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Billet de blog 19 févr. 2010

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Mélancolie de Miossec : des intimités bringuebalantes à une politique radicale

Á la suite de la mort de Daniel Bensaïd, j'ai écouté en boucle une chanson du dernier album de Miossec : «Seul ce que j'ai perdu (m'appartient à jamais)». Les chansonnettes nous prennent par surprise : sans rapport direct entre le contenu du texte et l'événement qui m'affectait, sa tonalité mélancolique s'accrochait à mes états d'âme du moment, m'emportant dans un périple poétique, philosophique et politique...

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Á la suite de la mort de Daniel Bensaïd, j'ai écouté en boucle une chanson du dernier album de Miossec : «Seul ce que j'ai perdu (m'appartient à jamais)». Les chansonnettes nous prennent par surprise : sans rapport direct entre le contenu du texte et l'événement qui m'affectait, sa tonalité mélancolique s'accrochait à mes états d'âme du moment, m'emportant dans un périple poétique, philosophique et politique...

Dans l'album Finistériens (2009), Miossec nous entraîne ainsi avec son premier titre, « Seul ce que j'ai perdu (m'appartient à jamais) », dans une mélancolie de la perte. Cette chanson résonne comme en écho à des écorchures singulières. Des expériences à chaque fois uniques mais aux éclats analogiques. Une telle exploration des méandres de nos intimités pourrait nous dire des choses sur la politique. Comme un oxygène poétique larguant les amarres des langues de bois et des langues de vent consacrées comme « politiques » : du nauséabond débat sur l'identité nationale aux crocs-en-jambe de Sarkozy/Villepin, de l'improbable moralisation du capitalisme par Obama/Sarkozy à son improbable chlorophyllisation par Borloo/Cohn-Bendit ...

Après les ruptures comme après la mort, le passé de nos émerveillements ne s'éteint pas nécessairement : « Que les minutes et les secondes/passées entre mes bras/Tu ne pourras jamais me les voler ». Amours, amitiés, éblouissements esthétiques ou intellectuels, émotions politiques..., le mouvement s'accompagne de pertes, les pertes nous emplissent de plénitudes encore actives : « Seul ce que j'ai perdu/M'appartient à jamais/On n'efface pas ce qu'on a adoré ». L'éloignement peut alors constituer une fidélité : « Car aujourd'hui je vais m'enfuir/En te gardant à tout jamais ». Dans le ton bravache (« Tu ne pourras jamais l'arracher »), il y a certes une tentation nostalgique flirtant avec la rancœur, sans pour autant noyer nos faiblesses dans ses eaux acides. Le passé, le présent et l'avenir se télescopent, en dehors des successions sagement lisses de ce que Walter Benjamin critiquait, dans ses thèses Sur le concept d'histoire (1940), comme « un temps homogène et vide »[1].

Les passages du temps, voire les désillusions, ne brisent pas inéluctablement les enchantements d'hier, mais leur donnent parfois une autre place dans nos topographies personnelles : « L'image reste toujours collée au mur/Même si le mur s'est effondré/Le lierre gardera à jamais/nos murmures ». Jacques Rancière notait un jour que « si l'on vit de promesses, on vit aussi, heureusement, de leur déception »[2]. Le « heureusement » nous retient par la manche, d'une autre façon que les vers de Miossec, pour que nos épreuves ne s'abîment dans la corrosion de l'amertume.

Les tensions tramant nos fragilités ne renvoient pas qu'à des discordances temporelles, mais également à des déséquilibres dynamiques au cœur de nos désirs : entre stabilités protectrices et instabilités navigatrices, familiarités et découvertes, repères et attrait de l'inaccessible. Se décrocher, s'accrocher... Les souvenirs continuent à nous attacher d'une certaine manière, « comme on s'accroche au comptoir », alors que nous cherchons à nous envoler vers d'autres cieux : « Es-ce que l'on devient un peu trop fou/Quand on ne s'accroche/plus trop à rien/Est-ce que ça vous fait un bien fou/De faire du vélo sans les mains ». Pesanteur ou apesanteur ? L'une ne va peut-être pas sans l'autre, avec hésitations, chocs, aveuglements réciproques.

La matière intime pétrie par les mots de Miossec est susceptible de connaître des interférences avec la matière collective travaillée par la philosophie politique. Ainsi notre pensée politique peut avoir besoin d'un éclairage affiné des sinuosités temporelles, afin de sortir de l'enfermement néolibéral dans un présent perpétuel nous offrant au mieux le miroitement de jouissances exclusivement immédiates. S'émanciper du « présentisme »[3], mais sans fétichiser des passés mythologiques, parfois meurtriers, contrairement à la nostalgie post-maoïste d'un Alain Badiou. Tout en récusant la fuite en avant dans un avenir absolutisé en lieu paradisiaque. Après les déconvenues historiques des croyances dans un Progrès à majuscule supposé inéluctablement bénéfique, c'est la moindre des prudences.

Visionnaire quant à ces deux écueils, Maurice Merleau-Ponty écrivait, dans Les aventures de la dialectique (1955), que « les tares du capitalisme restent des tares, mais la critique qui les dénonce doit être dégagée de tout compromis avec un absolu de la négation qui prépare à terme de nouvelles oppressions »[4]. Plutôt une présence au monde, comme à nos désirs traversés par lui et le traversant, lestée par les fils de la mémoire et ouverte aux échappées inédites de l'à-venir. En tension. « Rester fidèle à ce qu'on fut, tout reprendre par le début, chacune des deux tâches est immense », martelait encore Merleau-Ponty en 1960 dans Signes[5]. Deux ambitions contradictoires et toutes deux indispensables. En se percutant, nécessairement.

Vivre, penser, assumer des antinomies, une « équilibration des contraires » pour reprendre l'expression de Proudhon[6], plutôt que viser, en une inspiration hégélienne, «la synthèse » définitivement bouclée. Plus précisément ce que Merleau-Ponty appelait « le Hegel des manuels »[7], qui a tant nourri l'architecture mentale des progressismes, en interaction avec la quête para-religieuse de « l'harmonie »propre aux chrétiens sociaux. D'autres Hegel, à la postérité moindre, apparaissent pourtant plus stimulants, comme celui mis en valeur par Jean-Luc Nancy de « l'inquiétude du négatif », se dérobant à la fermeture dans la positivité de cette fameuse « synthèse » finale[8].

Se coltiner des tensions, déplaçables mais non dépassables dans un tout englobant et cotonneux, c'est également tutoyer l'imprévisible. Avec une boussole, certes, mais sans filet de sécurité imparable. Comme dans nos vies intimes de Miossec incomparables et apparentés. Vent debout, en Finistériens, face à « la ferme certitude de l'incertitude », selon les mots de l'incontournable Daniel Bensaïd dans son Pari mélancolique[9]. Loin des ronrons politiciens et des arrogances manichéennes concurrentes ; à la découverte de sentiers périphériques, dans le souffle de la politique comme aventure. Une aventure « radicale », au sens donné par Marx d'une patiente opiniâtreté à « saisir les choses à la racine »[10]. Or pour le même Marx « la racine, pour l'homme, c'est l'homme lui-même »[11]. Et on a appris depuis que cet humain se présente comme un nœud de complications...

Notes :

[1] Walter Benjamin, « Sur le concept d'histoire » (1940), dans Œuvres III, Paris, Gallimard, collection « Folio-Essais », 2000, thèses XIII et XIV, p.439.

[2] Jacques Rancière, entretien avec Robert Maggiori, Libération, 5 mars 1998.

[3] Selon l'expression de l'historien François Hartog, dans Régimes d'historicité - Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

[4] Maurice Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique (1ère éd. : 1955), Paris, Gallimard, collection « Folio-Essais », 2000, pp.320-321.

[5] Maurice Merleau-Ponty, Signes, Paris, Gallimard, 1960, préface, p.12.

[6] Pierre-Joseph Proudhon, Théorie de la propriété (1ère éd. posth. : 1865), Paris, Paris, L'Harmattan, collection « Les Introuvables », 1997, p.206.

[7] Maurice Merleau-Ponty, Sens et non-sens (1ère éd. : 1948), « La querelle de l'existentialisme » (1ère éd. : 1945), p.100.

[8] Voir Jean-Luc Nancy, Hegel - L'inquiétude du négatif, Paris, Hachette, 1997.

[9] Daniel Bensaïd, Le pari mélancolique, Paris, Fayard, 1997, p.294.

[10] Karl Marx, « Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel » (1ère éd. : 1844), repris dans Œuvres III, Paris, Gallimard, collection « Bibliothèque de la Pléiade », édition établie par Maximilien Rubel, 1982, p.390.

[11] Ibid.

Texte de « Seul ce que j'ai perdu (m'appartient à jamais) »

(paroles de Miossec - musique de Miossec et Yann Tiersen)

Seul ce que j'ai perdu

M'appartient à jamais

Tu aurais peut-être dû

Savoir que c'était vrai

Que les minutes et les secondes

Passées entre mes bras

Tu ne pourras jamais me les voler

Qu'elles resteront gravées dans ma mémoire

Comme on s'accroche au comptoir


{Refrain:}

Est-ce que l'on devient un peu trop fou

Quand on ne s'accroche plus trop à rien ?

Est-ce que ça vous fait un bien fou

De faire du vélo sans les mains ?

Est-ce qu'il faut se sentir à bout

Pour se sentir enfin si bien ?


Seul ce que j'ai perdu

M'appartient à jamais

On n'efface pas ce qu'on a adoré

L'image reste toujours collée au mur

Même si le mur s'est effondré

Le lierre gardera à jamais nos murmures

Ce que je garde en souvenir

Tu ne pourras jamais l'arracher

{Refrain x2}

Seul ce que j'ai perdu

M'appartient à jamais

Des plus grandes blessures

À la moindre petite plaie

Car aujourd'hui je vais m'enfuir

En te gardant à tout jamais


{Refrain}

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