Enjeux actuels de l’antiracisme et singularités individuelles

Un entretien sur « les nouveaux antiracistes », le Conseil représentatif des associations Noires, les Indigènes de la République, l’islamophobie, l’antisémitisme, nos individualités tissées de différents fils collectifs…pour la revue de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme).

Cet entretien est paru dans Le Droit de vivre (revue de la LICRA), n° 664, décembre 2016, au sein d’un dossier sur « Les pseudo-antiracistes ». Il avance un point de vue différent de celui majoritaire aujourd’hui à la LICRA qui, comme le titre du dossier l’indique (ainsi que la formulation des questions de l’entretien), est très critique à l’égard de ce que les médias ont appelé « les nouveaux antiracistes » ainsi qu’avec la notion de « postcolonial », tout en récusant la notion d’islamophobie. C’est pourquoi la revue a fait précéder l’entretien de ces quelques lignes signées par son rédacteur en chef, Antoine Spire :

« Engagé à gauche, Philippe Corcuff est ouvert au dialogue avec les "nouveaux antiracistes", mais sans concession sur les dérives sectaires et identitaires. Il défend une position distanciée par rapport à la nôtre. Nous récusons le terme d’"islamophobie", utilisé par les islamistes pour amalgamer tous ceux qui se reconnaissent dans l’islam ; et nous ne considérons pas que la justice est "poreuse vis-à-vis des discriminations racistes". Mais nous pensons qu’il faut entendre une prise de parti comme celle-ci. »

Je remercie la LICRA et la revue Le Droit de vivre pour leur ouverture à la pluralité des analyses en matière d’antiracisme, tout en ne partageant pas les tonalités dominantes de ce dossier.

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« La singularité individuelle,

valeur cardinale de l’antiracisme »

Grand entretien  d’Alain Barbanel avec Philippe Corcuff

Le Droit de vivre : Les « nouveaux antiracistes » se focalisent sur la question postcoloniale, infligeant aux « Blancs » le devoir de repentance et de culpabilité. N’est-ce pas une approche extrémiste, animée par l’esprit de revanche ?

Philippe Corcuff : L’angle postcolonial peut constituer une ressource pour affiner les outils d’analyse nécessaires à l’antiracisme, mais certains usages font dériver de manière manichéenne cet apport postcolonial : quand on veut absolument faire rentrer tout l’antiracisme, manifestement plus polyphonique, dans cette case, on confond, à propos des logiques coloniales, l’identité et l’analogie, qui est aussi une exigence de penser des différences.

DDV : Mais le fait de viser « les Blancs » n’est-il pas justement une dérive raciste ?

Ph. C. : Pas nécessairement. Les usages du substantif « les Blancs » apparaissent ambivalents. Il peut renvoyer à un sens politique visant un rapport social-racial de domination, partageant le monde entre des « Blancs » valorisés et des « non-Blancs » stigmatisés. Cependant, cette notion peut facilement glisser du rapport politique entre des groupes à des caractéristiques raciales supposées des personnes. Ainsi, d’instrument critique de la racialisation, il peut devenir lui-même un opérateur de racialisation.

Ceux que les médias ont appelé « les nouveaux antiracistes » sont traversés par ces usages diversifiés. Il faut donc éviter de les constituer en un seul bloc auquel seraient opposés « les antiracistes classiques ».

DDV : Cette galaxie a-t-elle quand même des points communs avec des discours proches de la gauche radicale fondés sur l’exclusion et l’ultracommunautarisme ?

Ph. C. : Des proximités lexicales plus que des positionnements communs. Un groupe comme le CRAN, Conseil représentatif des associations Noires, combat l’impensé colonial tout en étant ouvert aux convergences antiracistes et, plus largement, émancipatrices, à partir des luttes autonomes des différentes causes, comme au métissage. Également engagé dans le combat contre l’homophobie, Louis-Georges Tin, son président, sait tout particulièrement que le postcolonial comme l’antiracisme en général ne sont pas tout, et qu’il y a des croisements entre différentes formes d’oppression à une même époque et dans la vie d’un même individu.

En revanche, le Parti des Indigènes de la République (PIR), auquel j’ai consacré une longue étude critique, développe une vue plus séparatiste tout en affichant son hostilité au métissage.

DDV : Ces groupes promeuvent le « racisme d’Etat » et l’« antiracisme politique ». C’est une vision dogmatique qui ferme le dialogue…

Ph. C. : Il y a là une part de vérité et un risque manichéen. Des secteurs de l’Etat sont bien poreux vis-à-vis des discriminations racistes, comme la police et la justice ou, à travers l’obsession islamophobe actuelle, des secteurs politiciens de droite, et même de gauche, apparaissent sous « aimantation » de l’extrême droitisation. En revanche, dans d’autres secteurs de l’Etat, par exemple au sein de l’Education nationale, des idéaux antiracistes sont diffusés. L’Etat apparaît donc plus composite et contradictoire vis-à-vis des préjugés racistes.

Par ailleurs, vouloir que le racisme ne soit logé que dans l’Etat est une vue biaisée traditionnelle dans les milieux critiques, qui voudrait que les institutions, les élites et le « haut » soient nécessairement corrompus, le « bas », le « peuple » ou la « société » ne constituant que des récepteurs passifs et ne pouvant pas aussi être des lieux de production des maux contemporains.

Pour ma part, je n’autonomise pas le « haut » ou le « bas » comme générateurs supposés exclusifs du mal. J’insiste plutôt sur la question des relations entre gouvernants et gouvernés.

DDV : On ne peut pas tout résumer à la lutte des classes ! Ces « nouveaux antiracistes » sont prisonniers d’une vision binaire de la société !

Ph. C. : Parler d’« antiracisme politique », en l’opposant à un « antiracisme moral », dans une hiérarchie dominée par le premier, cela permet mal de penser les rapports entre éthique et politique dans les mouvements antiracistes, à la fois leurs articulations et leurs tensions. Et on ne voit pas bien ce qu’aurait à gagner actuellement l’antiracisme à dévaloriser la morale par rapport à la politique. Il me semble que cela renvoie de manière non consciente à un stéréotype genré et viriliste : la politique serait plus « couillue », et la morale plus « féminine » ! Les « nouveaux antiracistes » peuvent ainsi retomber dans des écueils déjà rencontrés au sein des mouvements émancipateurs qui les ont précédés, comme le mouvement ouvrier.

DDV : La lutte contre l’antisémitisme semble souvent absente parmi ces « nouveaux antiracistes ». Or, vous appelez(1) à faire converger les combats contre l’antisémitisme et contre l’« islamophobie », un terme que nous contestons.

Ph. C. : Certains, comme le PIR, ont tendance à minimiser la lutte contre l’antisémitisme aujourd’hui en la renvoyant à un « antiracisme moral » mineur vis-à-vis du prétendu « vrai antiracisme politique ». Plus grave, la mise en circulation par le PIR, en mars 2015, de la notion de « philosémitisme d’Etat » a joué sur des ambiguïtés aux frontières de l’antisémitisme. Car si ce groupe a publiquement affirmé son refus de l’antisémitisme, la notion peut facilement glisser, du fait d’une proximité sémantique, vers la thématique antisémite traditionnelle du « lobby juif ».

DDV : Ce qui montre bien qu’au nom de la concurrence des victimes, il y a des dérapages antisémites. Le dialogue entre l’antiracisme « classique » et ces pseudo antiracistes reste-t-il possible ?

Ph. C. : Oui, à mon avis. Il doit pouvoir y avoir un dialogue critique avec une large part des « nouveaux antiracistes », sans faire pour autant aucune concession aux dérives de groupuscules ambigus comme le PIR ou d’autres.

Ce qui me semble plus inquiétant depuis plusieurs années, c’est la concurrence des antiracismes - et particulièrement entre luttes contre l’antisémitisme et contre l’islamophobie - dans les champs militants et, au-delà, dans la société française.

L’islamophobie, en tant qu’essentialisation négative et stigmatisation discriminatoire des « musulmans », pollue de manière de plus en plus irrespirable les débats publics.

L’antisémitisme, en augmentation, concerne des secteurs plus restreints de la société française, mais est à nouveau entré dans une phase terriblement meurtrière, à la différence de la première.

Contre la réduction des individus identifiés comme « juifs » et comme « musulmans » à des stéréotypes racistes, il s’agit de retrouver des convergences antiracistes à partir des spécificités et de l’autonomie de chacun des combats.

Et ne pas oublier que la singularité individuelle, tissée d’une pluralité de fils et ne pouvant donc pas être réduite à un seul type d’appartenance collective, est une des valeurs cardinales de l’antiracisme.

 

Note :

(1) Dans une tribune de Libération intitulée « Assumer la pluralité de nos identités », 7 septembre 2016, http://www.liberation.fr/debats/2016/09/06/assumer-la-pluralite-de-nos-identites_1486791

 

Bio express

Philippe Corcuff est maître de conférences de science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon.

Il a été chroniqueur à Charlie Hebdo (2001-2004). Il est membre du Conseil Scientifique de l’association altermondialiste Attac et de la Fédération anarchiste.

 

Bibliographie

Philippe Corcuff

« Indigènes de la République, pluralité des dominations et convergences des mouvements sociaux », site Grand Angle, 9 juillet 2015, http://www.grand-angle-libertaire.net/indigenes-de-la-republique-pluralite-des-dominations-et-convergences-des-mouvements-sociaux-philippe-corcuff/

 

Aux Editions Textuel :

- Mes années Charlie et après ? (2015)

- Pour une spiritualité sans dieux (2016)

 

- Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, 2014

A l’heure où les populismes se développent en Europe et outre-Atlantique, il est urgent de marquer une pause. Dans cet essai l’auteur, tout en analysant les symptômes avec la montée du FN, la xénophobie, l’homophobie…, révèle les pièges qui sont en train de se refermer sur nous.

« Sur fond de brouillard intellectuel à gauche, écrit-il, une rebellitude est en train d’infecter insidieusement la critique sociale ». Comment échapper à ce climat nauséabond et retrouver ses repères dans une période qui rappelle, à maints égards, les heures les plus sombres de notre histoire ?

Alain Barbanel

 

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