Valls, les intellectuels et l’extrême droite (avant et après le 1er tour des départementales)

Un entretien réalisé par Libération avant le premier tour des élections départementale, qui donne un certain éclairage aux résultats du 22 mars 2015 (si loin du 22 mars 1968 !)…

Un entretien réalisé par Libération avant le premier tour des élections départementale, qui donne un certain éclairage aux résultats du 22 mars 2015 (si loin du 22 mars 1968 !)…

 

 

Ce premier tour des élections départementales constitue « un vrai succès » pour la stratégie anti-FN de Manuel Valls (voir Stéphane Alliès sur Mediapart : Les socialistes ne "résistent" que dans leur monde imaginaire », 23 mars 2015) ! Presque la moitié des électeurs s’abstenant (en particulier dans les milieux populaires et chez les 18-25 ans ; abstention à laquelle il faudrait ajouter la non-inscription sur les listes électorales évaluée autour de 7%), le FN représentant le quart des votants devant le PS et s’enracinant dans la vie politique locale, la droite sarkozyste prenant la première place (mais dans une alliance UMP/UDI) en s’étant un peu plus extrême droitisée sur le dos de « l’islam » …La critique de la stratégie vallsienne faite avant le premier tour semble toujours avoir une certaine pertinence….

 

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Philippe Corcuff : « La gauche de gouvernement contribue par sa politique au développement de l’extrême droite »

 

Par Anastasia Vécrin

 

 

InterviewManuel Valls pense que les intellectuels devraient faire la réclame du gouvernement. Or, le rôle des intellectuels depuis Voltaire est de débusquer les préjugés portés par le pouvoir.


Philippe Corcuff, maître de conférences en science politique à l’IEP de Lyon, analyse les liens entre la gauche et les intellectuels et souligne plus globalement le manque de dialogue entre les intellectuels et la société.

 

 

«La critique de l’extrême droite est très présente parmi les intellectuels, mais pour beaucoup d’intellectuels critiques, la politique sociale-libérale de Manuel Valls et ses tentations xénophobes sur les Roms et sur l’Islam sont une partie du problème. La gauche de gouvernement contribue par sa politique au développement de l’extrême droite. Quand suite aux attentats, une secrétaire d’Etat explique qu’il faut interdire le voile à l’université alors que rien dans la société ni dans la communauté universitaire ne demandait cela, c’est problématique. Valls est l’un des producteurs des problèmes qu’il dit vouloir résoudre. Il pense que les intellectuels sont des publicitaires qui devraient faire la réclame du gouvernement. Or, le rôle des intellectuels depuis Voltaire est de débusquer les préjugés portés par le pouvoir.

 

«Depuis l’affaire Dreyfus, il y a un lien fort entre les intellectuels et la gauche, ce qui n’est pas le cas de la droite. A partir des années 80, il y a un processus de désintellectualisation de la gauche lié à la technocratisation de la politique : ce n’est plus le dialogue avec les intellectuels critiques qui participe de la politique mais plutôt les énarques du fait de la professionnalisation de la politique. Avant 80, la gauche était un intellectuel collectif, il y avait des débats théoriques vifs en interne, liés aux débats qui avaient lieu dans la société.

 

«La responsabilité des intellectuels n’est pas dans le rapport au pouvoir. Le problème est qu’il s’est développé un certain repli du monde universitaire et de la recherche sur la spécialisation disciplinaire. S’il y a une responsabilité des intellectuels, elle est de ne pas avoir substitué l’ancien dialogue avec le parti classique avec d’autres formes politiques et associatives. Au-delà des intellectuels médiatiques qui occupent un espace, le problème c’est qu’il n’y a pas ou trop peu de supports de dialogue entre les intellectuels et la société. On considère que Zemmour est un intellectuel, la catégorie "intellectuel" est devenue floue, son contour plus large.

 

«La gauche développe un esprit critique vis-à-vis d’elle-même, car cela fait partie de sa définition. Le problème c’est qu’on ne voit pas comment dans l’immédiateté le fossé entre les différentes gauches pourrait être comblé. Ce n’est pas le discours sur l’extrême droite qui peut créer un langage commun. Dans les années 80, le FN était le principal élément de mobilisation commun, mais cet usage du FN pour fédérer à gauche s’est essoufflé et n’a pas fait reculer le FN.

 

«A gauche, il n’y a pas de diagnostic partagé sur l’analyse la société. Dans les années 70, malgré les divisions il y avait un cadre marxiste minimal commun, il y avait une façon de se représenter la société. La disparition de ce cadre et l’évolution sociale-libérale de la gauche de gouvernement font que les avis divergent sur les solutions à proposer. Contrairement à certains qui parlent de "problème identitaire", pour moi, il n’y a pas d'extrême droitisation de la société malgré les résultats du FN. Qui aurait pensé, avant les attentats, qu’un mouvement comme "Je suis Charlie" se mobiliserait sur des bases largement multiculturelles et antiracistes. Si on suit le diagnostic d’une France islamophobe, on aurait eu des manifestations islamophobes, alors certes il y a eu des actes islamophobes mais pas de manifestations. Les éléments d’extrême droitisation de la société sont contrebalancés par d’autres. Un mouvement comme "Je suis Charlie" fait reculer les tentations xénophobes.

 

 

«Pour répondre à la montée du Front national, je propose un élément de réponse dans mon livre sur l’extrême-droite (1), il s'agit de recentrer le débat sur une question sociale élargie c'est-à-dire réintégrer le "sociétal" dans le social trop délaissé : les dominations de classe, mais aussi de genre, raciale ou hétérosexiste, doivent être prises en compte pour sortir du clivage national/racial porté par le FN.»

 

Paru sur Liberation.fr, 20 mars 2015

 

Note : (1) Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard (éd. Textuel, 2014)

 

 

* Prolongements sur Mediapart :

 

. sur le livre Mes années Charlie et après ? (Textuel, 2015) : « Mes années Charlie : de "l’affaire Cantat/Trintignant" aux désirs (août 2003) », 11 mars 2015

 

. sur le livre Les années revienne et la gauche est dans le brouillard (Textuel, 2014) : « Extrême-droitisation : en finir avec le "politiquement incorrect", en revenir à l’émancipation », 12 décembre 2014

 

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