Mélancolie : une radicalité de l’imperfection ?

 « MÉLANCOLIE : C’est le sentiment habituel de notre imperfection » (Encyclopédie, 1765) On a l’habitude d’associer la mélancolie à la maladie et à la dépression. L’étymologie latine du mot nous oriente dans cette direction « bile noire, humeur noire ». La piste lancée par l’Encyclopédie des Lumières du XVIIIe siècle brouille toutefois cette mise en ordre étymologique.

 

« MÉLANCOLIE : C’est le sentiment habituel de notre imperfection » (Encyclopédie, 1765)

 

On a l’habitude d’associer la mélancolie à la maladie et à la dépression. L’étymologie latine du mot nous oriente dans cette direction « bile noire, humeur noire ». La piste lancée par l’Encyclopédie des Lumières du XVIIIe siècle brouille toutefois cette mise en ordre étymologique.

 

De Spinoza à l’Encyclopédie

 

Certes, de grands penseurs comme Spinoza ont nourri la noirceur étymologique de la mélancolie. Spinoza écrit ainsi dans son Éthique :

 

« Par Joie j’entendrai donc, par la suite, une passion par laquelle l’Ame passe à une perfection plus grande. Par Tristesse, une passion par laquelle elle passe à une perfection moindre. J’appelle, en outre, l’affection de la Joie, rapportée à la fois à l’Ame et au corps, Chatouillement ou Gaieté ; celle de la Tristesse, Douleur ou Mélancolie. » (1)

 

En tant que passion triste, amenuisant la puissance d’agir, la mélancolie porterait donc à une imperfection désagrégative. Elle constituerait pour le polisseur de verres d’Amsterdam quelque chose de négatif.

 

Mais il n’est pas sûr que la reprise par l’Encyclopédie du thème de l’imperfection ne condamne aussi nettement ce type de rapport au monde. Dans ce cas, l’imparfait n’a pas nécessairement de coloration unilatéralement négative. Ce sentiment « habituel » ne pointe-t-il pas une fragilité ordinaire qui nourrit aussi bien nos peines que nos bonheurs ? N’y a-t-il pas dans ce sentiment le plus quotidien une part de la vérité, prosaïque et à chaque fois socio-historiquement située, de nos êtres, qui entre en tension avec les idéaux de perfection souvent proclamés par la philosophie ? La visée même de perfectionnement ne nous conduit-elle pas à récuser l’ambition inhumaine de la perfection, pour en faire simplement un horizon, vis-à-vis duquel serait toujours maintenu un écart ?

 

Ne doit-on pas même aller plus loin dans l’assouplissement de la tyrannie de la perfection, en reconnaissant plus franchement les joies nées de l’imperfection ? C’est ce que tente magistralement Antonia Birnbaum dans sa lecture de l’héroïsme chez Nietzsche (2). Elle explore ainsi « les vertus héroïques du défaut », dans un effort pour s’affranchir de « l’emprise de l’absolu ». Dans cette figure de « l’héroïsme quotidien », la fragilité devient une matière première humaine, et non pas seulement une erreur à corriger. Et de nouvelles ressources sont invitées à se développer afin de « savoir se tenir dans l’incertitude ».

 

Le roman noir de nos existences

 

Les basculements incessants entre éclats d’optimisme et pessimisme au long cours, comme les ballades dans les zones grisées de nos vies, sont également explorés par la grande tradition américaine du roman noir. Les fragilités humaines y apparaissent ambivalentes : traces de notre belle humanité tâtonnante et signes de nos déchéances, voire de nos abjections. Le jugement sonnant et trébuchant porté par le marteau de la perfection se déplace en compréhension hésitante de la pluralité. Le relativisme du « tout se vaut » n’est cependant pas nécessairement au rendez-vous, tant l’(anti-)héros, détective ou policier, se présente souvent comme un équilibriste de l’éthique, n’ayant pas abandonné tout repère moral. Parfois, le plus contradictoire, du point de vue des catégories en noir et blanc, se côtoie au sein d’un même personnage. C’est le cas de Bank, le flic de Craig Holden dans Les quatre coins de la nuit. Sauvant courageusement des vies au péril de la sienne, il révèle aussi des recoins troubles (la tentation pédophile). En parlant de lui, le narrateur note :

 

« je repense à ce qui fait les héros – les failles, les faiblesses contre lesquelles ils doivent lutter, les abîmes de rage, de doute et de honte qu’ils portent en eux et qu’ils doivent coûte que coûte combler. » (3)

 

Le héros n’apparaît plus d’un seul tenant, mais se dessine compliqué, composite, ambigu. La boussole éthique continue pourtant à le tarauder. Car est identifiée une lutte intérieure contre ses propres « failles » et « abîmes ». Là on retrouve quelque chose comme un héros, un héros, dans sa faiblesse, peut-être plus fort, paradoxalement, que « le super-héros » des comics d’antan. L’évidence du bien et de la morale ne lui est pas donnée d’avance comme un bloc. Il est tiraillé par d’autres forces, il est travaillé par des incertitudes. Il doute. Sa puissance ne se déploie pas automatiquement sans résistance autre que celle des « méchants » extérieurs.

 

« J'suis pas fier quand je me rase, j'me vois souvent

Comme un étranger moche...dehors...dedans »,

chante aussi Eddy Mitchell dans « Les tuniques bleues et les indiens » (1996).

 

Pour qu’une force morale émerge, il faudrait reconnaître les faiblesses, pas les nier, afin de livrer un combat héroïque contre soi-même, contre le mal en soi, plus profondément contre ses doutes mêmes quant à ce qu’est le bien et le mal en situation. D’une certaine manière, c’est plus difficile, c’est plus héroïque, c’est plus humain. Cela ne relève pas de la perfection, peut-être d’un mouvement infini de perfectionnement. On a quitté les terres pures de la blancheur du chevalier sans peur et sans reproches des manichéismes religieux, moralisateurs et politiques, pour affronter un héroïsme plus rugueux, plus périlleux, plus risqué. L’héroïsme est fragilisé, donc humanisé, dé-divinisé, laïcisé.

 

Mélancolies chansonnées

 

La chanson se présente ainsi comme un autre site intéressant d’interrogation quant au « sentiment habituel de notre imperfection ». Elle peut pointer des fêlures conjoncturelles, mais aussi plus structurelles. C’est le cas d’« Évidemment » (1987) de Michel Berger, chantée par France Gall. On peut certes l’interpréter comme la réaction à la mort d’un ami, Daniel Balavoine. Mais on peut aussi y lire une portée ontologique :

 

« Évidemment, évidemment

on rit encore

pour des bêtises

comme des enfants

mais pas comme avant ».

 

Berger passe de l’insouciance associée à l’enfance à une vie d’adulte davantage corrodée par l’inquiétude. L’insouciance enfantine pourrait toutefois continuer à clignoter, en nous et entre nous, comme un sapin de Noël, « mais pas comme avant ». Berger saisit une déchirure de l’être, une entaille dans l’être. Comme une irréversibilité du temps qui passe, avec tous ceux qui nous ont quitté, définitivement. « Mais pas comme avant »

 

L’imperfection mélancolique peut intervenir autrement dans notre rapport à l’histoire, en bousculant les successions trop linéaires et lisses entre passé, présent et avenir. Les échecs passés n’y seraient pas inéluctables. Il y aurait bien des défaillances, dans nos existences bringuebalantes, mais non exemptes de trouées ensoleillées. Dans « Deauville sans Trintignant » (2002), Vincent Delerm invente un dispositif original pour ce faire. Il nous entraîne d’abord dans une douce musique nostalgique qui n’a pas l’air d’y toucher :

 

« C’est un peu décevant

Deauville sans Trintignant ».

 

Pour nous faire sentir au final le fil ténu séparant le tragi-comique et le tragique, banalement :

 

« Elle a raté son dimanche

Á Deauville sur les planches

Il a raté sa vie

Á Deauville sous la pluie ».

 

Mais le tragique a, en chemin, rencontré le souvenir de l’utopique et même son éventuelle actualité. Il ne constitue pas tout à fait le point final. Entre-temps, la voix de Jean-Louis Trintignant dans Un homme et une femme, le film de Claude Lelouch (1966), a surgi du passé pour exprimer des possibilités nouvelles d’amour. Elle remonte ainsi le cours d’un temps qu’on croyait révolu, comme un vieux souvenir encore sensible qui reste pourtant à advenir. N’est-ce pas la voix de l’aventure amoureuse et de ses attentes démesurées ? Le regret ne nous tourne pas exclusivement vers le passé, il est aussi susceptible de nous fournir des ressources pour affronter l’avenir en préservant une lueur utopique. L’utopie amoureuse déçue peut être relancée dans l’avenir, malgré la fin provisoirement tragique de cette histoire singulière.

 

On trouve là des correspondances avec la philosophie mélancolique de l’histoire esquissée par Walter Benjamin dans ses thèses Sur le concept d’histoire (1940), peu de temps avant de se suicider à la frontière franco-espagnole, devant la progression du nazisme. « Á chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer », lance-t-il au carrefour d’un messianisme juif laïcisé et d’un marxisme hétérodoxe (4). Et de parler du « don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance » (5), à la manière de la voix de Trintignant dans la chanson de Delerm…Fragiles, écorchés de mille blessures plus ou moins secrètes, certes, mais prêts à rebondir vers le futur grâce au tremplin mélancolique d’un passé inabouti qui n’a pas dit son dernier mot.

 

Une politique radicalement mélancolique ?

 

Walter Benjamin entrevoit donc la figure politique d’une radicalité mélancolique. Mais comment radicalité pourrait aller de pair avec « imperfection ». Il faut se défaire de l’assimilation hâtive entre radicalité et manichéisme de la certitude, que des adversaires de la radicalité - comme Alain Finkielkraut (6) - ou certains de ses partisans - par exemple, ceux qui se nomment « critique radicale des médias » (7) - mettent en avant. Pour Marx, « Être radical, c’est saisir les choses à la racine, mais la racine pour l’homme, c’est l’homme lui-même » (8). Or l’homme se présente comme un nœud de problèmes et d’interrogations. Les « racines » ne sont-elles pas alors emmêlées ? La fragilité et l’incertitude n’en sont-elles pas constitutives ? La rappeuse Keny Arkana souligne d’ailleurs que la dévalorisation de la fragilité est bien plutôt du côté des ordres oppressifs (dans « Les chemins du retour », 2008) :

 

« La machine nous a appris à ne pas sourire dans la rue

Á ne pas voir le pauvre qui crève en demandant de l’aide

Elle nous a enseigné que l’amour était une faiblesse

Tout comme les larmes, les faiblesses

N’ont pas de place dans leur système ».

 

Loin des gardes rouges d’antan et de leur Petit livre rouge agité dogmatiquement, les héritiers hérétiques de Marx n’ont aujourd’hui qu’une double assurance : l’injustice irrémédiable du capitalisme et la possibilité d’autres mondes. Olivier Besancenot ne réclame-t-il pas pour sa génération politique, après les échecs et les impasses totalitaires du XXe siècle, « un droit au doute » ? Des petits cailloux rouges et noirs afin d’assumer autrement, mélancoliquement et radicalement, « le sentiment habituel de notre imperfection » (9).

 

 

* Notes et bibliographie :

 

 

(1) Baruch Spinoza, Éthique (écrit entre 1663 et 1675, pub. posthume en 1677), trad. franç., Paris, Flammarion/GF, 1965, 3ème partie, prop. X, scolie, p.146.

 

(2) Antonia Birnbaum, Nietzsche. Les aventures de l’héroïsme, Paris, Payot, 2000.

 

(3) Craig Holden, Les quatre coins de la nuit (Four Corners of Night ; 1e éd. américaine : 1999), trad. franç., Paris, Rivages/Noir poche, 2002, p.452.

 

(4) Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire (1940), thèse VI, repris dans Œuvres III, trad. franç., Paris, Gallimard, collection « Folio-Essais », 2000, p.431.

 

(5) Ibid.

 

(6) Voir notamment Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Paris, Ellipses/École Polytechnique, 2005.

 

(7) Pour une critique plus développée à partir d’un cas concret, voir Philippe Corcuff, « De quelques problèmes des nouvelles radicalités en général et de PLPL en particulier », Le Passant Ordinaire, n°36, septembre-octobre 2001, http://www.passant-ordinaire.com/revue/36-272.asp.

 

(8) Karl Marx, « Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel » (1e éd. :1844), repris dans Œuvres III, édition établie par Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », 1982, p.390.

 

(9) Pour un prolongement, voir Philippe Corcuff, La société de verre. Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, 2002.

 

 

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