Croyances religieuses et politiques: tenir à l’écart les absolus!

Á l’occasion de la Semaine de la Pop Philosophie 2007 de Marseille sur les «croyances», un entretien pour le mensuel culturel du Sud-Est «Zibeline» et un article pour «L’Humanité» autour des croyances religieuses et politiques et des cultures populaires, avec en bonus des vidéos des 3 saisons de la grande série «American Crime»… Un avant-goût de Noël...

La Semaine de la Pop Philosophie 2007 (23-28 octobre) de Marseille a été consacrée aux « Croyances » (voir le programme : https://www.semainedelapopphilosophie.fr/tout-le-programme-2017-1). On trouvera ci-après : 1) « Introduire du jeu et du je dans les croyances religieuses et politiques », article paru après cette initiative culturelle dans le quotidien L’Humanité du 31 octobre 2017 ; et 2) « Deleuze, Goodis, Mélenchon », un entretien paru avant l’initiative dans Zibeline.  Mensuel culturel engagé du Sud-Est (http://www.journalzibeline.fr/), n° 111, du 7 octobre au 11 novembre 2017.

 

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I - Introduire du jeu et du je dans les croyances religieuses et politiques

 

Il y a une polyphonie de significations du verbe « croire ». Selon le Dictionnaire historique de la langue française du Robert, elles peuvent être associées à diverses notions, comme celles de confiance, d’engagement et de vérité, mais aussi en un sens plus absolu de foi (« croire en Dieu ») ou d’autres modalités d’adhésion totale. Cette polyphonie sémantique n’incite pourtant pas à récuser nécessairement toute composante de croyance, notamment en matière religieuse ou politique.

J’en tire plutôt une invitation à mettre des grains de sable dans les croyances, à y introduire du jeu (de la distanciation réflexive) et du je (de l’individualisation). Rompre non pas avec toute croyance, mais avec l’enfermement dans des absolus. S’émanciper de la logique où les individus collent aux croyances, afin d’élargir des espaces d’autonomie personnelle. Cela concerne certes les dogmatismes susceptibles d’être portés par des croyances religieuses, mais aussi les dogmatismes affectant des croyances antireligieuses comme des croyances politiques.

Une telle posture redonne de l’actualité à l’agnosticisme dessiné dès l’Antiquité grecque par le démocrate Protagoras, caricaturé par Platon l’antidémocrate en tant que « sophiste ». Protagoras avançait ainsi dans son texte Sur les Dieux : « Touchant les dieux, je ne suis pas en mesure de savoir ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas, pas plus que ce qu’ils sont dans leur aspect. Trop de choses nous empêchent de le savoir : leur invisibilité et la brièveté de la vie humaine. » Ce type d’agnosticisme à la pointe d’ironie met entre parenthèses la question des croyances religieuses en tant que se référant à des absolus échappant à la condition humaine, mais ne les combat pas au nom d’un autre absolu constitué par la non-existence de(s) dieu(x).

On peut mettre en rapport de manière suggestive cette analyse tirée de Protagoras avec un fragment célèbre de ses Discours terrassants : « L’homme est la mesure de toutes choses, pour celles qui sont, de leur existence ; pour celles qui ne sont pas, de leur non-existence. » Si l’on associe les deux extraits, on peut y lire une invitation à laisser de côté les absolus religieux, comme d’autres absolus, dans la construction des cités humaines à visée démocratique, basées sur des conventions humaines, imparfaites, fragiles et révisables.

À l’opposé, ce que le sociologue Pierre Bourdieu a appelé « le fétichisme politique » active une tendance à l’absolu dans l’ordre des croyances politiques, tant du côté de « l’homme providentiel » vis-à-vis de lui-même que de certains de ses partisans les plus enthousiastes. Dans une telle magie politicienne, aussi bien le leader que ses fans collent à ses supposées caractéristiques extraordinaires. Les cas d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière élection présidentielle documentent assez bien ce schéma.

Il ne s’agit pas de prétendre rompre tout lien avec les croyances en politique, car les fils de la confiance et de l’engagement ne sont pas à éliminer si l’on veut éviter un nouvel absolu nihiliste, cette fois. Mais il faudrait mettre à distance l’adhésion, au sens de coller à des personne, des organisations, des programmes... Le sociologue Jacques Ion a proposé l’expression d’« engagement distancié » pour exprimer ce décollement dans l’engagement, mais pas contre l’engagement. Troublons les croyances politiques comme d’autres croyances, laissons les gagner par un trouble agnostique, sans pour autant  les dénigrer !

 

* Article paru dans L’Humanité, 31 octobre 2017, https://www.humanite.fr/comment-concilier-les-croyances-et-lesprit-critique-12-644695, avec également les contributions de Michel Guérin (écrivain et philosophe) et de Catherine Kintzler (philosophe) ; voir aussi les contributions de Floriane Chinsky (rabbin et docteure en sociologie du droit), de Françoise Gaillard (historienne des idées) et de Serge Goldman (neuroscientifique) dans L’Humanité du 2 novembre 2017, https://www.humanite.fr/echos-et-prolongements-de-la-semaine-de-la-pop-philosophie-comment-concilier-les-croyances-et-644822

 

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II - Deleuze, Goodis, Mélenchon

 

Zibeline : Que signifie pour vous ce terme de « pop philosophie » ?

Philippe Corcuff : La notion de Pop philosophie a émergé avec Gilles Deleuze dans les années 1970 et s’est développée dans les années 2000. Il y a deux pôles dans son espace actuel. Tout d’abord, un pôle « postmoderniste », qui mélange dans un grand tout indistinct philosophie, sociologie, littérature, cinéma, séries, chansons, etc. Tout semble se valoir de manière relativiste. Je préfère l’autre pôle, où il s’agit d’établir des dialogues transfrontaliers entre des registres culturels autonomes. C’est ce que j’ai amorcé en 2002 avec La société de verre. Pour une éthique de la fragilité (Armand Colin), où je bâtissais des va-et-vient entre des ressources philosophiques et  sociologiques et des chansons d’Eddy Mitchell, un film de John Woo ou la poésie de Résistance de René Char.

 

Des exemples ?

Dans mon livre Polars, philosophie et critique sociale (Textuel, 2013), je montre comment dans un roman de David Goodis de 1953, La lune dans le caniveau, on trouve une façon originale de nouer la question philosophique du sens de la vie et la question sociologique de la critique sociale, le plan existentiel et les contraintes de la domination de classe. C’est tout particulièrement le cas du personnage principal, William Kerrigan, docker de 35 ans. Cependant Goodis ne le fait pas à la manière d’un philosophe et d’un sociologue, mais dans le registre propre du roman noir. Cela constitue alors une invitation à élargir l’imagination philosophique et sociologique. Aujourd’hui, je m’intéresse à la série American Crime de John Ridley. Dans le jeu de langage propre aux séries, elle pousse à affiner les modèles sociologiques dits intersectionnels, c’est-à-dire qui croisent les différentes formes de domination (dans le cas de la série, les dominations de classe, de genre, de race, l’homophobie, les tensions racisées entre noirs et latinos), ainsi que la place qu’y occupent les individualités singulières.

 

Votre intervention ciblera la question de la croyance. Peut-on ne pas croire ? Quelles sont les questions politiques soulevées par cette thématique ?

Dans Pour une spiritualité sans dieux (Textuel, 2016), je dessine un point de vue agnostique, mettant entre parenthèses la question de Dieu, à distance tant des croyances religieuses que des athéismes militants les plus sectaires. Et je donne à la notion de spiritualité une acception large renvoyant à la quête du sens et des valeurs de l’existence. Ce qui ne passe pas nécessairement par des cadres religieux. C’est ce que je montre au début du livre en m’arrêtant sur des chansons populaires posant la question du sens, de Barbara à Louane, en passant par Alain Souchon.

Ce qui nous ramène à la pop philosophie ! Ce pas de côté vis-à-vis des dogmes, qui travaillent les croyances religieuses comme certaines croyances antireligieuses, ne s’adresse pas seulement aux agnostiques. Il peut intéresser également les croyants et les athées attachés à la tolérance et au questionnement sur soi. Cette notion large de spiritualité n’élimine pas tout composante de croyance, mais l’assouplit, lui donne du jeu, en transformant les dogmes en repères éthiques révisables en chemin, en boussole nous aidant à nous orienter.

Au niveau politique, c’est une invitation à ne pas fétichiser les idées politiques, les programmes et/ou les leaders politiques de manière dogmatique, dans une posture ayant des analogies avec les croyances religieuses. On a besoin de boussoles, pas de certitudes définitives ! Ce n’est pas rompre complètement avec la composante de croyance de l’engagement politique, mais introduire du jeu, de la distance, dans ce que le sociologue Jacques Ion a appelé un « engagement distancié ».

 

Pour rester dans le « pop », vous vous montrez très critique envers le « populisme de gauche » incarné par Jean-Luc Mélenchon. Pourquoi ?

Nous vivons l’effondrement des croyances qui ont structuré la gauche au niveau mondial au cours du XXe siècle : le communisme, la social-démocratie, l’opposition réformistes/révolutionnaires, ou la forme parti. Les amorces de réponse ne sont pourtant guère à la hauteur. Une des tendances transversales qui traverse ces échecs et ces impasses renvoie à des formes de concentration du pouvoir et d’étatisme, en rupture avec les discours démocratiques du camp de l’émancipation. Or les théoriciens Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, qui nourrissent intellectuellement la thématique du « populisme de gauche », valorisent la représentation politique, et donc la verticalité, et le leader dans « la construction du peuple ». Jean-Luc Mélenchon incarne une figure de leader de ce type.

Plutôt que dépasser les rigidités centralistes de la forme parti, cela risque de les accentuer, dans une configuration repeinte en neuf. Le rôle de l’intellectuel critique, dans la gauche radicale, consisterait ici à introduire du jeu par rapport aux croyances politiques, afin de donner des ressources favorisant l’autonomie des individus dans leurs engagements collectifs. Si cela pouvait faciliter au sein des Insoumis la part des « engagements distanciés » par rapport aux engagements dogmatiques, j’en serais heureux. Quant à moi, je préfère rester à l’écart critique, dans une zone de questionnement et d’expérimentation libertaire.

 

* Entretien réalisé par Régis Vlachos et paru dans Zibeline. Mensuel culturel engagé du Sud-Est, n° 111, du 7 octobre au 11 novembre 2017, http://www.journalzibeline.fr/la-pop-2017-cest-du-lourd/, légèrement revu pour Mediapart

 

 

* Une grande série télévisée : American Crime, créée par John Ridley (ABC, 3 saisons, 2015-2017, https://fr.wikipedia.org/wiki/American_Crime_(s%C3%A9rie_t%C3%A9l%C3%A9vis%C3%A9e))

 

American Crime S01 Promo VOSTFR (HD) © Les icônes de Franck.

American Crime Saison 1 (2015, sous-titré en français)

 

American Crime S02 Promo VOSTFR (HD) © Samy Bgs

American Crime Saison 2 (2016, sous-titré en français)

 

- Sur les saisons 1 et 2, voir la philosophe Sandra Laugier, « Nuit blanche, vies noires », Libération, 3 mars 2016, http://www.liberation.fr/debats/2016/03/03/nuit-blanche-vies-noires_1437257

 

American Crime Season 3 Trailer (HD) © televisionpromosdb

American Crime Saison 3 (2017, version en anglais)

 

- Sur la saison 3, voir la philosophe Sandra Laugier, « "American Crime" entre en résistance », Libération, 13 avril 2017, http://www.liberation.fr/debats/2017/04/13/american-crime-entre-en-resistance_1562603

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