Les théories du complot constituent peut-être un des schémas les plus transversaux aux idéologies modernes depuis le XIXe siècle, de la droite à la gauche, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, jusqu’aux palinodies « centristes » de François Bayrou contre les instituts de sondage à la veille des récentes élections européennes. On apprendra dans ce texte comment Edwy Plenel a été victime du conspirationnisme ou comment l’essayiste Fiammetta Venner prétend dérisoirement lutter contre le complotisme de Thierry Meyssan en recourant à des schémas complotistes…


Introduction : entrées cinématographiques dans les théories du complot (Mediapart, juin 2009)

 

 « Le complot » : idéologie (la plus) dominante ? Le cinéma (et le cinéma hollywoodien tout particulièrement), grand promoteur contemporain de la trame narrative conspirationniste serait ici intéressant à analyser. Un exemple apparaît particulièrement heuristique : les deux versions du film américain The Manchurian Candidate (Un crime dans la tête). La première version illustre le versant droite, « le complot communiste ». Il s’agit du film de John Frankenheimer de 1961, avec Frank Sinatra. Bennett Marco (Sinatra) participe à une patrouille américaine en 1952 lors de la guerre de Corée, qui va être enlevée par des russes et emmenée en Manchourie pour y subir un lavage de cerveau de la part des russes et des chinois, les mettant alors sous contrôle communiste à leur retour aux États-Unis. La deuxième version illustre le versant gauche, le complot de l’alliance du pouvoir conservateur et d’une multinationale (narrativement proche de Chomsky dans le registre des analyses savantes). Il s’agit du film, toujours américain, de Jonathan Demme de 2004. Le « même » Bennett Marco est enlevé avec sa patrouille lors de la guerre du Koweït de 1991 (la première guerre du Golfe) par une multinationale américaine (Manchurian Global) qui cherche à augmenter son contrôle sur la politique américaine avec l’aide d’une politicienne conservatrice particulièrement cynique (Meryl Streep). Le héros, Marco, est devenu noir (Denzel Washington), dans un contexte politico-historique différent : à un moment de la guerre en Irak où le quasi-consensus dans la population et les médias autour de la politique néo-conservatrice de Georges W. Bush n’existe plus et que les critiques montent. Ce n’est plus un film pris encore sous les effets de la Guerre froide, comme celui de Frankenheimer. Et puis on n’a plus affaire à la technique artisanale du lavage de cerveau utilisé par les méchants communistes, comme dans le film de 1961, mais à un saut technologique dans la manipulation promue par les méchantes multinationales : l’implantation de puces électroniques. Intéressantes, non, ces deux versions d’un « même » scénario à deux moments politico-historiques distincts, mais qui flattent chacune à partir d’une trame narrative analogue nos passions conspirationnistes ? Et puis les deux films constituent des superproductions hollywoodiennes, ce qui introduit une incohérence dans « le modèle de propagande » de Noam Chomsky (voir mon texte <http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/120609/chomsky-et-le-complot-mediatique-des-simplifications-actuelles-de->).

 

Parfois, le cinéma introduit toutefois des éléments critiques par rapport aux schémas conspirationnistes. C’est le cas du bien nommé Conspiracy Theory (Complots) de Richard Donner de 1997, avec Mel Gibson et Julia Roberts. Cela commence par une vision critique des délires paranoïaques d’un chauffeur de taxi hyper-complotiste (Gibson). Mais tous les fils narratifs vont toutefois finir par converger vers un « vrai » complot, que masquait la paranoïa de Gibson. On a là quelque chose comme une ruse du conspirationnisme : une critique superficielle des théories du complot vient, au bout du compte, légitimer l’usage de schémas complotistes. On rencontre une analogie avec l’anti-conspirationnisme conspirationniste de l’essayiste Fiammetta Venner, critiqué dans le texte qui suit.

 

Mais, ne soyons pas complètement pessimiste : il y a aussi des sorties narratives du « complot » proposées par le cinéma contemporain. Le film américain Collision de Paul Haggis de 2004 (oscarisé) en constitue un exemple paradigmatique. L’histoire nous propose des croisements aléatoires d’itinéraires diversifiés dans la ville de Los Angeles. S’il y a bien des structures sociales qui pèsent (inégalités sociales et raciales ou logiques du pouvoir politique), personne ne maîtrise complètement le jeu, dans une dynamique inintentionnelle de l’histoire, donnant une place aux conséquences non intentionnelles de l’action. Par ailleurs, les personnages ne sont pas d’un seul tenant, mais se révèlent composites et même contradictoires en fonction des circonstances, avec des analogies vis-à-vis des individus pluriels mis en avant par les sociologies les plus récentes (voir mon livre Les nouvelles sociologies – Entre le collectif et l’individuel, Paris, Armand Colin, collection « 128 », 2007, 2e édition refondue). Paul Haggis a apporté une autre contribution à une critique cinématographique en acte des théories du complot avec son In the Valley of Elah (Dans la vallée d’Elah) de 2007, avec Tommy Lee Jones et Charlize Theron. C’est une critique directe de la guerre en Irak (un ancien de la police militaire américaine part à la recherche de son fils, mystérieusement disparu à son retour d’Irak), qui nous oriente dans un premier temps vers des pistes conspirationnistes (des manipulations obscures de l’armée) pour nous orienter vers un dénouement plus simple : les dégâts psychologiques de la guerre sur de jeunes hommes qui croyaient au départ « défendre la Civilisation contre la Barbarie ».

 

Ce qui est visé ici, ce sont bien des théories du complot, qui se focalisent sur les manipulations cachées pour expliquer le cours du monde. Cela ne remet pas en cause l’existence (bien réelle) de « complots », de manipulations cachées, de « coups tordus », etc. dans l’histoire humaine, mais l’hypothèse selon laquelle ils donneraient le la à cette histoire.

 

Le texte qui suit est le troisième et dernier article publié initialement par le site libertaire toulousain Calle Luna, aujourd’hui disparu, que je remets à disposition sur Mediapart. En dehors d'éléments formels, je n’ai pas modifié le contenu du texte originel datant d’avril 2005.

 

Sur la critique des conspirationnismes, on peut se reporter au site Conspiracy Watch (Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot) : <http://www.conspiracywatch.info/>.

 

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«Le complot» ou les mésaventures tragi-comiques de «la critique»

 

Par Philippe Corcuff

(texte mis en ligne initialement sur Calle Luna en avril 2005)

 

 

«C’était trop évident. C’était l’austère simplicité de la fiction plutôt que la trame embrouillée de la réalité.»

Raymond Chandler, Le grand sommeil (The Big Sleep), 1939.

 

 

Une nouvelle «idéologie dominante» se profile, elle a des racines anciennes, mais ses stéréotypes semblent aujourd’hui embarquer même les esprits les plus critiques : le cœur de notre monde serait constitué et continuellement fabriqué par des réseaux de personnes qui se concertent dans l’ombre.

 

Des «complots» partout !

 

Les «complots» se portent de mieux en mieux, et dans la plupart des secteurs de l’espace politique. «Le complot» constitue un schéma transversal d’explication des événements : à l’extrême-droite, à droite, à gauche, à l’extrême-gauche et «ailleurs» (chez les «ni droite ni gauche» ou les «apolitiques»). Des très réactionnaires romans de gare d’espionnage type SAS (où la vieille «menace soviétique» a été remplacée par «la menace islamique») aux polars néo-gauchistes (où, par exemple, un PDG en cheville avec l’extrême-droite organise des filières pédophiles avec la pègre), nos lectures en sont emplies. Nos divertissements télévisés ne sont pas épargnés : jadis on avait le poujadiste Bébête Show de Stéphane Collaro sur TF1, aujourd’hui on a l’altermondialiste Guignols de l’Info de Bruno Gaccio sur Canal Plus. Les derniers «complots» à la mode font monter les taux d’audience de Thierry Ardisson sur France 2 le samedi soir. Et tous les mercredis, nous attendons notre shoot conspirationniste hebdomadaire en achetant Le Canard enchaîné. Il y a des «complots» pour tous les goûts et pour toutes les perversions : «le complot des Barbares contre la Civilisation» (le plus ancien), «le complot juif» (du faux antisémite, les Protocoles des Sages de Sion, à Bruno Gollnisch et à Al-Qaida : un de ceux qui dure le plus au box-office), «le complot communiste» (pour les nostalgiques d’avant la chute du mur de Berlin), «le complot américain» (Noam Chomsky), «le complot américano-sioniste» (Ben Laden), «le complot néolibéral» (Serge Halimi), «le complot médiatique» (d’Acrimed en PLPL : il plaît beaucoup dans les milieux militants critiques, car quand les mobilisations sont en deçà des espérances, on a un bouc émissaire sous la main), «le complot islamique» (de Georges Bush à Charlie Hebdo : il fait un tabac aujourd’hui dans les pays occidentaux), …et puis surtout LE complot contre moi (je sens bien d’obscures accointances hostiles à mon égard entre le voisin d’à côté, le boulanger et le maire socialiste de la ville).

 

Les fils emmêlés du «complot»

 

La trame du «complot» est tissée avec plusieurs fils. Le fil de l’intentionnalité toute-puissante (simplement intéressée ou, le plus souvent, malfaisante) fait de la réalité historique le simple résultat du déploiement de la volonté de quelques habiles. Cette intentionnalité diabolique se maintient chez les supposés «comploteurs» à travers de longues années. Elle serait même présente «dès l’origine» : les «démasqueurs» de «conspirations» se font fort de nous montrer que «tout petit déjà, il avait des prédispositions pour…il se préparait à…». Bref, «le ver est dans le fruit» ! D’où la logique policière qui anime la quête de «complots». Le philosophe Maurice Merleau-Ponty parlait ainsi de «la thèse du complot, qui est toujours celle des accusateurs parce qu’ils partagent avec les préfets de police l’idée naïve d’une histoire faite de machinations individuelles»(1). Dans un des livres conspirationnistes qui a le mieux marché ces dernières années, Pierre Péan et Philippe Cohen débusquent ainsi très tôt «le complot» sur Le Monde dont Edwy Plenel aurait été un des principaux instigateurs : la rencontre en 1974 (Plenel n’entrant au Monde qu’en 1980), au sein de la Ligue Communiste Révolutionnaire, avec sa future femme «devenue, dès le début de leur liaison, porteuse de ses ambitions, un véritable coach qui l’aidera bientôt à gravir une à une les marches du podium»(2).

 

Le «complot» est alors fréquemment associé à une posture essentialiste, c’est-à-dire à une tendance à réduire l’itinéraire du supposé comploteur à une «essence» malfaisante, homogène et intemporelle, sans guère de contradictions (Edwy Plenel en constitue le cas typique dans le livre de Péan et Cohen). Et, quand des «contradictions» sont quand même pointées, elles sont interprétées comme des «apparences» visant à masquer «la véritable essence» du personnage. Dans la littérature conspirationniste, cet essentialisme est fréquemment élargi aux groupes dont tel ou tel comploteur serait l’incarnation ; d’où l’«essence» diabolique des «Sarrasins» (devenus aujourd’hui les «Musulmans»), des «Juifs», des «Francs-maçons», des «Américains», des «Communistes», des «Journalistes», etc. dans les différentes variantes complotistes. Cet essentialisme pousse fréquemment au manichéisme (noir/blanc). Le sens des nuances est oublié. Les ambiguïtés, les ambivalences, les obscurités des personnes et des groupes sont rabattues sur un seul côté : ce sont des «preuves» supplémentaires du «complot».

 

Enfin, on ne peut imaginer un «complot» sans l’attraction sulfureuse du caché. «On nous cache tout, on nous dit rien», chantait Jacques Dutronc. «La vérité est ailleurs», proclame la série télévisée américaine X-Files. Les médias et internet mettent aujourd’hui à la portée du plus grand nombre les rumeurs conspirationnistes : le «complot» s’est démocratisé. Presque tout le monde peut avoir un moment l’illusion d’avoir accès aux «dessous cachés» de telle ou telle «affaire», de comprendre «les coulisses officieuses qui gouvernent le monde». Je me sens unique, car je tiendrais dans la main «le secret des choses», contrairement à tous ces «abrutis bernés par la propagande officielle» (et pourtant nous pouvons être des millions à avoir un sentiment analogue). Les succès actuels de la quête de «la vérité cachée» ont sans doute à voir avec les caractéristiques de l’individualisme démocratique propre à nos sociétés contemporaines. Si les séductions du caché ont pris des formes diverses à travers les siècles, les aspirations individualistes à la différenciation personnelle semblent leur donner de nouvelles couleurs. Le «Et moi, et moi, et moi» (encore Dutronc) désire connaître «toutes les ficelles», pour donner l’impression qu’il «maîtrise» et pallier, au moins rhétoriquement, les doutes et les incertitudes générés par la vie moderne(3).

 

Le goût du caché a pour effet la délégitimation a priori du visible, du public, de l’officiel et de l’opinion commune. Le soupçon devient roi ! La tradition rationaliste stimule l’interrogation critique sur ce qui apparaît à telle époque comme une «évidence» partagée (par exemple, l’idée dominante à un moment de l’histoire humaine selon laquelle la terre aurait été plate). C’est légitime : les sciences ont souvent avancé ainsi. On a, dans les lectures conspirationnistes, quelque chose de plus, qui peut s’interpréter comme une pathologie intellectuelle dont se nourrissent les divers négationnismes : il suffirait d’aller à contre-courant d’une vérité «officielle» pour avoir raison(4). Dans cette logique, une opinion admise appelle nécessairement, par le fait même d’être partagé par le plus grand nombre, le soupçon d’être le produit d’une «manipulation». «Jeanne d’Arc était un homme», «Napoléon n’a jamais existé», «De Gaulle était un agent soviétique»… : de multiples «vérités cachées» restent encore à «dévoiler» dans les écrits conspirationnistes à venir ! Un certain ridicule émane des théories complotistes, surtout quand elles sont assénées avec un ton docte et entendu («vous savez bien…», «on ne me l’a fait pas à moi…»…). Mais affleure aussi le dramatique. Quand les conspirationnismes négationnistes crachent sur l’existence même des victimes ou qu’ils alimentent les passions xénophobes. Les «complots» participent de la tragi-comédie de notre condition contemporaine.

 

En tissant ensemble ces différents fils, le «complot» se présente alors comme une trame narrative qui organise les récits, la liaison des «personnages», des «événements» et des «faits», leur mise en intrigue. Le «complot» apparaît comme un des procédés cognitifs et rhétoriques inventés par les sociétés humaines pour doter l’hétérogénéité observable du réel d’une forte cohérence cachée. Tout devient alors «lumineux». Le «complot» va paradoxalement chercher dans le caché une obsession de la transparence, une transparence totale. Tout est caché et donc tout est potentiellement «clair» (pour un «esprit perspicace»). Il n’y a plus d’hésitations, de hasards, de non-sens, d’obscurités, de contradictions. Les «faits» qui sont ainsi collés ensemble avec des rustines conspirationnistes ont alors des degrés de véracité fort différents. Pour les «complots» les plus délirants, on peut associer des faits constatables aux hypothèses les plus farfelues (comme dans le cas de Thierry Meyssan, quand il a avancé qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001). Pour les «complots» plus ordinaires qui suscitent plus facilement notre adhésion, on peut partir de faits vérifiables, mais c’est leur mise en relation qui emprunte à l’amalgame, à la contamination par contiguïté et au soupçon. On pourra ainsi établir que Patibulaire et Pastrèsnet ont bien fréquenté le même bistrot au mois de septembre 1978 ou qu’ils ont signé la même pétition contre les OGM en 2003, puis on laissera entendre que c’est une «drôle de coïncidence !», qu’il y a là quelque chose de «louche», etc. etc. Et puis on sait bien que «ces gens là se tiennent» («les Juifs», «les Musulmans», «les Trotskystes», «les Journalistes», etc.)…

 

De Thierry Meyssan à Fiammetta Venner : «complots» et «contre-complots» à gogos

 

Avec L’Effroyable Imposture – Aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone, Thierry Meyssan(5) a produit un des complots les plus successful de la période. En mai 2002, le livre du président du Réseau Voltaire s’était vendu à 200000 exemplaires en France. Il a été traduit en plus de 20 langues, disponible dans plus de 50 pays(6). C’est en surfant sur internet, depuis Paris, en ne se rendant même pas à Washington pour vérifier ses hypothèses, que celui qui se présente comme un «héritier des Lumières», membre du Parti radical de gauche, aurait réussi à «déjouer» l’énormité de ce «complot», dont l’Administration Bush tirerait «les ficelles». Par une contre-enquête sur place, les journalistes Guillaume Dasquié et Jean Guisnel, ont démonté dans le détail le vide de ce que Meyssan présente comme «le livre-enquête sur la plus grande manipulation de l’histoire»(7). Meyssan semble pourtant être devenu une vedette dans le monde arabo-musulman, les passions américanophobes et judéophobes facilitant la diffusion de sa thèse conspirationniste.

 

Le livre de Meyssan participe, comme le note Fiammetta Venner, à un certain esprit du temps, en alimentant «des paranoïas collectives qui tuent l’esprit critique au lieu de le stimuler»(8). Fiammetta Venner est directrice de la revue ProChoix et collaboratrice de Charlie Hebdo. Sa critique, souvent juste, du conspirationnisme de Meyssan conserve malheureusement des traces des schémas complotistes. Sans entrer dans des délires du type de Meyssan, elle contribue elle-même, par petites touches, au climat conspirationniste contemporain qu’elle dénonce.

 

Tout d’abord, «le ver était (bien) dans le fruit !». Elle s’échine à tracer une ligne droite entre le passé de Meyssan et son «effroyable imposture» présente. Il faut qu’il soit doter d’une malfaisance ancienne, qui était camouflée à la plupart des esprits : «Pendant toutes ces années, ses facettes les moins séduisantes ont été masquées par le panache de combats autrement plus nobles, comme celui en faveur de la laïcité»(9). Et puis le thème du «complot» est présenté comme une «stratégie»(10), réfléchie, mise en œuvre de longue date. Elle insiste également sur son «formidable travail de mise en réseau»(11). C’est là qu’on retrouve le plus nettement nos aigres parfums conspirationnistes.

 

Car, Venner suggère des proximités entre des groupes et des personnes tournant autour du complotiste en chef Meyssan, sans jamais établir clairement qu’ils participent du même «projet». Tout est dans le sous-entendu et ce que l’on peut appeler la contamination par contiguïté. Ainsi, entre les pages 240 et 250, on voit se côtoyer, pour décrire «les ramifications» du Réseau Voltaire, les éléments d’une troupe hétéroclite, mais inquiétante par les rapprochements même qu’elle engage : un journaliste du Monde, le Hezbollah, un ancien député socialiste, un négationniste ayant pris la défense de Robert Faurisson, le Parti Communiste français, le Parti radical de gauche, les Verts, l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France), ATTAC, le réseau de critique des médias Acrimed, le site musulman (pluraliste) Oumma.com, Noam Chomsky…«Tout cela ça sent mauvais ! Ces gars là ne sont pas nets», pourra se dire le lecteur.

 

«Je n’ai jamais parlé de complot, puisque c’est justement le schéma que combat mon livre », pourrait se défausser notre journaliste face aux critiques de la critique. Les pointillés ne suppriment pourtant pas la technique douteuse des rapprochements salissants. On ne se sépare pas aussi facilement de la rhétorique complotiste. D’ailleurs, Fiammetta Venner apparaît aujourd’hui, dans ProChoix et dans Charlie Hebdo, comme une des grandes pourvoyeuses du «complot islamique», avec des amalgames entre les différentes composantes du champ fort diversifié des associations se réclamant de l’islam en France, conduisant à associer assez rapidement «musulmans» à «intégristes» et «terroristes». Elle apparaît ainsi en phase avec la montée des passions islamophobes dans notre pays. Elle s’est en particulier spécialisée dans le «complot islamo-gauchiste», qui saisirait le mouvement altermondialiste(12).

 

Comme le sparadrap du Capitaine Haddock, la glue conspirationniste reste attachée aux doigts de ses critiques. Venner n’est pas la seule dans ce cas. Dans un remarquable travail critique sur le faux antisémite dit Protocoles des Sages de Sion, sur ses usages historiques et politiques depuis sa fabrication par l’Okhrana, la police secrète du Tsar, en 1900-1901 jusqu’à nos jours, avec un regain de rééditions (en particulier dans le monde arabo-musulman) à partir de la guerre des Six jours (juin 1967) entre Israël et les pays arabes, le politiste Pierre-André Taguieff a apporté une contribution décisive à la critique de «la théorie du complot»(13). Il conclut d’ailleurs son ouvrage avec un conseil de prudence méthodologique, mettant à distance conspirationnisme et essentialisme : «Constater que l’anti-sionisme est une composante de la nouvelle judéophobie n’implique nullement d’identifier toute critique du sionisme ou de l’Etat d’Israël à une forme d’"antisémitisme". L’analyse critique des amalgames polémiques suppose, pour être crédible, qu’elle soit elle-même dénuée d’amalgames»(14). Malheureusement, ses travaux les plus récents sur «la nouvelle judéophobie», qui identifient des formes bien réelles de déplacement contemporain de l’antisémitisme traditionnel autour d’une appropriation fantasmatique du conflit israélo-palestinien, n’échappent pas à cette logique des «amalgames polémiques». Par une logique de rapprochements, les entités «les musulmans» et «les altermondialistes» tendent à être associés de manière globale, conspirationniste et essentialiste, à cette nouvelle judéophobie(15).

 

Une autre critique est possible…

 

La tradition philosophique comme les sciences humaines nous offrent pourtant d’autres ressources intellectuelles pour déployer la critique sociale. La thèse de la toute-puissance de l’intentionnalité humaine voit ainsi fortement rogner ses prétentions à la lumière de notre histoire intellectuelle. Machiavel insista sur les circonstances (naturelles et historiques) qui ne dépendent pas de nous et qui contribuent à dévier le sens de nos actions par rapport à nos intentions. Parfois, nos intentions, en entrant dans le jeu des circonstances indépendantes d’elles, vont jusqu’à contribuer à la réalisation de leur contraire. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui «les effets pervers». Spinoza mit l’accent, contre la thèse du libre-arbitre, sur les déterminations pesant sur nos actions. Récupérer une autre forme de liberté supposerait, selon lui, de connaître ces déterminations, au lieu de continuer à être «ballotté par les causes extérieures». Étienne de La Boétie pointa «la servitude volontaire» à l’œuvre dans la stabilité des tyrannies. Il esquissa ainsi la thèse, sociologiquement développée par Pierre Bourdieu bien après, de la participation des dominés à leur propre domination. Marx s’intéressa aux structures socio-économiques qui empêchent les individualités de développer leurs possibilités créatrices. Freud se pencha sur les forces inconscientes qui nous travaillent de l’intérieur.

 

Tout ces apports ne signifient pas que les intentions humaines n’ont pas d’effets dans l’histoire, mais que le choc des différentes intentions, dans un état donné des structures sociales, face à des circonstances historiques ayant une dynamique propre, donne des effets qui ne sont souvent attendus par personne. Un des fondateurs de la sociologie allemande, Max Weber, écrivait : «le résultat final de l’activité politique répond rarement à l’intention primitive de l’acteur»(16). Les sociologues parlent aujourd’hui des «conséquences non intentionnelles de l’action».

 

Merleau-Ponty précisait : «L’histoire n’est pas une suite de complots et de machinations où des volontés délibérées orienteraient le cours des choses. En réalité, les complots eux-mêmes synchronisent des forces existantes»(17). Qu’est-ce à dire ? Que la dynamique même des intentions, que les actions concertées de tel ou tel groupe dépendent de forces sociales plus qu’elles ne les orientent. Et que leurs «succès» supposent la mise en mouvement de forces collectives, la force propre de l’intention ne suffisant pas. Les intentions criminelles de Hitler ont ainsi dû rencontrer diverses circonstances sociales (sentiments collectifs d’humiliation après la défaite de 1914-18, fragilités du régime parlementaire, passions nationalistes et antisémites, crise socio-économique, etc.) pour pouvoir donner naissance à la barbarie nazie. Et il a fallu la participation d’«hommes ordinaires», selon l’expression de Christopher R. Browning(18), pour donner une consistance collective à l’inacceptable.

 

Mais il y a quelque chose dans les présupposés individualistes de nos sociétés contemporaines qui résiste à ce constat des faiblesses de l’action humaine. Quelque chose qui veut continuer à croire que les intentions individuelles ou que la concertation consciente des intentions individuelles sont bien premières dans l’histoire. On refuse d’admette la composante tragique de la condition humaine. Cette part du cours des choses qui nous échappe, qui nous déborde, irrémédiablement, comme dans le cas de la mort accidentelle d’un proche. Cette dimension de notre expérience a été thématisée philosophiquement, de Nietzsche à Clément Rosset, à partir des méandres de la condition humaine mis en scène par la tragédie grecque(19). Elle révèle les fragilités structurelles de l’action humaine. Elle n’est pas nécessairement antagoniste avec la composante volontariste, qui s’efforce de peser consciemment sur le réel : individuellement sur les chemins que prend la vie de chacun et collectivement sur l’état du monde. Mais elle suppose, en tout cas, d’abandonner l’illusion de la toute-puissance de la volonté, dans nos itinéraires collectifs comme individuels.

 

Cette nouvelle «ancienne» critique, adossée à une éthique de la fragilité, doit aussi résister aux séductions narcissiques des schémas conspirationnistes. On les perçoit nettement dans le livre de Fiammetta Venner. On pourrait ainsi résumer un des fils conducteurs du propos : «Meyssan et Moi». «Meyssan» ? La Sorcière déguisée en Prince charmant dont l’âme pleine de turpitudes rehausse, par comparaison, la qualité du «Moi». «Moi» ? C’est Blanche-Neige, positif omniprésent dans la narration du négatif «Meyssan». Il s’agit de rendre compte des proximités passées et des combats communs (dans le mouvement gay et lesbien, dans les associations laïques), malgré la malfaisance qui «devait (pourtant) être en germe». Blanche-Neige, bien qu’acceptant de collaborer avec la future-déjà Sorcière, ne pouvait cependant pas être étrangère à toute lucidité vis-à-vis du personnage : elle avait des «intuitions»(20) …Puis on apprend que ces «intuitions» débouchent sur la séparation radicale, depuis le début, entre «deux visions de l’information engagée»(21), noire et blanche. «Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir !», vocalise notre Blanche-Neige, en se mirant dans les yeux de la Sorcière. Il y aurait donc des usages de l’essentialisme et du «complot» qui prendraient place dans «la culture du narcissisme» analysée par l’historien américain Christopher Lasch(22).

 

On a alors envie de prendre dans nos bras cette sœur humaine et son gros chagrin. Nous aussi, on a rêvé d’être Zorro, de débusquer les «complots» des Puissants et des salauds, d’être alors reconnus, aux yeux de tous, pour nos «qualités intrinsèques», contrairement «à tous ces tartuffes». «Je m’voyais déjà, en haut de l’affiche…» Un peu comme toi, sœur humaine. Je me rêvais Guérillero en Amérique Latine, sur les traces de Régis Debray, et Working Class Hero, «établi» en usine à la manière de Robert Linhart. Et puis, je ne suis qu’un universitaire vaguement contestataire, qui se prend parfois au sérieux. Tenté de blanchir son CV sur le dos de la noirceur de ses «adversaires». Capable surtout d’un courage de papier, dont les intellectuels et les journalistes savent faire gonfler la sauce rhétorique grâce à leurs savoir-faire professionnels. Un peu comme toi, sœur humaine.

 

Les constats des antinomies et des aléas de la condition humaine, de nos propres faiblesses narcissiques et conspirationnistes, nous rendraient plutôt mélancoliques. Cette mélancolie cultivera-t-elle la nostalgie de nos espérances déçues, le ressassement des ressentiments, ou se tournera-t-elle vers l’avenir, avec l’humilité du gauche explorateur du monde et de soi-même ?

 

 

Notes :

 

(1) Dans Humanisme et terreur (1e éd. : 1947), Paris, Gallimard, coll. «Idées», 1980, p.127.

 

(2) Pierre Péan et Philippe Cohen, La face cachée du Monde, Paris, Mille et une nuits, 2003, p.54 ; sur la logique complotiste de ce livre, voir mon article, «Philosophie du complot» (Charlie Hebdo, n°562, 26 mars 2003), repris dans Prises de tête pour un autre monde, Paris, Textuel, 2004, pp.56-58.

 

(3) Sur les fragilités et les incertitudes attisées au sein de nos sociétés individualistes, voir mon livre La société de verre – Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, 2002.

 

(4) Sur les pathologies intellectuelles véhiculées par les négationnistes, voir mon texte «Négationnisme d’ultra-gauche et pathologies intellectuelles de la gauche – A propos d’un texte de Jean-Gabriel Cohn-Bendit de 1981», dans Consciences de la Shoah de Philippe Mesnard, Paris, Kimé, 2000, pp.260-273.

 

(5) Paris, Carnot, 2002.

 

(6) On trouve ces informations dans le livre de Fiammetta Venner, L’effroyable imposteur – Quelques vérités sur Thierry Meyssan, Paris, Grasset, 2005, pp.15, 214 et 223.

 

(7) Voir Guillaume Dasquié et Jean Guisnel, L’Effroyable Mensonge – Thèses et foutaises sur les attentats du 11 septembre, Paris, La Découverte, 2002.

 

(8) Op. cit., p.12.

 

(9) Ibid., p.99.

 

(10) Ibid., p.53.

 

(11) Ibid., p.100.

 

(12) Voir notamment deux de ses articles significatifs dans Charlie Hebdo : «Forum Social Européen : Ben Laden décline l’invitation» (n°641, 29 septembre 2004) et «De l’antiracisme au sarkozysme» (n°646, 3 novembre 2004).

 

(13) Voir Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion – Faux et usages de faux (1e éd. : 1992), Paris, nouvelle édition Berg International/Fayard, 2004.

 

(14) Ibid., p.283.

 

(15) Voir La nouvelle judéophobie (2002) et Prêcheurs de haine – Traversée de la judéophobie planétaire (2004), Paris, Fayard/Mille et une nuits.

 

(16) Dans Le savant et le politique (conférences de 1917 et 1919), Paris, Plon/18-18, 1963, p.165.

 

(17) Humanisme et terreur, op. cit., pp.150-151.

 

(18) Dans Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires – Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne (1e éd. américaine : 1992), trad. franç., Paris, Les Belles Lettres, 2002.

 

(19) Voir Clément Rosset, La philosophie tragique (1e éd. : 1960), Paris, PUF, 1991.

 

(20) Dans L’effroyable imposteur, op. cit., p.41.

 

(21) Ibid., pp.131-146.

 

(22) Voir Christopher Lasch, La culture du narcissisme (1e éd. américaine : 1979), trad. franç., Castelnau-le-Lez, Climats, 2000.


 

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