alien-covenant-fassbender

Depuis le premier film de la saga, Alien, le huitième passager (1979), déjà réalisé par Ridley Scott, le récit cinématographique des aventures de nos monstres préférés explore les chausse-trappes menant des inquiétudes aux peurs de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. Pierre Bourdieu en a fait une métaphore des mécanismes de l’aliénation contemporaine.

 

alien-1

Dans Alien : Covenant, depuis peu sur nos écrans en prenant la suite de Prometheus (2012), l’acteur Michael Fassbender revient incarner l’androïde David tenté par la figure d’inspiration nietzschéenne du « surhomme », en jouant aux apprentis-sorciers avec des hybrides maléfiques. Ce dernier opus éclaire les déboires d’une gauche en chute libre électorale et en miettes, en proie aux doutes, pour beaucoup, et aux espoirs, pour quelques-uns (les plus impliqués dans la France Insoumise), d’une incertaine recomposition dans une période postprésidentielle passablement brouillée.

L’équipage du vaisseau spatial Covenant transporte des colons et des embryons humains en quête d’une nouvelle vie sur une planète particulièrement attrayante : Origae-6. Après un accident ayant entraîné la mort du commandant, son remplaçant choisit de s’arrêter sur une planète inconnue très proche, paraissant réunir des conditions semblables à celles de la Terre, plutôt que de prolonger le voyage de plusieurs années jusqu’à la destination initiale plus sûre. Arrivés sur la planète mystérieuse, ils vont se heurter à l’horreur…

 

Alien Covenant Trailer Officel - VOSTFR © grand bst

Les vaisseaux Le Pen et Macron

Face à l’usure propre à la professionnalisation politique, à l’« oligarchisation » des partis, au monarchisme républicain des institutions de la Ve République, aux dégâts sociaux et écologistes de politiques néolibérales appuyées par les institutions européennes et aux « affaires », les refus citoyens des cadres existants se sont massivement exprimés, entre déceptions et attentes d’ailleurs. Des vaisseaux politiques nouveaux ou relookés ont tenté d’attirer le chaland dans la perspective de voyages insolites. Les vaisseaux Le Pen et Macron, recyclant des recettes anciennes, dans un « postfascisme » féminisé pour le premier et dans un néolibéralisme « jeunisé » pour le second, ont eu le droit de participer à la finale spatiale. Pourtant, de manière décalée par rapport à ce résultat, le premier tour avait réussi à mettre à distance tout à la fois les monstres identitaires et l’illusionnisme du marché, en portant sur les devants de la scène une question sociale écologisée et démocratisée, grâce aux vaisseaux Mélenchon, Hamon, Poutou et Arthaud.

Patatras ! La finale, entre le vaisseau redonnant une deuxième vie aux fantômes autoritaires du passé et le vaisseau fournissant à l’argent roi un visage avenant, a fait de nouveau surgir les démons. Des démons que, comme dans Alien, nous couvons et que nous encourageons de manière le plus souvent inconsciente : dans les dynamiques de ce qui nous échappe dans le cours du monde, dans nos incertitudes transformées ponctuellement, pour se convaincre soi-même en cherchant à convaincre les autres, en certitudes, dans des affrontements redoublés entre narcissismes identitaires qui, bien que parlant collectif (« Peuple », « République », « Nation »…), sourdent fréquemment d’un « et moi et moi et moi ! » émouvant et pathétique…

Le vaisseau Mélenchon et les hybrides confusionnistes

Dans la confrontation à une perplexité tiraillante, alors que les vieilles machineries politiciennes se décomposent sous nos yeux, l’abstention et le vote blanc sont apparus à un nombre significatif d’électeurs de gauche comme une option légitime au second tour. Pourquoi leur avoir associé, toutefois, une prolifération, sur Internet et les réseaux sociaux, de discours relativistes et confusionnistes d’équivalence (« Macron = Le Pen »), voire, de manière encore minoritaire mais montante, de « Macron : pire que Le Pen » ? Une façon irresponsable, mais sans s’en rendre compte, de banaliser les monstres, de baisser la garde, de préparer notre propre autodestruction, comme dans Alien.

Le vaisseau Mélenchon a particulièrement été agité, entre sautes d’humeur et ambiguïtés de son commandant, sectarisme numérique de certains de ses activistes et belles attentes citoyennes de la masse de son peuple. L’androïde David-Sapir attend patiemment dans l’ombre que les évolutions soient mûres pour ses projets d’hybridation « souverainiste » entre le peuple Mélenchon et le peuple Le Pen, dans le sillage d’hybrides confusionnistes existants comme les Zemmour ou les Soral.

alien-covenant

Réinventer la galaxie Gauche

Aujourd’hui, c’est vraisemblablement l’ensemble de la galaxie Gauche qui est à refaire, des modérés aux radicaux. Et l’effondrement éthique, organisationnel et intellectuel est tel qu’aucun raccourci ne semble à la mesure des enjeux : ni les bricolages politiciens, ni le marketing des communicants, ni les « hommes providentiels » et leur logique plébiscitaire au nom paradoxalement de la démocratie (attention aux mouvements situés derrière un leader charismatique qui pourraient s’avérer pire que les vieux partis devenus pourtant inadéquats !). L’utopie émancipatrice de la planète Origae-6, même si elle apparaît lointaine, ne doit pas être abandonnée pour des destinations supposées plus accessibles, comme la planète « populisme de gauche », sous peine de connaître des mésaventures analogues à celles de l’équipage du Covenant. En 2022, le vaisseau Le Pen risque cette fois de l’emporter. Et on ne voit guère dans notre cas que Sigourney Weaver capable de sacrifier sa vie, comme dans la magnifique scène finale d’Alien 3 (1992) de David Fincher, pour empêcher l’alliance du Capital et du fascisme !

alien-3-sigourney-weaver-2

En attendant, il s’agit avant tout de « libérer l’imaginaire révolutionnaire », comme nous y invite sereinement et mélancoliquement le Comité invisible dans son dernier livre, Maintenant (La Fabrique, avril 2017), et au-delà même de l’opposition entre révolutionnaires et réformistes, catégories peu opérantes héritées d’un XXe siècle où elles n’ont guère brillé par leur pertinence émancipatrice. Car, comme le rappellent nos amis de Tarnac, la politique la plus courante, dominante comme contestataire, « rend vide et avide ». Or, les effluves politiciens envahissent déjà la campagne législative. La désintoxication de nos imaginaires en est que plus urgente.

 

* Ce texte est initialement paru sur Liberation.fr, le 18 mai 2017 sous le titre « "Alien : Covenant" : une grille pour l’avenir postprésidentiel de la gauche ? », http://www.liberation.fr/debats/2017/05/18/alien-covenant-une-grille-pour-l-avenir-postpresidentiel-de-la-gauche_1569678

 

* Compléments d’analyse :

« Du national-étatisme dans la gauche radicale »

Enregistrement audio et textes d’un débat public avec l’anthropologue Jean-Loup Amselle, les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, ainsi que Philippe Corcuff

- Des extraits sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/etapegrand-angle-libertaires/blog/170517/impenses-nationaux-etatistes-lordon-etc-par-amselle-boltanski-corcuff-esquerre

- L’intégralité sur le site de réflexions libertaires Grand Angle : http://conversations.grand-angle-libertaire.net/du-national-etatisme-dans-la-gauche-radicale/

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.