Séries TV, éthique, politique et ouverture identitaire pour nos temps troublés

Et si certaines séries télévisées formulaient autrement et parfois mieux que les organisations politiques ou les intellectuels critiques des enjeux éthiques et politiques de notre temps brouillé ? En particulier face aux diverses tendances contemporaines aux fermetures identitaires. Pistes à partir d’extraits d’un récent numéro de la revue en ligne TV/Series…

En se confrontant aux séries Á la Maison-Blanche, American Crime, Black Mirror, Dexter, Game of Thrones, Girls, Homeland, Le Bureau des Légendes, Mad Men, Manhunt: Unabomber, Narcos, Sharp Objects, Show me a hero, The Sinner, The Walking Dead, Unorthodox et Westworld, le numéro 19 de la revue universitaire en ligne TV/Series, publié en mai 2021, s’interroge sur des défis éthiques et politiques des temps troublés qui sont les nôtres :

Perfectionnisme et séries télévisées. Hommage à Stanley Cavell (1926-2018)

Sous la direction de Philippe Corcuff et Sandra Laugier

https://journals.openedition.org/tvseries/4995

cavell-desplechin-juin-2017

En voici le sommaire, suivi de quelques extraits (de l’introduction du numéro autour de l’œuvre du philosophe américain Stanley Cavell, puis de l’analyse de la série American Crime sous l’angle des tendances identitaristes de notre époque), comme mises en œil :

Sommaire du numéro

. Philippe Corcuff et Sandra Laugier

Introduction : Pour un programme d’inspiration cavellienne d’analyse des séries TV

https://journals.openedition.org/tvseries/5014

Pensées des séries TV

. Paola Marrati

The Value of Cities of Words. Cavell on Perfectionism, Films, and TV Series

https://journals.openedition.org/tvseries/5060

. Pauline Blistène

La pensée des séries télévisées : une lecture perfectionniste de Homeland et du Bureau des légendes

https://journals.openedition.org/tvseries/5098

. Diego Scalco

La plasticité de l’humain et de l’inhumain dans Westworld. Scepticisme, perfectionnisme et mise à l’épreuve réciproque

https://journals.openedition.org/tvseries/5104

. Philippe Corcuff

Les séries TV comme nouvelles théories critiques en contexte identitariste et ultraconservateur. American Crime, The Sinner, Sharp Objects, Unorthodox

https://journals.openedition.org/tvseries/5133

Trajets perfectionnistes

. Sophie Wahnich

Bons voisinages dans Show me a hero

https://journals.openedition.org/tvseries/5168

. Laurence Espinosa

Manhunt: Unabomber : conversation avec une cabane, une boîte aux lettres et un feu tricolore

https://journals.openedition.org/tvseries/5218

. Maya Collombon et Lilian Mathieu

« Des choses merveilleuses pour ce pays ». Narcos ou la difficile quête du perfectionnisme dans l’action politique

https://journals.openedition.org/tvseries/5258

Pragmatiques de la réception

. Hugo Clémot

Exercices spirituels et séries télévisées. The Walking Dead, Game of Thrones, Dexter

https://journals.openedition.org/tvseries/5305

. Martin Shuster

New Television in the University

https://journals.openedition.org/tvseries/5333

. Ignasi Mena et Toni Ramoneda

Doit-on regarder Mad Men ?

https://journals.openedition.org/tvseries/5359

. Elodie Valkauskas et Jean-Marc Leveratto

Le quotidien des Girls et la morale de l’ordinaire

https://journals.openedition.org/tvseries/5395

. Laurence Allard

Black Mirror (S03E01) ou de l'imperfectionnisme moral à l'écran. Quelles voies pour une vie bonne et connectée ?

https://journals.openedition.org/tvseries/5440

******************************

Introduction : Pour un programme d’inspiration cavellienne d’analyse des séries TV

Par Philippe Corcuff et Sandra Laugier

- Extraits (début de l’article) -

 

Ce numéro de TV/Series, intitulé « Perfectionnisme et séries télévisées. Hommage à Stanley Cavell (1926-2018) » commence à explorer ce que pourrait être un programme d’inspiration cavellienne d’analyse des séries TV, un programme inter- et pluri-disciplinaire, entre philosophie et sciences sociales. Cette exploration se présente comme un hommage à l’œuvre de celui qui fut, entre autres, un grand philosophe du cinéma, décédé le 19 juin 2018.

Un des axes principaux de son travail a été un perfectionnisme moral et démocratique partant d’abord de l’ordinaire. Le perfectionnisme et l’ordinaire constituent alors des coordonnées de base de la boussole théorique de ce numéro. Ludwig Wittgenstein, avec qui Cavell a tant dialogué post mortem lançait dans ses Recherches philosophiques :

Nous sommes sur un terrain glissant où il n’y a pas de frottement, où les conditions sont donc en un certain sens idéales, mais où, pour cette raison même, nous ne pouvons plus marcher. Mais nous voulons marcher, et nous avons besoin de frottement. Revenons donc au sol raboteux(1) !

Et d’ajouter quelques paragraphes plus loin : « Nous reconduisons les mots de leur usage métaphysique à leur usage quotidien(2). »

Cavell, grâce à Wittgenstein(3), mais aussi Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau ou John Langshaw Austin, s’est efforcé de faire revenir l’interrogation philosophique « au sol raboteux » de l’ordinaire :

Pour mener à bien mon enquête (sur la sécurité de l’esprit humain), je suis en fait armé de noms, avant tout ceux d’Emerson et de Thoreau, qui comme je l’ai constamment proclamé depuis quelques années, souscrivent, par le leur insistance sur ce qu’ils appellent le commun, le quotidien, le proche, le bas, au même ordinaire que recherchent, dans leurs méthodes de langage ordinaire, Wittgenstein et Austin(4).

Le cinéma a été un compagnon crucial dans ce mouvement cavellien de retour de la philosophie vers l’ordinaire(5). Lorsque « le monde ordinaire fait irruption » sur l’écran(6), il peut ainsi nourrir la réflexion philosophique, nous dit Cavell. Et, inversement, la philosophie est susceptible de nourrir les études cinématographiques, voire l’art même du cinéma. Par exemple, dans L’impossible Monsieur Bébé (Bringing up Baby) de Howard Hawks (1938), l’« allégorie de la vie quotidienne cernée d’erreurs et de mésaventures, de malentendus et d’infortunes, est le résumé comique de la vision de l’ordinaire qui est invoquée dans l’œuvre d’Austin et dans les Recherches philosophiques de Wittgenstein(7). » Et le type de philosophie que Cavell engage dans son dialogue avec le cinéma appelle alors à un renoncement à une arrogance intellectuelle quant aux cultures populaires comme avec toute expression du « sol raboteux » du quotidien.

Les séries TV, en tant qu’un des arts majeurs des cultures ordinaires de masse aujourd’hui, peuvent aussi devenir de telles compagnonnes de nos investigations, en philosophie, en sciences sociales et/ou dans nos engagements dans la cité. Il y a même dans les séries actuellement un potentiel vraisemblablement supérieur pour exprimer et interroger les formes ordinaires de la condition humaine contemporaine. Car ce qui fait la force ordinaire des séries est leur intrication profonde à la vie quotidienne, le quotidien sur l’écran et notre quotidien de spectateur, ainsi que leur intégration à nos expériences ordinaires(8). Nos rapports aux séries s’insèrent dans nos sociabilités ordinaires, via tout particulièrement les conversations quotidiennes(9). Les personnages des séries peuvent devenir des proches, non plus sur le modèle classique de l’identification et de la reconnaissance, mais sur ceux de la fréquentation et même de l’affection. Les séries participent ainsi aux conversations que le spectateur engage avec ses propres conceptions morales  et avec celle de ses proches, dans la logique éducative et auto-éducative du perfectionnisme cavellien.

Partant, elles pourraient contribuer à la réinvention d’une politique de l’ordinaire, dans des temps politiquement brouillés où le brouillard le dispute à la confusion(10). D’autant plus quand elles sont porteuses d’une certaine critique sociale(11), contre les préjugés qui ne voient dans les séries qu’une reproduction des stéréotypes des ordres sociaux dominants, comme dans les années 1970-1980 une part de « la critique universitaire » mise en cause pas Cavell a pu faire de « l’idéologie hollywoodienne » un simple instrument de la logique capitaliste(12).

Avec les séries TV, Stanley Cavell serait donc encore et toujours parmi nous. Comme un prolongement de nos conversations avec son œuvre….

 

Notes :

(1) Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques [manuscrit de 1936-1949], Paris, Gallimard, 2004, partie I, § 107, p. 83.

(2) Ibid., § 116, p. 85.

(3) Voir Stanley Cavell, Les voix de la raison. Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie [1e éd. : 1979], Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1996.

(4) Stanley Cavell, Une nouvelle Amérique encore inapprochable. De Wittgenstein à Emerson [1e éd. : 1989], in Qu’est-ce que la philosophie américaine ? De Wittgenstein à Emerson, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2009, p. 50.

(5) Voir Stanley Cavell. Cinéma et philosophie, éds. Sandra Laugier et Marc Cerisuelo, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001, Élise Domenach, Stanley Cavell, le cinéma et le scepticisme, Paris, PUF, coll. « Philosophies », 2011, et Hugo Clémot, Cinéthique, Paris, Vrin, coll. « La vie morale », 2018.

(6) Stanley Cavell, « Ce que le cinéma sait du bien » (« The Good of Film »), in Le cinéma nous rend-il meilleur ?, éd. Élise Domenach, Paris, Bayard, 2003, p. 107.

(7) Stanley Cavell, « Des bleus à l’âme » [1e éd. : 2001], in Le cinéma nous rend-il meilleur ?, ibid., p. 175-176.

(8) Voir Sandra Laugier, Nos vies en séries. Philosophie et morale d’une culture populaire, Paris, Climats-Flammarion, 2019.

(9) Voir Sandra Laugier, « Vertus ordinaires des cultures populaires », Critique, n° 776-777, janvier-février 2012, p. 48-61, https://www.cairn.info/revue-critique-2012-1-page-48.htm.

(10) Voir Philippe Corcuff, La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie Critique », 2021.

(11) Voir, par exemple, Lilian Mathieu, Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé, Paris, Textuel, coll. « Petite encyclopédie critique », 2013.

(12) Stanley Cavell, Philosophie des salles obscures [1e éd. : 2004], Paris, Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs », 2011, p. 373.

La suite de l’article est là : https://journals.openedition.org/tvseries/5014

*********************

Les séries TV comme nouvelles théories critiques en contexte identitariste et ultraconservateur. American Crime, The Sinner, Sharp Objects, Unorthodox

Par Philippe Corcuff

- Extraits centrés sur la série American Crime (les coupures sont indiquées par […]) -

 

AMERICAN CRIME Season 1 TRAILER | New ABC Series © Series Trailer MP

Les cultures ordinaires actuelles (chansons, cinéma, romans policiers… et séries TV) sont susceptibles d’être des supports de l’expression d’un renouveau d’une critique sociale émancipatrice dans nos sociétés. Les séries à cause de leur écho actuel dans la population, de leur circulation dans les sociabilités ordinaires et de leur capacité à se coltiner les problèmes du temps présents pourraient être à la pointe de cette tendance. Cela ne concerne pas toutes les œuvres produites au sein de ces cultures ordinaires en général et des séries en particulier, car peuvent s’exprimer également à travers ces formes culturelles de masse des modalités conservatrices de la critique sociale, des logiques de justification des ordres de domination, des formes hybrides ou simplement une large indifférence vis-à-vis de la critique.

[…]

On va commencer à mettre en œuvre cette problématique sur quatre séries datant de la deuxième moitié des années 2010 et de 2020 : les saisons 1 d’American Crime (USA, 2015) et de The Sinner (USA, 2017), Sharp Objects (USA, 2018) et Unorthodox (Allemagne, 2020). Ces quatre cas poseront tout particulièrement la question de ce que Stanley Cavell appelle l’« inquiétante étrangeté » de l’ordinaire(1). Ces cas seront confrontés à des problèmes actuels de théorie politique que je vais préalablement présenter. La reformulation d’une critique sociale émancipatrice, dans le cadre d’une théorie politique critique, s’en trouvera enrichie et l’imagination philosophique, l’imagination sociologique ainsi que l’imagination politique en seront stimulées.

[…]

Cette dissociation tendancielle entre critique sociale et émancipation, dans le champ académique et dans le champ politique, laisse davantage aujourd’hui de place à des usages ultraconservateurs de la critique dans les espaces publics : en France, dans le reste de l’Europe (tout particulièrement en Hongrie, Pologne, Bulgarie, Lettonie, Norvège, Slovaquie, Suisse, Italie, Grande-Bretagne...) et dans d’autres pays du monde (notamment aux États-Unis avec l’élection de Donald Trump en 2016, un certain « trumpisme » étant susceptible de s’installer dans la politique américaine par-delà la défaite de Trump en 2020, et au Brésil avec l’élection de Jair Bolsonaro en 2018). On observe ainsi une montée en puissance de configurations idéologiques associant hypercriticisme et discriminations (xénophobes, sexistes, homophobes, etc.) dans des cadres nationalistes.

Les tendances ultraconservatrices sur le plan international promeuvent notamment des thèses identitaristes, en particulier des visions fermées de « l’identité nationale », dans la triple opposition au caractère pluriculturel des sociétés concernées, aux migrants en général et à l’islam en particulier, plus ou moins associée en fonction des cas à une certaine relégitimation de l’antisémitisme(2). Critiquer l’identitarisme, ce n’est pas récuser toute place aux identités individuelles et collectives en politique, c’est mettre en cause la focalisation politique sur une identité principale, homogène et fermée dans l’appréhension d’un individu ou d’un groupe. Ce sont l’essentialisation des identités et les logiques de clôture identitaire qui sont visées.

[…]

American Crime : une saison 1 entre les fermetures sociologiques de l’être et sa fragile ouverture

American Crime (AC) est une série TV transposant dans le « jeu de langage » des séries certaines caractéristiques du roman noir de tradition américaine et du film noir hollywoodien(3). Elle a été diffusée sur la chaîne de télévision ABC, au cours de trois saisons, entre 2015 et 2017. Son créateur, son showrunner, est le romancier, scénariste et réalisateur africain-américain John Ridley. C’est une série d’anthologie : les saisons sont indépendantes, avec des personnages différents dans des lieux différents. La spécificité de cette série d’anthologie, c’est toutefois que l’on retrouve au cours des trois saisons une partie importante des mêmes acteurs dans des rôles différents. Je me focaliserai ici sur la première saison de 2015.

Intersectionnalité et « crime américain »

Cette saison initiale débute avec le meurtre de Matt Skokie, un jeune vétéran blanc de la seconde guerre en Irak, et du viol de sa femme dans la ville de Modesto en Californie. Le principal suspect appréhendé est Carter Nix (Elvis Nolasco), un toxicomane noir. La saison a des affinités, comme les deux autres et dans le « jeu de langage » des séries, avec la problématique de l’intersectionnalité en sciences sociales(4). La galaxie des approches usant de la notion d’intersectionnalité s’efforce de s’interroger sur les effets des croisements entre différents rapports sociaux de domination : domination de classe, sexisme, racisme, hétérosexisme, etc. Dans la saison 1 d’AC, ce sont les rapports entre inégalités sociales, discriminations raciales et stéréotypes de genre qui sont principalement traités. Ils le sont avec une forme de déterminisme sociologique, voire un fatalisme, analogues à ceux que l’on trouve dans les romans noirs de David Goodis(5) ou, plus près de nous, dans les premiers films de James Gray(6).

Le « crime américain » traité par la série s’avère être, au fil de la narration, de moins en moins le crime factuel de départ, mais l’enquête sérielle s’intéresse surtout aux préjugés actifs dans la société américaine. La série semble même se désintéresser de la pourtant traditionnelle question « qui est le coupable du meurtre et du viol ? ». Le « crime américain » se trouve être l’envers structurel, au sens des structures sociales oppressives, du rêve américain. La saison est une traversée de désillusions personnelles et collectives, mais demeurant en tension avec des espérances. En auscultant quasi sociologiquement, dans la dynamique des relations sociales et dans la singularité des parcours individuels, ce que Cavell appelle « toute une moitié de ma vie », celle « qui subit la pression, disons, d’incitations disproportionnées à la déception et au chaos(7) », la série offre un parcours thérapeutique à la société américaine et aux personnes qui la composent. « Thérapeutique » au sens où Cavell comprend la philosophie wittgensteinienne, c’est-à-dire qui garde une attache avec « le désir ancestral de la philosophie de guider l’âme, prise dans le carcan et les déformations que lui imposent la confusion et l’obscurité, vers la liberté du grand jour(8) ». Mais un désir philosophique qui aurait abandonné l’arrogance du « philosophe roi » platonicien pour revenir « au sol raboteux » de la vie ordinaire, selon l’injonction de Wittgenstein(9).

Identitarisme des dominés : débat avec l’essentialisme stratégique de Spivak

Les préjugés raciaux sont particulièrement prégnants dans cette saison : du côté des Blancs, comme la mère de Matt Skokie (Felicity Huffman), mais également des Noirs, comme la sœur de Carter Nix, Doreen, convertie à l’islam et devenue Aliyah Shadeed (Regina King). Il n’y a pas, pour autant, de stricte symétrisation entre l’essentialisme de dominants et ce que le sociologue Abdellali Hajjat caractérise comme un « essentialisme inversé » de dominés(10). On pourrait parler aussi d’identitarisme des dominés. La première saison de la série orchestrée par Ridley montre bien que, pour développer une mobilisation collective autour d’une cause, « l’essentialisme inversé » peut constituer une ressource utile, et dans ce cas à travers l’activation d’un réseau militant noir-musulman. Cela rejoint une hypothèse formulée par la théoricienne postcoloniale indienne Gayatri Chakravorty Spivak quant à quelque chose comme un essentialisme stratégique(11), c’est-à-dire une essentialisation de l’identité collective de groupes subalternes comme appui idéologique et politique momentané dans leur combat contre la domination. Cependant, dans le même temps où il aide à stimuler des résistances et à libérer des énergies émancipatrices, cet essentialisme tend à enfermer les individus et les groupes dans des identités closes. L’ouverture à un ailleurs émancipateur est par avance autolimitée, le Même constituant une ressource dans la lutte et l’Autre, dans ce cadre, un ennemi. Justifié par des raisons « stratégiques », cet « essentialisme positif » se découvre aussi comme une fétichisation plus banale d’une identité collective à travers un mécanisme de représentation politique fétichisant de surcroît les porte-parole de la dite identité(12). Fermant les frontières symboliques d’un groupe dominé sous l’égide de porte-parole qui participent à le constituer en parlant en son nom (dans le cas de la série : les leaders de cette communauté africaine-musulmane), il ne reconnaît pas la singularité des individualités, dans leurs écarts, voire leurs contradictions, vis-à-vis de normes supposées partagées et dans le caractère composite de leurs repères identitaires. L’identitarisme inversé de ce type de combat antiraciste demeure un identitarisme : son usage inversé fournit bien des ressources pour l’émancipation vis-à-vis des préjugés et des discriminations racistes, mais ne permet pas aux individus de déployer la pluralité de leurs composantes identitaires sous la double tyrannie d’une identité principale et de ses représentants.

La saison met ainsi en évidence un certain succès de l’action collective sur des bases identitaires pour la défense de Carter Nix, mais aussi des décalages et des tensions entre l’accusé et sa sœur. Le conflit principal concerne la compagne blanche, elle aussi toxicomane, de Carter, Aubry Taylor (Caitlin Gerard). Par exemple, quand Aliyah visite Carter en prison en posant des conditions avant que sa communauté africaine-musulmane ne paye la caution :

Aliyah. Ce qui arrive ici dépasse ta personne. Il s’agit de chaque homme noir qui n’obtient pas justice. Tu dois les représenter. Tu dois être la voix de gens qui n’ont pas de voix. Et tu ne dois rester loin de cette fille.

Carter. Aubry n’est pas celle que tu crois.

Aliyah. Elle est mauvaise pour toi. […]

Carter. Je l’aime. Tu peux détester les Blancs autant que tu veux. Aubry, je l’aime.

Aliyah. Ce n’est pas une négociation. C’est une condition. (S01E04) 

L’amour apparaît ici comme le grain de sable préservant une ouverture singulière. Il rend lucide sur la façon dont les dérèglements du ressentiment peuvent nourrir une politique de l’identité fermée. « La vengeance est juste une prière différente à leur autel, chérie », lance Maeve (Thandie Newton) à Dolores (Evan Rachel Wood) dans l’épisode 2 de la saison 2 (2018) de Westworld. La théorie politique critique émergeant de la saison 1 d’AC reconnaît tout à la fois une part de vérité dans l’hypothèse de Spivak et met en cause ses écueils, dans une démarche qui a des parentés avec celle d’Hajjat, dans sa double analyse des apports et des impasses de « l’essentialisme inversé » dans les luttes postcoloniales. On aurait affaire ici à quelque chose comme une théorie politique critique sise dans un « jeu de langage » sériel, ayant des affinités avec une sociologie critique (Hajjat) et en débat critique et nuancé avec une théorie politique critique (Spivak), toutes deux sises dans des « jeux de connaissance » académiques.

Pessimisme sociologique

La saison 1 d’AC finit mal : le couple Noir-Blanche est mal vu de tous les côtés. Le métissage interracial, une des modalités du métissage entre une diversité de fils collectifs qui compose chaque singularité individuelle, est encore un « crime américain », pour les dominants mais aussi pour certains représentants des dominés. Le poids des rapports de domination n’est pas nié, car la série met en évidence combien ils plombent les vies individuelles. Toutefois, le réel n’est pas tout entier organisé sous la férule de la polarité dominants/dominés. Une émancipation est possible. Cette possibilité prend la forme d’un rêve au cours de l’ultime épisode 11, alors que le tragique entraîne la série dans son pessimisme. Comme dans nombre de romans de Goodis, cette possibilité est donc peu possible, mais demeure une échappée, une trouée utopique dans le tissu des rapports sociaux de domination.

La saison 1 d’AC semble nous dire avec Cavell, mais d’une voix à peine audible, « qu’il n’y a pas de raison de penser que nous échouerons toujours à l’obtenir(13) ». Cette saison, à la manière de Maurice Merleau-Ponty, sociologise de manière relationnaliste la question du mal : « Le mal n’est pas créé par nous ou par d’autres, il naît dans ce tissu que nous avons filé entre nous, et qui nous étouffe(14). »

[…]….

Notes :

(1) Stanley Cavell, Une nouvelle Amérique encore inapprochable. De Wittgenstein à Emerson [1e éd. : 1989], in Qu’est-ce que la philosophie américaine ?, p. 66, et Conditions nobles et ignobles. La constitution du perfectionnisme émersonien [1e éd. : 1990], p. 301 ; tous deux repris dans Qu’est-ce que la philosophie américaine ? De Wittgenstein à Emerson, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2009.

(2) Sur les tendances ultraconservatrices et identitaristes aujourd’hui, en se centrant sur le cas de la France, voir Philippe Corcuff, La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie Critique », 2021.

(3) Voir Philippe Corcuff, « "Jeux de langage" du noir : roman, cinéma et séries », Quaderni. Communication, technologies, pouvoir, n° 88, automne 2015, p. 21-33, https://journals.openedition.org/quaderni/917.

(4) Voir de la créatrice en 1989 du concept d’intersectionnalité, la juriste africaine-américaine Kimberlé Crenshaw, « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex. A Black Feminist Critique or Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », University of Chicago Legal Forum, 1989, Issue 1, p. 139-167, https://chicagounbound.uchicago.edu/uclf/vol1989/iss1/8/, ainsi que, pour un panorama des travaux qui ont recouru par la suite au concept, Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin, « Représenter l’intersection. Les théories de l’intersectionnalité à l’épreuve des sciences sociales », Revue française de science politique, vol. 62, n° 1, février 2012, p. 5-20, https://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2012-1-page-5.htm.

(5) Sur l’œuvre de l’écrivain David Goodis (1917-1967), voir Philippe Corcuff, Polars, philosophie et critique sociale, Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie Critique », 2013, p. 48-68.

(6) Je pense à Little Odessa (1995), The Yards (2000), La nuit nous appartient (We Own the Night, 2007) et Two Lovers (2008). Á la sortie de Two Lovers, James Gray avance ainsi : « Je suis obsédé – et mes films avec moi – par les classes sociales, le manque de mobilité, l’injustice, la honte ressentie par ceux qui sont de condition modeste, et leur volonté incessante de s’y soustraire. », dans « Une journée entière avec… le cinéaste James Gray », propos recueillis par Laurent Rigoulet, site de Télérama, 18 octobre 2009, http://www.telerama.fr/cinema/une-journee-entiere-avec-james-gray,47563.php.

(7) Stanley Cavell, Philosophie des salles obscures [1e éd. : 2004], Paris, Flammarion, coll. « Bibliothèque des savoirs », 2011, p. 26-27.

(8) Ibid., p. 22.

(9) Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques [manuscrit de 1936-1949], Paris, Gallimard, 2004, partie I, § 107, p. 83.

(10) Dans Abdellali Hajjat, « Les dilemmes de l’autonomie : assimilation, indigénisme et libération », site Quartiers XXI, 7 octobre 2015, http://quartiersxxi.org/les-dilemmes-de-l-autonomie-assimilation-indigenisme-et-liberation.

(11) Gayatri Chakravorty Spivak parle plus précisément d’« un usage stratégique d’un essentialisme positif » et d’un « moment d’essentialisation » commandés par un « intérêt politique », dans « Subaltern Studies: Deconstruction Historiography », Introduction of Selected Subaltern Studies, ed. Ranajit Guha and Gayatri Chakravorty Spivak, New York-Oxford, Oxford University Press, 1988, p. 13. Ce qui a été par la suite synthétisé par l’expression « essentialisme stratégique ».

(12) Voir Pierre Bourdieu, « La délégation et le fétichisme politique » [1e éd. : juin 1984], in Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, coll. « Points essais », 2001, p. 259-279.

(13) Cavell, Philosophie des salles obscures, op. cit., p. 38.

(14) Maurice Merleau-Ponty, Signes [1e éd. : 1960], Paris, Gallimard, 1987, p. 47.

La suite et l’ensemble de l’article sont là : https://journals.openedition.org/tvseries/5133

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.