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Billet de blog 25 juin 2015

Mélancolies ordinaires : Al Pacino et Vincent Lindon

Retour sur deux films récents, Manglehorn et La Loi du marché, dont l’éthique mélancolique pourrait être utile dans notre brouillard politique…

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Al Pacino, dans Manglehorn, et Vincent Lindon, dans La Loi du marché, incarnent des rapports mélancoliques au monde, un peu gauches. Les éthiques du quotidien qu’ils expriment pourraient utilement revivifier les ternes langues de bois dominant aujourd’hui la politique, même dans les secteurs les plus « critiques »…

Al Pacino : redevenir présent à la vie

Manglehorn - Bande-annonce VOST © Les cinémas Gaumont Pathé

Manglehorn est un film de David Gordon Green, à partir d’un scénario de Paul Logan. Il est quelque peu passé inaperçu en France. La mise en scène apparaît assez convenue, mais permet toutefois qu’éclate une fois de plus le talent d’un Al Pacino vieillissant et d’une Holly Hunter ordinarisée. Manglehorn (Al Pacino) est un serrurier septuagénaire solitaire vivant dans une petite ville avec son chat. Dawn (Holly Hunter) est la guichetière de la banque avec laquelle il partage un brin de conversation une fois par semaine. Manglehorn a un fils, avec lequel les relations sont épisodiques et tendues, et une petite fille, qui occupe une place à part. Il n’a plus de contacts avec son ancienne épouse. Il est surtout focalisé sur un amour perdu de jeunesse, Clara, à qui il écrit de belles lettres qui n’arrivent pas à atteindre leur destinatrice. Le film s’intéresse à la vie banale de gens ordinaires marqués par des rêves, des déceptions et des regrets, comme tout un chacun. Pas d’adrénaline suscitée par le rythme de l’action, par de crépitements d’armes à feu, pas de supports technologiques exceptionnels. Les émotions naissent du prosaïque qui ressemble à ce que l’on peut vivre, avec les spécificités du contexte américain.

Manglehorn apparaît passer sa fin de vie le regard dans le rétroviseur. La nostalgie d’un passé fantasmé l’étouffe sans qu’il en prenne vraiment conscience. Ce passé semblait pouvoir ouvrir alors un avenir amoureux radicalement autre. La tutelle impitoyable du passé et du futur qu’il aurait pu dessiner dévalorise son présent. En-dehors de sa petite fille, cela le fait passer à côté des sociabilités les plus quotidiennes qui pourtant le nourrissent, dont les rendez-vous hebdomadaires avec Dawn. Il se réveillera pourtant de cette torpeur et pourra redevenir présent à la vie. De passéiste, sa mélancolie redonnera une place centrale au présent. Ce présent n’est pas le présent présentiste du zapping néolibéral permanent, car il garde des appuis dans le passé (ne serait-ce que les blessures qui tannent le cuir) et n’a pas abandonné des repères dans l’avenir (principalement en ce qui concerne sa petite fille). La mise en tension avec le visage sensible de Dawn le mènera sur la voie perfectionniste de l’amélioration de soi, après l’auto-aveuglement et les hésitations.

Vincent Lindon : dire non, malgré tout

 On connaît mieux l’histoire de La Loi du marché, film de Stéphane Brizé, basé sur un scénario de Brizé et d’Olivier Gorce, avec Vincent Lindon, prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2015. Thierry (Vincent Lindon), quinquagénaire et ancien syndicaliste, va, après 15 mois de chômage, trouver un emploi d’agent de sécurité dans un supermarché. Dans ce cas, la mise en scène est plus travaillée, en particulier dans l’association entre acteurs professionnels et non-professionnels. La réalisation réussit à produire des effets de réel véritablement sidérants, où face à l’humiliation ordinaire le spectateur est tenté de baisser les yeux…Les scènes ne décrivent pourtant pas des situations extraordinaires, mais du banal, du terriblement banal, qui nous met mal à l’aise, jusqu’à l’insoutenable.

Au départ, Thierry s’adapte parce que les difficultés de sa vie de chômeur pèsent de plus en plus avec le temps : il s’adapte aux entretiens d’embauche par Skype, il s’adapte aux techniques de présentation de soi dispensées par Pôle emploi, puis quand il trouve son nouvel emploi il s’adapte à l’activité de surveillance des victimes des dégâts sociaux du néolibéralisme, des personnes dans des situations analogues à la sienne. Lindon est tout en sobriété mélancolique. Cependant, il a préservé des limites éthiques et, quand ça déborde, il dit non, ou plutôt, économe en paroles, il fait non.

LA LOI DU MARCHÉ - Bande-annonce © Diaphana Distribution

Éthiques mélancoliques pour temps de brouillard politique

L’actualité politique ces derniers temps alimente plutôt nos désenchantements. Le cinoche peut être plus prometteur. Ces deux films pointent des étayages éthiques minimaux afin de résister : redevenir présent à nos vies, sans fuir dans le passé ou le futur, partir des existences ordinaires et de leurs sociabilités, préserver une estime de soi dans la reconnaissance par les autres, savoir dire non malgré le poids des contraintes. Et cela dans une configuration mélancolique, qui n’oublie ni les écorchures du passé, ni les obstacles du présent. Un espace mélancolique qui s’abreuve de nos fragilités plutôt que de les nier, à la différence des langues de bois politiciennes et militantes. Dans un article de 1765, un grand livre des Lumières, l’Encyclopédie, caractérisait de manière étonnante le mot « mélancolie » ainsi : « C’est le sentiment habituel de notre imperfection ».

Ne faudrait-il pas dépolitiser nos imaginaires (au sens de les décrocher du spectacle politicien) pour pouvoir les repolitiser autrement ?

************************************

* Autres récents éclairs mélancoliques au cinéma :

. « Vous aimez la politique ? Oubliez Sarkozy ou Mélenchon, allez voir "Mad Max" », Rue 89, 23 mai 2015

. « Hacker : Michael Mann, cinéaste libertaire », Mediapart, 25 mars 2015

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