Hacker : Michael Mann, cinéaste libertaire

Hacker (Blackhat), le nouveau thriller de l’Américain Michael Mann, nous permet de nous évader un moment des moisissures sarko-lepénistes qui encombrent l’atmosphère politique, en ouvrant une trouée libertaire à travers un bon vieux cinoche stylé et populaire…

Hacker (Blackhat), le nouveau thriller de l’Américain Michael Mann, nous permet de nous évader un moment des moisissures sarko-lepénistes qui encombrent l’atmosphère politique, en ouvrant une trouée libertaire à travers un bon vieux cinoche stylé et populaire…

 

Á l’heure de l’informatisation généralisée, le cinéaste américain Michael Mann (72 ans !) se penche sur les troubles de nos sociétés sous l’angle de la cybercriminalité. Un hacker fantomatique provoque un accident nucléaire en Chine et des dérèglements boursiers aux États-Unis. Un officier chinois et un hacker américain (étudiants, ils ont partagé la même chambre lors d’études au MIT !), sous les verrous pour avoir volé des banques et qu’on va sortir de prison pour l’occasion, se lancent sur la piste du mystérieux criminel. Certains prendront cela pour une série B ordinaire, mais…il s’agit de Michael Mann, réalisateur entre autres du Sixième sens (pas le film de M. Night Shyamalan, mais Manhunter de 1986), Le dernier des Mohicans (The Last of the Mohicans, 1992), Heat (1995), Révélations (The Insider, 1999), Ali (2001), Collatéral (Collateral, 2004) ou Public Enemies (2009). Son premier documentaire, encore inédit aujourd'hui, a été tourné à Paris en mai 1968 et s’intitule Insurrection.

 

Mann s’inscrit dans les codes d’un cinéma hollywoodien de grande audience, mais en les déplaçant. Des formes culturelles familières sont ainsi au rendez-vous : des personnages dotés de stéréotypes, des scènes d’action qui déménagent, des explosions à tire-larigot, une histoire d’amour qui semble avoir déjà été vue mille fois...dans une hybridation de genres cinématographiques installés : le film d’action, le film noir et le western. Cependant ces familiarités sont en quelque sorte subverties par un style, qui est aussi une éthique mélancolique s’entrouvrant à une politique libertaire. Hacker se présente ainsi comme un produit standardisé et une œuvre radicale, parlant à des publics ordinaires et à des cinéphiles, bref une de ces créations de l’industrie culturelle capitaliste américaine qui tend à lui échapper.

 

Hacker | Bande-annonce officielle 2 VOST [Au cinéma le 18 mars] © Universal Pictures France

 

 

De l’espace comme catégorie éthique et politique dans le langage cinématographique de Michael Mann

 

La question éthique et ses embranchements politiques sont souvent présents tout à la fois dans le contenu narratif des films de Mann et surtout dans le langage proprement cinématographique qu’il explore depuis le début des années 1980. Chez lui l'éthique se déploie dans l'esthétique. Le traitement de l’espace en constitue une arête. Quelques exemples ?

 

* Dans Le sixième sens, adaptation du roman de Thomas Harris Dragon rouge (1981), la tension entre un espace élargi et un espace confiné travaille les déplacements de l’action. L’espace que profile l’horizon exprime les attentes d’une morale de la sérénité adossées à une ouverture utopique vers un ailleurs débarrassé de la violence. L’espace refermé porte les menaces des agissements d’un serial killer. L’enquêteur du FBI William Graham (William Petersen, avant la série Les experts) traverse cette tension spatiale et est traversé par elle. Une certaine mélancolie, née des épreuves ineffaçables du passé, l’accompagne tout au long de son périple.

 

* Dans Le dernier des Mohicans, adapté du classique de James Fenimore Cooper (1826), Nathanael (fils orphelin de colons anglais, Daniel Day-Lewis) glisse avec facilité dans l’espace aux côtés de son père et de son frère adoptifs indiens. Cette liberté, menacée par la fin de l’univers des Mohicans, débouche aussi sur la mélancolie. Dans les dernières images, un peut-être se dessine toutefois pour le couple Daniel Day-Lewis/Madeleine Stowe face à l’immensité de l’espace américain, sans qu’ils n’oublient pour autant le chagrin des êtres perdus.

 

 * Dans Heat, les rêves d’amour, dans les couples Robert de Niro/Amy Brenneman, Val Kilmer/Ashley Judd et Al Pacino/Diane Venora, se fracassent sur les mouvements d’ouverture et de fermeture de l’espace propres au réel.

 

* Dans Révélations (The Insider), le chimiste mettant en cause l’industrie du tabac (Russell Crowe) et le journaliste de télévision (Al Pacino) circulent douloureusement aux frontières intérieures et extérieures de leurs systèmes respectifs pour porter publiquement une critique sociale. Á la fin, démissionnaire de la chaîne CBS, bien qu’ayant d’une certaine manière gagné contre son entreprise, Al Pacino pousse la porte vers des espaces inédits, sans tirer un trait sur les fêlures de l’expérience, au plus proche du sentiment personnel de sa liberté mais mélancolique. Son maître à l'Université a été Herbert Marcuse, comme Angela Davis.

 

Á travers ces tâtonnements manniens, la liberté voit fréquemment se refermer l’espace sur elle. Demeure cependant une lucarne sur l’utopie, alimentant une certaine façon de se tenir face à l’adversité, une éthique du maintien de soi qui a fait la grandeur du roman noir (voir mon livre Polars, philosophie et critique sociale, Textuel, 2013). L’éthique de la préservation d’une certaine intégrité personnelle est d’emblée, dans ce cadre contraint, mélancolique. Mélancolie, en particulier au sens étonnant donné à ce mot en 1765 par L’Encyclopédie, sous la direction de Diderot et de D’Alembert : « C’est le sentiment habituel de notre imperfection ». L’éthique débouche sur une politique critique de la liberté vue comme un horizon, inatteignable tout en fonctionnant comme une boussole.

 

Hacker prolonge ces investigations cinématographico-éthiques, dans une version davantage « grand public » du film d’action, ne serait-ce qu’avec le choix de l’acteur principal, Chris Hemsworth (le super-héros Thor dans les films Marvel). Sortant de prison, Hemsworth, a d’abord les yeux fixés sur l’horizon, s’emplissant de la sensation de liberté. Cette liberté, elle l'a fait jouer jadis contre des banques, qu’il ne regrette pas d’avoir dépouillées (car il tient à préciser, face aux demandes de justification, qu’il n’a pas volé des personnes ordinaires mais des institutions rapaces), et elle va le voir s’affronter à l’État américain, au capitalisme bureaucratique chinois et à un cybercriminel détruisant la vie pour s’enrichir. Il prend la tonalité d’un anti-héros anarchiste opposé au Capital, à l’État et aux malfaiteurs leur ressemblant dans la caricature. Certes, cet anti-héros est, comme dans le roman noir, un solitaire (Le Solitaire est d’ailleurs le titre français du premier long métrage de cinéma de Mann en 1981, avec James Caan), à mille lieux d’une action politique collective. Pourtant sa traversée des espaces a bien une portée politique radicale.

 

Dans ce cas, Mann filme de manière angoissante l’infiniment petit des circuits informatiques qui contraignent nos vies. C’est à taille humaine, ouverte sur l’infiniment grand de l’ailleurs, que le défi sera relevé par Hemsworth, face au nihilisme prédateur d’un hacker sans valeurs autres que des espèces sonnantes et trébuchantes. Le solitaire est pourtant relié aux autres : le sens de la dignité et de la liberté comme valeurs collectives, l’amitié avec son ancien compagnon de chambre chinois, l’amour pour la sœur de ce dernier. Á la fin, nos deux lovers partiront, clandestins traqués par leurs polices respectives, vers de nouveaux espaces, libres et contraints, passionnés et tristes, utopistes mélancoliques.

 

Une politique cinématographique libertaire

 

On est proche chez Michael Mann de l’individualisme démocratique et libertaire d’une pensée marquante des débuts de l’Amérique, celle de Ralph Waldo Emerson (1803-1882), ami du praticien et théoricien de la désobéissance civile Henry David Thoreau. Emerson écrit ainsi dans son livre Société et solitude (1870) :

 

« La solitude est impraticable, et la société fatale. Nous devons garder la tête dans l’une et nos mains dans l’autre. Nous y parviendrons si nous conservons notre indépendance sans perdre notre sympathie. »

 

Emerson voyait d’ailleurs idéalement la démocratie comme « une nation d’amis » (dans « Politics », 1844).

 

Le film de Michael Mann risque de ne pas plaire aux cinéphiles trop rétifs aux codes hollywoodiens ou à la geste éthico-politique, ni aux militants qui confondent la radicalité avec le pathos de Jean-Luc Mélenchon. Son anarchisme mélancolique, lesté d’un mélange détonnant de pessimisme et d’utopie, n’a guère à voir avec certaines gesticulations anarchoïdes dans nos manifestations, ni avec les provocs de totos déjà en bière. C’est ce qui contribue à me réjouir…et qui réjouira peut-être aussi quelques autres ?

 

 

 * Pour prolonger :

 

 . Sur Hacker (Blackhat) :

 « "Hacker" de Michael Mann : une course contre la montre maîtrisée. Un film remarquable », par Romain Faisant (blogueur cinéma), L’OBS Le Plus, 22 mars 2015

 

 . Sur le cinéma de Michael Mann :

 « Michael Mann », par Gaël Martin, Mediapart, 18 mars 2011 (ou sur Universciné)

 

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