Débat P. Boucheron/P. Corcuff : Machiavel, Merleau-Ponty, Benjamin (vidéos)

Machiavel, Maurice Merleau-Ponty, Walter Benjamin, et à sa suite Daniel Bensaïd, peuvent-ils nous aider dans le brouillard politique actuel? Un débat entre Patrick Boucheron et Philippe Corcuff le 31 mai dernier à Paris : introduction écrite et vidéos du débat.

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Le site de réflexions libertaires Grand Angle (http://www.grand-angle-libertaire.net/) a mis en ligne deux vidéos du débat public entre Patrick Boucheron (historien, professeur au Collège de France) et moi-même (politiste, maître de conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, co-animateur du séminaire ETAPE), animé par Wil Saver (militant libertaire, co-animateur du séminaire ETAPE) sur le thème « Machiavel, Maurice Merleau-Ponty, Walter Benjamin : des repères politiques par temps de brouillard ? », le 31 mai 2018, au Lieu-Dit dans le 20e arrondissement de Paris. Cette rencontre publique était organisée par le séminaire ETAPE (Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation). Les vidéos ont été réalisées par Didier Eckel.

Je reproduis ici la version écrite de mon introduction au débat, puis je mets en ligne la première partie du débat avec mon intervention, la deuxième partie, avec l'intervention de Patrick Boucheron, peut être consulté sur le site Grand Angle ici : http://www.grand-angle-libertaire.net/video-dun-debat-entre-patrick-boucheron-et-philippe-corcuff-vers-des-reperes-politiques-par-temps-de-brouillard/

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Introduction à un débat avec Patrick Boucheron

Par Philippe Corcuff

 

Je remercie Patrick Boucheron d’avoir accepté de débattre dans le cadre modeste et hérétique du séminaire de recherche militante et libertaire ETAPE.

Je voudrais commencer à explorer en quoi deux couples intellectuels : Machiavel et Maurice Merleau-Ponty, d’une part, et Walter Benjamin et Daniel Bensaïd, d’autre part, peuvent contribuer à confectionner une boussole pour une gauche d’émancipation dans les temps troublés qui sont les nôtres. La deuxième personne de chaque couple (Merleau-Ponty et Bensaïd) constitue à la fois un lecteur du premier (Machiavel et Benjamin) et, en même temps, apporte des éclairages nouveaux à partir de cette lecture dans des contextes différents.

Je me situerai dans le cadre de la théorie politique, au sens que ce terme a pris dans le monde académique comme un espace de tensions entre la philosophie politique et les sciences sociales. Mais d’une théorie politique engagée dans « l’époque » au sens que Merleau-Ponty a donné à ce terme dans un texte juillet 1948 intitulé « Complicité objective » (repris dans Parcours 1935-1951, Editions Verdier, 1997, pp. 112-121). Merleau-Ponty repère ainsi le tâtonnement particulier propre à un engagement intellectuel dans « l’époque » :

« L'époque, c'est notre temps traité sans respect, dans sa vérité insupportable, encore collé à nous, encore sensible au jugement humain qui le comprend et qui le change, interrogé, critiqué, interpellé, confus comme un visage que nous ne savons pas encore déchiffrer, mais comme un visage aussi, gonflé de possibles. »

Et il ajoute :

« Quand on évite toute rencontre avec l'exubérance et le foisonnement du présent, on sauve plus facilement les schémas et les dogmes. La liberté est au présent. La pensée "dégagée", c'est le dogme ou la lettre, la pensée "engagée", c'est l'esprit de recherche. »

C’est dans la logique tâtonnante de cet esprit de recherche engagé au sein des confusions et des possibilités de notre « époque » que j’inscrirai ma démarche.

Confusions de notre époque ? Je pense tout particulièrement à la tendance à une aimantation ultra-conservatrice dans l’espace idéologique et politique, à travers notamment des rigidifications identitaristes, qui travaille aujourd’hui sous des formes différentes divers pays d’Europe (dont la France) et les Etats-Unis (avec le trumpisme). Cela prend la forme d’une remontée de replis nationalistes et de discours discriminatoires (islamophobie, antisémitisme, sexisme et homophobie, notamment) à une échelle large et de l’écho dans des secteurs plus marginaux de l’islamisme et du djihadisme (deux catégories à distinguer par rapport aux amalgames médiatico-politiques). Cette aimantation ultra-conservatrice intervient dans un moment de brouillage fort des repères qui avaient constitué un des axes principaux de la lecture de l’espace politique : l’opposition droite-gauche. Dans ce double processus (aimantation ultra-conservatrice et brouillage des repères droite-gauche), des zones lexicales confusionnistes se sont installées entre des thèmes d’extrême droite, de droite, de gauche et de gauche radicale. Ces confusions ouvrent l’éventualité d’une marginalisation structurelle de ce qu’on a appelé jusqu’à présent « la gauche », mais aussi de possibilités de réinvention de celle-ci à la lumières des impasses d’hier et des enjeux du moment. N’oublions pas, dans une lecture unilatéralement déplorative, très courante, que Merleau-Ponty parle aussi d’« un visage aussi, gonflé de possibles ».

Mon exploration ne s’attachera pas au contenu d’un programme ou d’un projet pour une gauche rénovée, ce qui relève dans une cité à idéaux démocratiques de tout un chacun, dans le double horizon associé d’autogouvernement de soi et d’autogouvernement du peuple. Mon point de vue sera principalement méthodologique, renvoyant au niveau de la formulation des questions et de la construction des problèmes. Ce qui relève davantage de ma double compétence professionnelle en sociologie et en philosophie politique. Dans cette perspective méthodologique, les intellectuels professionnels peuvent proposer des ressources au débat démocratique tout en récusant les tentations de retour, plus ou moins subreptice, de la figure du « philosophe roi ».

Les noms de Machiavel et de Walter Benjamin ont été choisis aujourd’hui pour commencer  s’atteler à cette tâche, parce qu’ils constituent une intersection dans nos préoccupations à Patrick Boucheron et moi-même. Par exemple, en 2017, Patrick Boucheron a publié un livre issu d’émissions diffusées sur France Inter, Un été avec Machiavel (Editions des Equateurs/France Inter) et a préfacé une édition des thèses Sur le concept d’histoire de Benjamin (Editions Payot & Rivages, collection « Petite Biblio Payot Classiques », traduction par Olivier Mannoni).

Je n’avancerai ici qu’une esquisse en pointillés, en deux parties, l’une consacrée à Machiavel et Maurice Merleau-Ponty et l’autre à Walter Benjamin et Daniel Bensaïd. Patrick Boucheron réagira ensuite à mon exposé.

 

Vidéos du débat :

* Vidéo 1 (environ 19 mn 30) : intervention de Philippe Corcuff

Machiavel, Maurice Merleau-Ponty, Walter Benjamin : des repères politiques par temps de brouillard ? Première partie. © Grand Angle

* Vidéo 2 (environ 31 mn 40) : intervention de Patrick Boucheron (à partir de 4 mn 28) : à voir sur le site de réflexions libertaires Grand Angle, http://www.grand-angle-libertaire.net/video-dun-debat-entre-patrick-boucheron-et-philippe-corcuff-vers-des-reperes-politiques-par-temps-de-brouillard/

 

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