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Le Club de Mediapart mer. 24 août 2016 24/8/2016 Dernière édition

Mai 68 autrement

De Ferry à Sarkozy


Le manichéisme philosophique de Ferry et Renaut, amalgamant négativement une diversité de courants critiques dans une protéiforme «pensée 68», s’est transformé en banale démagogie politique chez Sarkozy. Un passage du livre de Yasmina Reza sur sa campagne présidentielle (L’aube le soir ou la nuit, 2007) apparaît symptomatique :

 «Nicolas (répétant une phrase de son discours de Bercy :) Entre Jules Ferry et 68, ils ont choisi 68…Bon, c’est limite mauvaise foi…

Y. : Je suis contente de te l’entendre dire…

Nicolas : (il rit) Oui, c’est même terrifiant de mauvaise foi, mais enfin, il faut y aller !»

Le livre de Ferry et Renaut sonnait comme un rappel à l’ordre, dont Sarkozy se présente comme l’apothéose médiocre et, peut-être, la dégringolade pitoyable. Au long des années de reniement, quelques soixante-huitards vedettarisés, du côté «gauche» (Cohn-Bendit pour les anars, July pour les maos ou Goupil pour les trotskystes) comme du côté droit (Kriegel, la mao de Chirac, Glucksmann, le mao de Sarkozy, ou Ewald, le foucaldien du MEDEF) du champ politique officiel, ont accompagné rhétoriquement cette rentrée dans les rangs.


Mai 68 comme défi actuel


Mais il y aurait un manichéisme inversé à rester scotché à cette surface médiatique des choses. La chasse aux «traîtres» a certes ses petits plaisirs, en déchargeant nos aigreurs bien personnelles, mais s’avère vaine quand on s’intéresse à l’avenir de l’émancipation humaine.Travailler sur les apports comme sur les points aveugles intellectuels de Mai 68 nous aiderait à fabriquer des ressources renouvelées pour le XXIème siècle naissant. Je vois deux grandes oppositions qui peuvent être ainsi éclairées : les couples critique/liens sociaux et effervescence/institutions.


Réarticuler critique et liens sociaux


Sous des formes diverses, la critique a été en vogue en Mai 68 et juste après : critiques de l’exploitation, de l’aliénation, des dominations, des pouvoirs, de l’autorité, etc. Dans le cas des marxismes, cette critique pouvait demeurer adossée à des orientations éthiques et politiques alternatives. Mais la positivité du vivre ensemble (au moins idéal) était peu fréquemment explorée, et ce au profit de ses dimensions négatives (existantes). Dans certains cas, la mise en cause de toute normativité, stigmatisée comme «moralisme», a ouvert la voie aux tendances relativistes (au sens du «tout se vaut») de ce qu’on appelle aujourd’hui «le post-modernisme».

Á partir des années 1980, des travaux et des débats réorientés vers les liens sociaux ont eu tendance à succéder, dans les milieux intellectuels français, à cette phase hypercritique, alors que les références marxistes se démonétisaient : théories de la justice (Rawls, etc.), espace public et démocratie (Habermas, etc.), droits de l’homme et État de droit, République et/ou multiculaturalisme, intérêt plus général pour la philosophie politique (dont la figure d’Hannah Arendt, réhabilitée), souci écologiste pour les générations futures et pour les êtres non humains dans la confection d’un monde commun, philosophie morale, couple exclusion/lien social en sociologie (avec des renvois à Émile Durkheim), etc. Mais ces approches ont peu souvent été connectées à des dispositifs critiques, et dessinaient même souvent des visions consensualistes du monde social.

Un des défis que nous avons devant nous ne serait-il pas alors de relancer une critique radicale s’efforçant d’expliciter ses points d’appui éthiques et politiques ? Dénoncer des in-justices et des in-égalités, est-ce que cela n’à pas à voir avec des étalons, au moins implicites et flous, de la justice et de l’égalité ? Dans une vue réaliste, qui était celle de Marx contre certains penseurs utopistes, ne devrait-on pas chercher dans les contradictions du réel des leviers pour l’émancipation, par exemple dans des formes de sociabilité (sens ordinaires de la justice, amour, amitié, coopération, etc.) échappant à l’hypothèse d’une oppression totale et uniforme ? Ces questions nous inciteraient à mettre en rapport, dans leurs points forts comme dans leurs impensés, les années intellectuelles dominantes 1960-1970 et les années intellectuellesdominantes 1980-1990, plutôt que de choisir un pôle contre l’autre.


Mettre en tension effervescence et institutions


Un autre schéma, particulièrement actif autour de 1968 et partiellement associé au couple précédent, peut être qualifié de «gauchiste», en ce qu’il tend à mettre tout le positif du côté de l’effervescence et tout le négatif du côté des institutions. On en trouve différentes variantes dans l’histoire des idées contemporaines : la focalisation libertaire sur «la spontanéité», la valorisation du «groupe en fusion» vis-à-vis du «pratico-inerte» chez Sartre (dès la Critique de la raison dialectique en 1960), de «l’instituant» vis-à-vis de «l’institué» dans «l’analyse institutionnelle» de Lourau et Lapassade, du «constituant» vis-à-vis du «constitué» chez Negri, de «la politique» (comme jaillissement interrupteur) vis-à-vis de «la police» (la gestion et les institutions) chez Rancière, la sacralisation de «l’événement» chez Badiou, etc. D’un point de vue analogique, c’est comme si on faisait des moments passionnels le seul axe désirable des polyphonies de l’amour, en dévalorisant a priori les autres modalités de l’attachement amoureux pour les ravaler au rang de routines appauvrissantes.

Certes, les logiques institutionnelles ont la propriété de tendre à reconstituer des hiérarchies tyranniques. Mais la sociologie républicaine de Durkheim, en réfléchissant sur les formes de la solidarité sociale, et dans son sillage celle de Robert Castel, dans ses analyses de la mise en péril de l’État social par le néolibéralisme, ont aussi mis en évidence des fonctions positives de stabilité, de protection et de redistribution des institutions. Par ailleurs, l’effervescence n’apparaît pas inéluctablement émancipatrice. L’historien Marc Ferro a montré, dans Des soviets au communisme bureaucratique (1980), que le cours autoritaire de la Révolution de 1917 n’était pas issu exclusivement de la monopolisation bolchevique du pouvoir (dans la logique d’un absolutisme institutionnel soulignée fort justement par les anarchistes), mais également de pratiques uniformisatrices et répressives venant de «la base» dans des soviets où il n’y avait pas de militants bolcheviks.

Ne pourrait-on cependant pas mettre en tension la nécessaire critique libertaire des institutions avec la nécessité de stabilisations institutionnelles, dans une dynamique infinie d’améliorations et de transformations ? Contre la répétition dogmatique des vieilles recettes et le jeu des (contre-)mythologies, Mai 68 nous inviterait ainsi à penser, avec Mai 68, contre Mai 68, après Mai 68.


* Texte paru dans Le Sarkophage (journal bimestriel d’analyse politique), n°5, 22 mars-17 mai 2008

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Tous les commentaires
Je suis d'accord avec le fait que cet article pose des questions très pertinentes... mais nécessiterait en partie une traduction (comme beaucoup de textes de P. Corcuff... j'ai fait aujourd'hui un tour sur Rue 89 et ses commentaires !) Mais pourquoi ne pas faire cette traduction dans l'interactivité, donc dans les commentaires, grâce à eux ? Après tout chacun a le droit d'avoir son style, personnellement je suis toujours prête à faire un effort, quitte à demander des éclaircissements. . J'ai relevé pour ma part la question de l'opposition manichéenne entre "le positif" de l’effervescence et "le négatif "de l' institution. A développer j'espère dans les débats. Autre point relevé : "La chasse aux «traîtres» a certes ses petits plaisirs, en déchargeant nos aigreurs bien personnelles, mais s’avère vaine quand on s’intéresse à l’avenir de l’émancipation humaine.". Pour le moment, j'ai chassé surtout toutes les commémorations de du 40 ème de 68. Je n'ai lu que ce qu'en disait Mediapart (avec précautions au départ), et j'ai écouté à l'occasion l'émission de Daniel Mermet sur France Inter (15h). En effet je ne suis intéressée ni par les commémorations - plus ou moins marchandes- ni par la glorification des vrais héros (ou de soi)- ni donc par la dénonciation d'éventuels faux 68tards. . Mais je suis tout à fait d'accord pour une réflexion problématisée sur l'émancipation (telle celle que propose P. Corcuff) : en quoi 68 l'a favorisée, en quoi 68 et le post 68 ont raté le coche de ce point de vue. Réflexion qui peut aussi passer par les différents vécus psychologiques ou sociologiques des acteurs basiques de 68. Telle l'enquête de de Mediapart sur la photo de Nanterre, qui revèle des destins ô combien divergents), ou les témoignages de Là bas si j'y suis (Mermet).

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L'auteur

Philippe Corcuff

Enseignant-chercheur, engagé dans les gauches radicales, libertaires et altermondialistes
Nîmes - France

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