Adieu au PS : les sociaux-cons sont plus que jamais là !

Après le krach électoral des municipales et la poursuite de l’enlisement dans un néolibéralisme sécuritaire avec la nomination de Manuel Valls comme Premier Sinistre, la republication d’un texte de Charlie Hebdo (« Les sociaux-cons », novembre 2001) et d’un autre du Monde (« L’adieu au PS », juillet 2003), qui ont gardé, malheureusement, une certaine actualité…

Au-delà des insertions inévitables de ces deux articles dans leur contexte immédiat, il me semble qu’ils nous parlent encore de nos problèmes. L’histoire connaît des inerties et les prises de consciences individuelles des décalages. Je signalerai seulement que je me suis nettement déplacé par rapport 2001-2003 sur un point principal : je ne crois plus à la portée globalement émancipatrice des stratégies partisanes (à l’époque j’étais engagé à la LCR) ayant au moins une jambe (comme dans le cas de la LCR, puis du NPA) engagée dans les logiques électoralistes de nos régimes représentatifs professionnalisés à idéaux démocratiques, qui ne méritent guère le beau nom de démocratie et qui tendent le plus fréquemment à fourvoyer les bonnes intentions transformatrices passant par elles. Par ailleurs, un mouvement altermondialiste moins dynamique et la montée de nationalismes et de xénophobies en Europe rendent le paysage politico-intellectuel plus mélancolique. Restent à (ré-)inventer un anarchisme pragmatique et une cosmopolitique populaire…ce qui n’est pas, non plus, de la tarte ! Ces deux textes ont été ensuite republiés dans le recueil Prises de tête pour un autre monde. Chroniques, par Philippe Corcuff, dessins de Charb (Paris, éditions Textuel, collection « La Discorde », 2004).

 

LES SOCIAUX-CONS

 

“Ce qu’on demande, en effet, au parti républicain, c’est d’abandonner cette politique d’espérance, cette politique d’humanité; c’est de substituer à cet idéalisme révolutionnaire, considéré comme une chimère creuse et surannée, ce qu’on appelle le réalisme nouveau et qui ne serait que la consécration indéfinie du droit de la force...Fatalité de la guerre et de la haine, fatalité des races, fatalité des servitudes économiques, fatalité du crime et des répressions sauvages...”

Jean Jaurès, discours à la Chambre des Députés, 18 novembre 1908

 

Ah, Jaurès, ça avait du souffle! La parole terne et mielleuse des Hollande et autres Guigou ne supporte pas la comparaison. Pourtant, dans l’indifférence générale, l’improbable “Fondation Jean-Jaurès” (comment le Parking Social-libéral actuel peut-il usurper un tel nom ?) a osé récemment publier un livre collectif intitulé L’idée socialiste aujourd’hui (Plon, 2001) ! Même en s’y mettant à plusieurs, “ça l’fait pas”. Certes, dans l’après-1971, les Colette Audry, Jean Poperen, Didier Motchane, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Joxe ou Michel Rocard ferraillaient dans des revues théoriques à coups de concepts.

 

Vous avez dit “concepts” ? Ce n’est plus inclus dans les plans marketing des conseillers en communication de Pierre Moscovici, Ségolène Royal ou Julien Dray. De toute façon, les souvenirs d’étudiants de ces quadras se sont perdus dans les couloirs des Palais officiels : l’embonpoint mental, ça donne des trous de mémoire. Á la fin des années 1970, j’étais un jeune militant enthousiaste et vaguement idiot (j’ai des séquelles) du “Parti d’Epinay”, celui qui donnait un sens nouveau à “la vieille maison” gardée par Léon Blum en 1920. Cette “vieille maison”, malgré quelques saloperies en Algérie et ailleurs, avait su maintenir un horizon anticapitaliste dans le ferme refus de l’autoritarisme bolchevique et du totalitarisme stalinien. Et puis, dans les années 1980, un vieux politicien retors, qui avait notamment été soutenu par des neuneus comme moi, a contribué à nous mener jusqu’au bord du vide intellectuel et politique. Aujourd’hui, la poignée d’anciens trotskistes policés qui a pris le relais se contente d’habiller cette vacuité d’une molle rhétorique “de gauche”. Dans ce climat, Arnaud Montebourg est un des rares (1) à sauver l’honneur de “la vieille maison”.

 

Les sociaux-cons, ce ne sont pas les centaines de milliers de militants et de sympathisants qui attendent quelque chose de “leur” parti, et qui sont fréquemment déçus par la bouillie qu’on leur sert, lorgnant avec envie du côté d’ATTAC. Non, les sociaux-cons, ce sont tous ces professionnels de la politique et ces technocrates, les yeux rivés sur les sondages et le CAC 40, qui croient jouer sur du velours en flattant les attachements affectifs et identitaires du “peuple de gauche”. Les sociaux-cons, ce sont aussi nombre de ces petits potentats locaux qui donnent leur puissance aux “éléphants” nationaux et cadenassent le jeu politique dans le but d’améliorer leurs médiocres “positions” dans la grosse machine électorale “socialiste”. Et des énarques aux notables, les z’élites roses naviguent entre bonne conscience rassurante, lieux communs vite assimilés, plans de carrière mûrement réfléchis et cynisme en comité restreint.

 

Maintenant que “les socialistes” officiels sont presque morts (intellectuellement, s’entend, électoralement : on s’en fout), on va enfin pouvoir réfléchir à quelque chose comme le socialisme démocratique, c’est-à-dire à des alternatives au capitalisme. Jaurès : à l’attaque!

 

Charlie Hebdo, n°493, 28 novembre 2001

 

Note :

(1) A l’époque, je saluais sa pugnacité face au Jacques Chirac des “affaires”, mais depuis il a été largement rattrapé par le pouvoir qu’il croyait pouvoir changer (Ph. C., avril 2014).

 

L’ADIEU AU PS

 

J’ai été militant du Parti socialiste de 1977 à 1992 (1). Le congrès de Dijon de mai 2003 a clos une période : celle de la possibilité de faire du PS un parti de changement social. Certes, les socialistes français, comme la plupart de leurs homologues européens, ont quitté depuis longtemps les rivages sociaux-démocrates pour s’installer dans le port du social-libéralisme. Mais, aujourd’hui, les espoirs internes d’un nouvel Epinay apparaissent clairement vains. Le marketing (quelques femmes-jeunes-associatifs issus de l’immigration) a remplacé la rénovation des pratiques politiques. Une rhétorique tautologique (“Nous sommes de gauche puisque nous sommes la gauche”) a remplacé le projet de société. Le vide politique et intellectuel d’un François Hollande a remplacé la réflexion sur les défis du XXIe siècle.

 

Deux forces critiques s’étaient pourtant manifestées après le désastreux 21 avril. Le Nouveau Parti Socialiste d’Arnaud Montebourg pointait la nécessité d’une transformation démocratique tant du fonctionnement du parti que de son projet. Le Nouveau Monde d’Henri Emmanuelli s’opposait à la dérive libérale en mettant l’accent sur la question sociale. Malgré leurs limites, ces courants contestataires exprimaient la fragile possibilité d’un sursaut intérieur. Ils se sont heurtés à une organisation verrouillée par un appareil et rongée par le clientélisme des grands et petits notables. Maintenant que l’échec est là, les voilà au pied du mur : accepteront-ils de devenir les énièmes cautions du principal obstacle à l’émergence d’une autre politique ? Je crains que la très grande majorité ne réponde «oui» en pratique, du fait du poids conjugué du patriotisme de parti, des auto-illusions générées par le combat interne et des logiques de carrière. Et si la gauche a maintenant à faire ses adieux au PS, c’est à l’immense gauche de l’extérieur de s’y atteler.

 

Cette gauche de l’extérieur, ce sont les forces réactivées du mouvement syndical et des nouveaux mouvements sociaux, qui trouvent de nouvelles perspectives internationales avec la protestation altermondialiste. Si les services publics sont apparus à la pointe du combat contre l’insécurité sociale en ce printemps 2003, c’est aussi, comme en 1995, en solidarité avec le secteur privé et les précaires encore davantage menacés par le rouleau compresseur lancé contre les garanties collectives de l’autonomie individuelle. Et puis, il y a tous ceux pour qui le vote a perdu son sens, sous le double effet des déceptions politiques successives et des progrès de l’individualisme.

 

Bien sûr, le PS garde encore des militants et des électeurs. Si certains continuent ainsi à adhérer, c’est souvent moins au contenu d’une politique qu’à une posture identitaire. Sur la pente individualiste, qui conduit beaucoup d’autres à se désintéresser totalement des jeux politiques, des personnes peuvent puiser dans cette adhésion des coordonnées identitaires principalement pour elles-mêmes (du type “Je suis de gauche, donc différent des corrompus de droite”).

 

Par contre, du côté des politiques menées, on demeure dans l’orbite du “pas très différent” de la droite. En dehors de la matraque sécuritaire, qui entretient dangereusement une ethnicisation des rapports sociaux, la politique économique et sociale de Raffarin ressemble moins à l’ultra-libéralisme de Thatcher et Reagan qu’au social-libéralisme de Mitterrand, Jospin et Blair. La stratégie de coucou du PS dans les mobilisations sur les retraites (planquer ses œufs politiciens dans le nid de la contestation sociale) ne doit pas nous faire oublier qu’il avait dans ses cartons des projets similaires. D’ailleurs, tant dans les grèves des services publics que dans le mouvement altermondialiste, ses tentatives électoralistes de récupération n’ont guère été audibles.

 

Et pourtant nous sommes face à des enjeux politiques et intellectuels de taille. Pierre Rosanvallon a raison sur le diagnostic : “Tout le projet d’émancipation est à refonder”(Le Monde du 16 mai 2003). Mais les tenants de l’ex-Fondation Saint-Simon ont le culot d’utiliser le beau mot d’“émancipation” pour donner une couleur attrayante à l’éternisation de “la démocratie de marché”. Or, si l’émancipation républicaine comme l’émancipation socialiste connaissent aujourd’hui un épuisement relatif, ce n’est pas avec un en deçà (l’abandon de fait de l’émancipation pour se noyer dans le bouillon marchand) qu’on pourra inventer un nouveau projet de civilisation. On aura besoin de ressources républicaines et socialistes, même si elles ne seront pas suffisantes.

 

En nommant fallacieusement “réformisme” la démission sociale-libérale, Rosanvallon abandonne ce qui constituait l’aiguillon utopique de la tradition socialiste : l’horizon d’une société post-capitaliste. Chez Jaurès, la dynamique des réformes se nourrissait de la possibilité d’une autre société. Sans cet horizon, on risque de ne plus vraiment réformer.

 

L’anticapitalisme apparaît donc toujours comme un point de passage obligé d’une nouvelle politique d’émancipation, car le capitalisme est toujours là, injuste et oppresseur. Mais l’anticapitalisme ne peut plus être le cœur exclusif d’une démarche émancipatrice. Ni la question individualiste, ni la question écologiste, ni la question féministe ne trouveront un traitement pertinent dans le seul cadre anticapitaliste. Il s’agit, plus radicalement, d’inventer une politique de la pluralité qui associe, dans un esprit post-capitaliste, les aspirations de l’individualité et les protections de la solidarité collective, l’humeur anti-institutionnelle des nouvelles générations contestataires et leur défense de la sécurité sociale. Une social-démocratie libertaire en quelque sorte.

 

Ce renouveau de l’émancipation apparaît déjà en germe dans les luttes actuelles. Mais il doit aussi pouvoir trouver des cristallisations dans l’espace politique, tout en garantissant scrupuleusement l’indépendance et la critique réciproque des mouvements sociaux et des partis. La politique partisane n’est certes pas le principal, mais le 21 avril 2002 a montré qu’on aurait tort de négliger cette composante. La campagne présidentielle d’Olivier Besancenot a commencé à travailler dans le sens de l’émergence d’une nouvelle gauche radicale et plurielle. Par contre, les appels prématurés à la constitution de réseaux anti-libéraux allant du PS à «l’extrême-gauche», malgré les bonnes intentions unitaires et rénovatrices de leurs initiateurs, risquent simplement de servir à rabattre les électeurs et les militants critiques vers un PS hégémonique, en tuant dans l’œuf la gauche radicale naissante, comme cela a déjà été fait pour les Verts. Envisager des alliances politiques larges incluant d’une façon ou d’une autre les socialistes, avec d’éventuelles dimensions électorales, n’aura pas de sens tant que la nouvelle gauche radicale ne stabilisera pas un fort écho dans les luttes sociales et une audience électorale suffisante pour peser significativement sur les choix politiques.

 

Á court et moyen terme, l’adieu au PS et la priorité donnée à la construction de la gauche radicale constituent les deux faces stratégiques d’un même projet politique de sortie de l’impasse.

 

Le Monde, vendredi 4 juillet 2003 [accès abonnés ou payant sur le site du Monde]

 

Note :

(1) J’ai adhéré au Mouvement de la Jeunesse Socialiste dans mon lycée à Bordeaux en septembre 1976, au PS proprement dit en 1977 et je l’ai quitté fin 1992.

 

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