemple de mon caractère "coutumier de l'administration d'une preuve par voie de citation trafiquée" (note 24, p.52), ils avancent : "quand dans un passage de Manufacturing Consent, Herman et Chomsky reprochent au New York Times de propager une vision à la "Big Brother", Corcuff utilise le terme de "Big Brother" comme preuve...de la vision conspirationniste des deux auteurs !" (ibid.)(40). Pourtant, la phrase que je citais (mise en gras par moi dans le passage suivant) de La fabrication de l'opinion publique est incluse dans le passage suivant qui indique explicitement que Chomsky et Herman reprennent bien à leur compte l'expression "Big Brother" (entre guillemets, que j'ai d'ailleurs laissés tels quels dans ma citation [l'expression est bien présente dans la version anglaise de 1994, mais sans guillemets : cf. p.141]) : "Étant donné les précédents en République dominicaine (1966) et au Viêt-nam (1967), nous pouvons tenter une généralisation : les médias américains trouveront toujours que les élections organisées dans un pays du tiers-monde soutenu par les États-Unis sont "un pas vers la démocratie" alors que d'autres élections ne seront que farces et attrapes chez un adversaire que Washington cherche à déstabiliser. Le 1er décembre 1987, un éditorial du New York Times enjoint le gouvernement américain de ne pas trahir les démocrates haïtiens sous peine de "décrédibiliser ses exigences d'élections libres au Nicaragua". Les remarques de ce texte brumeux sur Haïti ignorent naturellement l'appui de Washington aux duvaliéristes qui ont transformé les élections haïtiennes en mascarade et le journal endosse clairement la ligne reaganienne qui soutient que les élections de 1984 au Nicaragua n'ont pas été libres, et qu'il incombe aux États-Unis de rectifier la situation. Ce credo est basé sur des mensonges, mais les médias approuvent la définition que donne de ces élections le modèle de propagande de "Big Brother"" (op. cit., pp.114-115).

Vraisemblablement la conception de la polémique qui guide Halimi et Rindel implique que tous les moyens sont bons (y compris la malhonnêteté intellectuelle la plus facilement démontrable) pour dévaloriser un contradicteur...

Halimi et Rindel présentent la critique des médias dont Chomsky serait une des figures principales comme la seule critique "radicale" possible. On a vu que, pour moi, il y a là une confusion entre radicalité (au sens de Marx de "saisir les choses à la racine") et simplification. Certaines ressources d'une critique plus radicale, car moins superficielle que les simplifications chomskyennes, ont été présentées plus haut dans cet article ; la sociologie de Bourdieu et les travaux qui s'en sont inspirés y participent de manière non exclusive. Ces recherches sont mises en œuvre aujourd'hui au sein des sciences sociales, et ne sont donc pas réductibles au "monopole de la critique du journalisme" par les journalistes eux-mêmes, contrairement à ce qu'indiquent Halimi et Rindel (pp.60 et 62).

Un des rares arguments utilisés par Halimi et Rindel pour appuyer l'hypothèse du caractère non-conspirationniste de la critique chomskyenne des médias est le suivant : "le linguiste n'a cessé de répéter que son analyse ne reposait sur aucune forme de conspiration" (p.48). On a vu que ces dénégations n'empêchaient pas le recours à une trame narrative conspirationniste. Cependant quelque chose apparaît particulièrement intéressant dans cet argument d'Halimi et Rindel : sa dissymétrie (de type "deux poids, deux mesures") qui l'affaiblit considérablement. Ainsi, dans le cas de Chomsky, ses dénégations seraient une preuve suffisante de la vérité de son analyse, alors que les dénégations de ses critiques (dont les miennes) constitueraient quant à elles une preuve supplémentaire de leurs "falsifications". Sans doute parce qu'on aurait, par essence, toute la Vérité d'un côté (les amis d'Halimi et Rindel) et tout le Mensonge de l'autre (les ennemis d'Halimi et Rindel), tout le Bien d'un côté et tout le Mal de l'autre !

Ce schéma typiquement manichéen nous ramène du côté du "complot". Au départ Halimi et Rindel récusent pourtant le thème du "complot" au nom d'"analyses structurelles" (p.44). Cette perspective les conduit à réduire les critiques du conspirationnisme à une intériorisation du "système de valeur néolibéral" (p.58). Mais ils n'arrivent pas à tenir ce raisonnement "structurel" jusqu'au bout : "Les journalistes ne sont pas inconscients à ce point. Une partie d'entre eux a bien perçu la menace que la critique radicale faisait peser sur l'illusion de pluralisme qui fonde leur position sociale et leurs privilèges de "contre-pouvoir"" (p.59). La critique de la thématique de "la conspiration" devient alors une composante d'"un stratagème" des "hiérarques médiatiques" (p.62), bref un nouveau complot...Pierre-André Taguieff a pointé la circularité dans laquelle tendent à s'enfermer les explications conspirationnistes, les rendant hermétiques à la critique rationnelle : "pourquoi les hommes n'ouvrent-ils pas les yeux ? (...) Pourquoi refusent-ils donc la lumière qui s'offre ? La réponse conspirationniste est simple, et d'une infaillible logique : les pauvres humains sont aveuglés par les conspirateurs, ce qui prouve en même temps la terrible puissance de ces derniers"(41).

Face au jeu de la consolidation des certitudes dogmatiques, qui se renforcent même quand on les critique et parce qu'on les critique, les rationalistes ne disposent que d'hypothèses et d'arguments partiels et provisoires, adossés à une éthique du débat contradictoire, bien fragile face à la pente anti-intellectualiste des médias dominants comme de ceux de leurs critiques qui substituent l'insulte à la démonstration.

 

* Notes :

(1) C'est le cas du succès éditorial de Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde (Liber-Raison d'agir, 1e éd. : 1997).

(2) En tendant à remplacer les arguments et les faits vérifiés par des insultes, des procès personnels, des rumeurs non vérifiées et des informations erronées, comme le journal satirique PLPL (Pour Lire Pas Lu). PLPL a existé entre juin 2002 (n°0) et octobre 2005 (n°26). Son ancienne équipe a participé en mars 2006 au lancement d'un nouveau bimestriel critique des médias : Le Plan B. Voir mon texte : "De quelques problèmes des nouvelles radicalités en général et de PLPL en particulier" (dans Le Passant Ordinaire, n°36, septembre-octobre 2001 ; <http://www.passant-ordinaire.com/revue/36-272.asp>).

(3) Voir notamment Instinct de liberté - Anarchisme et socialisme (trad. franç., Agone, 2001 ; 1e éd. : 1970 ).

(4) Cet article a pour origine un débat public organisé par l'association libertaire Maloka avec Guy Ducornet, traducteur de Chomsky, le 27 mai 2004, au "local libertaire" de Dijon.

(5) Voir Arnaud Rindel, "Noam Chomsky et les médias français ", mis en ligne le 23 décembre 2003 sur le site de l'Acrimed (Action-Critique-Médias) : <http://www.acrimed.org/article.php3?id_article=1416>.

(6) Trad. franç. de Guy Ducornet (Paris, Le Serpent à plumes, 2003) ; Serge Halimi écrit ainsi dans Le Monde diplomatique (n°593, août 2003, p.11) à propos de cette traduction française que "c'est le livre à lire. Il réduit à néant le propos, plus ignorant que malveillant, de ceux qui imputent à Chomsky une "théorie du complot"".

(7) Les passages mis en italique dans cette citation et les suivantes l'ont été par moi.

(8) Voir mon livre Bourdieu autrement (Textuel, 2003) et sur Calle Luna : "De quelques aspects marquants de la sociologie de Pierre Bourdieu" (octobre 2004), <http://calle-luna.org/article.php3?id_article=136> prochainement remis à disposition sur Mediapart.

(9) Dans Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion - Faux et usages d'un faux (Berg International/Fayard, 2004, p.24 ; 1e éd. : 1992) ; sur la thématique du "complot", voir aussi sur Calle Luna : ""Le complot" ou les mésaventures tragi-comiques de "la critique"" (avril 2005), <http://calle-luna.org/article.php3?id_article=165> sera prochainement remis à disposition sur Mediapart.

(10) Dans Patrick Champagne, "Philippe Corcuff, critique "intelligent" de la critique des médias" (19 avril 2004) et dans Henri Maler, "Une crise de nerfs de Philippe Corcuff" (5 mai 2004) ; pour l'ensemble des pièces de la polémique, voir : <http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=6862>.

(11) Dans Géraldine Muhlmann, Du journalisme en démocratie (Payot, 2004, pp.37-38).

(12) Dans Karl Marx, Œuvres III, éd. établie par M. Rubel (Gallimard, 1982, p.1081).

(13) Dans Karl Marx, Œuvres IV, éd. établie par M. Rubel (Gallimard, 1994, p.467).

(14) Dans Les nouveaux chiens de garde, op. cit.

(15) Dans G. Muhlmann, op. cit., pp.42-47.

(16) Ibid., p.43 ; Bourdieu écrit, par exemple : "Je crois même que la dénonciation des scandales, des faits et des méfaits de tel ou tel présentateur, ou des salaires exorbitants de certains producteurs, peut contribuer à détourner de l'essentiel, dans la mesure où la corruption des personnes masque cette sorte de corruption structurelle (mais faut-il encore parler de corruption ?) qui s'exerce sur l'ensemble du jeu à travers des mécanismes tels que la concurrence pour les parts de marché, que je veux essayer d'analyser." (Sur la télévision, Liber éditions, coll. "Raisons d'agir", 1996, p.15).

(17) Pierre Bourdieu parle ainsi des "relations sociales entre les journalistes, relations de concurrence acharnée, impitoyable, jusqu'à l'absurde, qui sont aussi des relations de connivence, de complicité objective, fondées sur les intérêts communs liés à leur position dans le champ de production symbolique et sur le fait qu'ils ont en commun des structures cognitives, des catégories de perception et d'appréciation liées à leur origine sociale, à leur formation (ou à leur non-formation)" (Sur la télévision, op. cit., p.39).

(18) Dans Paul Ricœur, Temps et récit, tome 1 : L'intrigue et le récit historique (Seuil, coll. "Points-Essais", 1983, pp.9-10).

(19) Dans le chapitre consacré par Raoul Girardet à "La Conspiration", dans Mythes et mythologies politiques (Seuil, coll. "Points-Histoire", 1986, p.41).

(20) Dans Les Protocoles des Sages de Sion, op. cit., p.32.

(21) Par exemple, les écrits de Chomsky ne sont pas cités dans la large synthèse, à tonalité pourtant critique, des travaux des sciences sociales proposée par Érik Neveu dans Sociologie du journalisme (La Découverte, coll. «Repères», 2004 ; 1e éd. : 2001).

(22) Dans Sur la télévision, op. cit., p.44.

(23) Ibid., pp.85-86.

(24) C'est, par exemple, le cas des journalistes de l'hebdomadaire Lyon Capitale dans une lutte menée entre décembre 2005 et mars 2006 contre les menaces sur leur indépendance rédactionnelle, que firent peser les coups de butoir conjugués de l'homme d'affaires Bruno Rousset (leur actionnaire principal à l'époque) et du maire PS de Lyon, Gérard Collomb. Ce combat a été (provisoirement) victorieux en mars 2006. Voir <http://presse.libre.free.fr>.

(25) Voir Julien Duval, Critique de la raison journalistique - Les transformations de la presse économique en France (Seuil, 2004).

(26) Voir Louis Pinto, "L'espace public comme construction journalistique - Les auteurs de "tribunes" dans la presse écrite", Agone, n°26-27, 2002.

(27) Voir François Ruffin, Les petits soldats du journalisme (Les Arènes, 2003).

(28) Voir Alain Accardo, Georges Abou, Gilles Balbastre et Dominique Marine, Journalistes au quotidien - Outils pour une socioanalyse des pratiques journalistiques (Le Mascaret, 1995).

(29) Voir Cyril Lemieux, Mauvaise presse - Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques (Métailié, 2000).

(30) Voir Thomas Berjoan, Le journaliste politique et ses sources - Régime de familiarité et figures de la subjectivité, mémoire de DEA de science politique, sous la direction de Paul Bacot, Institut d'Études Politiques de Lyon et Université de Lyon 2, septembre 2002, 266 p. hors annexes.

(31) Dans Patrick Champagne, Faire l'opinion - Le nouveau jeu politique (Minuit, 1990, notamment pp.249-250, 261 et 277).

(32) Dans Michel Dobry, "Le président en cohabitation - Modes de pensée préconstitués et logiques sectorielles", dans Le président de la République - Usages et genèses d'une institution, sous la direction de Bernard Lacroix et de Jacques Lagroye (Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1992).

(33) Dans Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, "Sociologues des mythologies et mythologies de sociologues", Les Temps Modernes, n°211, décembre 1963, p.1009.

(34) Dans Brigitte Le Grignou, Du côté du public - Usages et réceptions de la télévision (Economica, 2003, p.14) ; on peut aussi écouter sur internet les cours de Brigitte Le Grignou à l'Université Populaire de Lyon : "Résistances des publics à la culture de masse" (année 2005-2006), <UPL-Calendrier2006-Le Grignou>

(35) Pour une présentation critique des cultural studies, voir aussi Armand Mattelart et Érik Neveu, Introduction aux Cultural Studies (La Découverte, coll. "Repères", 2003).

(36) Dans Stuart Hall, "Codage/décodage" (1e version britannique : 1973), trad. franç., Réseaux (CNET), n°68, novembre-décembre 1994 ; en ligne sur <http://enssibal.enssib.fr/autres-sites/reseaux-cnet/>.

(37) Ibid., p.37.

(38) Voir sur ce point Philippe Corcuff, Jacques Ion et François de Singly, Politiques de l'individualisme - Entre sociologie et philosophie (Textuel, 2005) ; sur l'individualisme contemporain, voir aussi "Individualité et contradictions du néocapitalisme", SociologieS, revue scientifique internationale en ligne éditée par l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française, 2006, <http://sociologies.revues.org/document462.html>.

(39) Dans Questions de sociologie (Minuit, 1980, p.111).

(40) Sur la pente diffamatoire de ce passage du texte d'Halimi et Rindel, voir des précisions dans mon communiqué du 31 octobre 2005 "Une accusation inacceptable : à propos d'un article de Serge Halimi et Arnaud Rindel dans la revue Agone", mis en ligne sur le site Bella Ciao <http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=20110> depuis la publication initiale de ce texte en septembre 2006, la pente diffamatoire d'Halimi et Rindel s'est confirmée, voir mon deuxième communiqué du 24 septembre 2007 : "De la résurgence d'un néostalinisme de papier dans la critique des médias : Serge Halimi et Arnaud Rindel reconnaissent le caractère erroné de leur accusation, mais persistent dans la diffamation", mis en ligne sur le site Dissidence <http://dissidence.libre-octet.org/rencontrer/communiqu%E9-corcuff.html>.

(41) Dans Les Protocoles des Sages de Sion, op. cit., p.31.

 

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