Philippe Corcuff
Enseignant-chercheur, engagé dans la renaissance d'une gauche d'émancipation, libertaire, cosmopolitique et mélancolique
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Billet de blog 20 déc. 2021

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Halle Berry et Sandra Bullock contre Zemmour : politique ordinaire de l’émancipation

Et si, en cette période de zemmourisation des débats publics, il valait mieux regarder les derniers films d’Halle Berry et de Sandra Bullock sur Netflix, plutôt que d’écouter les discours routiniers d’Arthaud, Poutou, Mélenchon, Roussel, Jadot, Montebourg ou Hidalgo? Pour donner une chance à la réinvention d’un horizon d’émancipation germant dans la culture populaire…

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Cette fin d’année 2021 zemmourisante apparaît particulièrement déprimante, alors que la campagne présidentielle va prendre son envol après les Fêtes. 

De la politique politico-centrée : « Dérision de nous, dérisoires »

Ce moment tragi-comique - tragique par ses conséquences possibles et comique par le spectacle médiatique donné - est aussi, à l’échelle toutefois de notre petite taille politique, le résultat des échecs individuels et collectifs de ceux qui, comme moi, ont cru à partir du grand mouvement social de 1995 à une renaissance de l’émancipation sociale, contre le néolibéralisme et autour d’une nouvelle gauche radicale prenant la place d’un communisme stalinisé et d’une social-démocratie néolibéralisée.

De LCR en NPA, nous avons sous-estimé les obstacles, dilapidé les quelques cartes que nous avions en main et mal vu la vague ultraconservatrice qui a commencé à prendre forme au milieu des années 2000, car nous étions trop unilatéralement focalisés sur la figure diabolisée du néolibéralisme. Les probabilités d’échec de l’aventure NPA ont été accélérées par ceux qui ont prématurément pris le train en marche d’une aventure politicienne autour d’un tribun mitterrandiste, qui s’est avéré par la suite un des grands dérégleurs idéologiques de la gauche dans le sillage de son mentor. Ceux qui sont restés ont accompagné une marginalisation durable sous la coupe de groupuscules gauchistes. J’ai rejoint alors le milieu libertaire vers lequel me portaient mes évolutions intellectuelles et politiques, mais l’entre soi d’un pré carré anarchiste n’est guère propice à la réinvention d’une émancipation sociale grand angle. « Dérision de nous, dérisoires », chante Alain Souchon dans Foule sentimentale.

Pour retrouver un peu d’espoir, sans pour autant oublier la mélancolie de la période, en dessinant un sourire mélancolique ajusté à notre moment politique sans être submergé par lui, se tourner vers les cultures ordinaires de masse (polars, cinéma, séries TV, chansons…), qui circulent mieux que les langues de bois politiques dans les sociabilités ordinaires, peut s’avérer prometteur.

La politique ailleurs : les fragilités ordinaires de Meurtrie et d’Impardonnable

Au cours d’un tel voyage dépaysant, on peut s’arrêter sur deux films « grand public » distribués par Netflix en 2021 : Meurtrie (Bruised) de et avec Halle Berry, ainsi qu’Impardonnable (The Unforgivable) de Nora Fingscheidt avec Sandra Bullock. Bien sûr, il faut abandonner pour cela les préjugés des Cultureux et autres Cinéphiles de salon qui jouent trop rapidement « la grande Culture » contre « la culture populaire », « les films d’art et d’essai » contre « le cinéma commercial », ou les salles de cinéma contre Netflix. Il faut avoir une vue plus mouvante et hybride de la raison sensible critique que le septième art peut exprimer à travers les nuances de sa riche palette.

La cinquantaine, les actrices Sandra Bullock (Ruth Slater) et Halle Berry (Jackie Justice) quittent toutes deux les personnages glamour qui ont fait leur succès pour endosser des rôles de femmes affrontées à la dureté sociale, des femmes ordinaires affectées par le tragique qui peut traverser la vie quotidienne. Le grand philosophe du cinéma Stanley Cavell parle, dans le sillage de Sigmund Freud, de « l’inquiétante étrangeté de l’ordinaire » (the uncanniness of the ordinary)(1). Elles y sont et nous y sommes en plein dans ces deux films s’inscrivant dans la tradition du genre « noir » de tradition américaine (le roman noir, le film noir, les séries noires…)(2). Ce tragique ordinaire est susceptible d’être éclairé par ce que les sciences sociales appellent aujourd’hui l’intersectionnalité, en s’intéressant aux croisements d’une pluralité de rapports de domination (de classe, sexiste, raciste…). La singularité personnelle, et celle des deux héroïnes en particulier, est notamment fabriquée par de telles intersections, qui participent de la diversité des relations sociales quotidiennes nourrissant nos expériences et nos imaginaires singuliers et contribuant même à les singulariser. Nos individualités sont ainsi tissées de fils collectifs, dont certains pourraient nous étouffer. C’est le cas de Jackie et de Ruth, dont les épreuves ordinaires trouvent une intensification dans la narration propre au genre « noir ».

MEURTRIE Bande Annonce VF (Netflix 2021) © FilmsActu

Jackie a pratiqué en professionnelle le sport de combat dit MMA au plus haut niveau. Elle a arrêté, est devenue alcoolique et vit avec son manager aux accès de violence. Elle va brusquement devoir s’occuper de son enfant qu’elle ne connaît pas vraiment à cause de la mort de son père. On lui offre une « deuxième chance » pour remonter sur le ring. Afin de reconquérir une dignité. Au milieu des doutes et des déboires, dans la douleur, elle tentera l’aventure de la reconquête d’elle-même et de son fils. Une entraîneuse (jouée par une actrice britannico-ougandaise, Sheila Atim MBE, dont le nom est à retenir impérativement !) plus jeune qu’elle, l’aidera sur ce chemin. Un amour queer entrouvrira la porte... L’individualité étouffée est relationnelle et l’individualité qui rebondit pour arracher des bouts d’émancipation est relationnelle également. L’ordinaire apparaît tout à la fois comme un lieu de cristallisation des désordres sociaux et intimes et comme un lieu de ressources pour se reconstruire. Stanley Cavell, grand lecteur de Ludwig Wittgenstein, nous a prévenus : « Wittgenstein devine que l’ordinaire a, et lui seul, le pouvoir de déplacer l’ordinaire, de laisser habitable l’habitat humain »(3).

Impardonnable | Sandra Bullock | Bande-annonce officielle VF | Netflix France © Netflix France

Ruth sort de prison après une longue peine pour meurtre. Au fur et à mesure, on en saura plus sur les complications de l’événement tragique. Tueuse de flic : la réinsertion est pavée d’embûches. Elle ne pense qu’à une chose : retrouver sa petite sœur qu’elle élevait seule au moment du drame, alors qu’on allait les expulser de la ferme de leurs parents décédés. Le visage fermé, durcie par la prison, elle n’est guère ouverte aux autres. Pourtant, des mains se tendront, dans ce cas aussi. L’ordinaire révèlera des chausse-trappes mais aussi des points d’appuis. La vie quotidienne peut nous enliser, mais aussi nous aider à rebondir, avec d’autres.

Face à une vraie championne de MMA, la trentaine, jouant le rôle de son adversaire sur le ring final, Halle Berry ne cache ni son vieillissement, ni les blessures de son personnage, mais fait surgir une force faite de fragilités qui n’a pas grand-chose à voir avec le virilisme. Sandra Bullock se défait de son image de star, dans un jeu dépouillé à l’extrême. La ténacité du personnage contient l’émotion jusqu’au craquement final. Une éthique et même une politique féministe et intersectionnelle se dessine dans ces deux cas sur l’écran, une éthique et une politique nées de l’ordinaire. Comme l’a souligné à maintes reprises la philosophe Sandra Laugier(4), la culture populaire de masse constitue un espace privilégié pour ces alternatives aux politiques politiciennes, y compris aux plus critiques d’entre elles.

Encore Zemmour…

À l’opposé de ces graines d’émancipation sociale, indissociablement individuelles et coopératives, la politique xénophobe, sexiste et homophobe d’Éric Zemmour tend à aimanter la pré-campagne présidentielle française à la veille de la nouvelle année. Et nous sommes alors renvoyés à nos échecs passés et à notre impuissance politique immédiate. Des trouées cinématographiques nous ont cependant montré que d’autres mondes sont possibles à partir des duretés de ce monde ci. Il ne faudrait pas l’oublier si l’on veut reconstruire un horizon d’émancipation sociale, de plain-pied dans l’ordinaire et à l’écart des ternes péripéties politiciennes qui nous attendent.

Notes :

(1) Voir Sigmund Freud, L’inquiétant familier [1e éd. : 1919], Paris, Payot, collection « Petite Biblio Classiques », 2019, et Stanley Cavell, “The Uncanniness of the Ordinary” [conference de 1986], reprise dans In Quest of the Ordinary. Lines of Skepticism and Romanticism, Chicago, University Press of Chicago, 1988, pp. 151-178.

(2) Voir mon article « "Jeux de langage" du noir : roman, cinéma et séries », revue de sciences sociales Quaderni, n° 88, automne 2015.

(3) Stanley Cavell, Une nouvelle Amérique encore inapprochable [1e éd. : 1989], repris dans Qu’est-ce que la philosophie américaine ?, Paris, Gallimard, collection « Folio Essais », 2009, p. 66.

(4) Voir, entre autres, Sandra Laugier, « Vertus ordinaires des cultures populaires », revue Critique, n° 776-777, janvier-février 2012.

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