Quelle place pour la critique sociale dans nos démocraties?

Un texte en prélude à un débat avec la philosophe Myriam Revault d'Allonnes dans le cadre du Forum de Rennes 2013 du journal Libération, le samedi 30 mars 2013 de 16h30 à 18h...

Un texte en prélude à un débat avec la philosophe Myriam Revault d'Allonnes dans le cadre du Forum de Rennes 2013 du journal Libération, le samedi 30 mars 2013 de 16h30 à 18h...


Forum de Rennes - Philippe Corcuff, maître de conférences de science politique à l'IEP de Lyon, en appelle à une gauche libertaire pour réinventer l'intellectualité démocratique. Texte paru sur liberation.fr, le vendredi 15 mars 2013

 

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La critique sociale renvoie à des outils de décryptage de ce qui apparaît négatif dans les sociétés (inégalités, dominations, etc.). Cette mise en cause s’appuie plus ou moins sur l’intuition d’un positif. Depuis les Lumières du XVIIIe siècle, on a souvent donné le nom d’émancipation à ce positif.

 

Aujourd’hui, on pourrait caractériser l’émancipation comme une sortie des dominations dans la construction d’une autonomie individuelle et collective. Cette perspective suppose souvent le concours actif de ceux qui sont soumis aux contraintes oppressives, c’est-à-dire une auto-émancipation.

 

Exigence d’une critique sociale émancipatrice

 

La démocratie, comme idéal politique d’autogouvernement des personnes et des sociétés, a des accointances particulières avec l’auto-émancipation et avec la critique sociale. Avec l’auto-émancipation, car justement la visée citoyenne d’autogouvernement en constitue une des figures majeures. Avec la critique sociale, car nous ne vivons pas aujourd’hui en démocratie mais dans des régimes représentatifs professionnalisés à idéaux démocratiques, qui requièrent alors des regards critiques.

 

Si, historiquement en France, les gauches ont porté haut l’exigence de critique sociale émancipatrice, leur état actuel de délabrement intellectuel les a considérablement affaiblies sur ce plan. En premier lieu, la gauche hollandaise a noyé l’émancipation dans le fade brouet social-libéral, qui tend à la paralyser. Ainsi elle a presque déserté la critique du capitalisme.

 

Or, le capitalisme, en tant qu’il associe l’exploitation du travail humain et de la nature à une expansion de la marchandisation du monde dans la quête d’un profit à court terme, constitue encore un des obstacles principaux à une avancée significative de l’autogouvernement individuel et collectif. D’autre part, la technocratisation de la gauche de gouvernement, via le découpage des problèmes en rondelles dites « techniques » sur lesquelles se penchent des experts, tend à désamorcer toute vue critique globale.

 

Une conception tutélaire de la politique

 

Les gauches de la gauche ne sont pas en reste. On doit tout d’abord noter un risque de technocratisation souterraine, à travers la place prise par la contre-expertise vis-à-vis des projets officiels et le rétrécissement corrélatif de l’appel aux pensées globalisatrices. Par ailleurs, certains schémas critiques ont été simplifiés jusqu’à frôler le manichéisme.

 

C’est ce que je nomme « la pensée Monde diplo’ » tournant autour de trois axes :

1) « défendons le bon État contre le méchant marché »

2) « c’est la faute aux médias »

3) « haro sur l’individualisme ». Et, de plus en plus, on entend un « revenons à la bienfaisante nation contre le mauvais monde », relayé au gouvernement par les gesticulations franchouillardes d’Arnaud Montebourg.

 

On observe aussi une tendance largement transversale au sein des gauches, du PS à Lutte ouvrière, en passant par le Front de gauche, qui enraye la critique sociale émancipatrice. Il s’agit d’une conception tutélaire de la politique, via la prédominance des professionnels de la politique, d’une avant-garde « révolutionnaire » ou des critiques « intelligents » des médias « aliénant les masses », qui nous entraîne subrepticement du verbe pronominal s’émanciper (au sens de l’auto-émancipation) au verbe transitif émanciper (comme on émancipait les esclaves).

 

Comment tenter de sortir de ces évolutions infernales ? Réinventer une gauche libertaire et pragmatique, afin de redéployer, dans des pratiques politiques renouvelées, l’idéal d’autogouvernement. Revivifier une intellectualité démocratique, dans la fabrication de repères critiques et émancipateurs au sein d’espaces de confrontation entre mouvements sociaux, expériences alternatives, organisations politiques, intellectuels professionnels, artistes subversifs et citoyens ordinaires. L’époque est passionnante de ce point de vue, même s’il semble parfois que nous sommes au bord du vide…

 

 

Derniers ouvrages parus : Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs (La Découverte, 2012), Marx XXIe siècle. Textes commentés (Textuel, 2012) et La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? (Textuel, 2012).

 

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Samedi 30 mars 2013, 16h30-18h : dans le cadre du Forum Libération Rennes 2013 (29-30 mars), débat entre Philippe Corcuff et Myriam Revault d'Allonnes sur "Quelle place pour la critique sociale dans nos démocraties?", Théâtre National de Bretagne ou Les Champs libres (lieu déterminé le mardi 26 mars sur le site du TNB, http://www.t-n-b.fr/fr/fiche.php , sur lequel l'inscription est nécessaire)

 

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