Philippe Corcuff
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Billet de blog 25 sept. 2019

Lumières tamisées contre Lumières dogmatiques (Badinter/Bouteldja)

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, l’historien Antoine Lilti nous permet dans son dernier livre, « L’héritage des Lumières », de sortir des manichéismes concurrents dans les débats publics sur les Lumières (type Élisabeth Badinter/Houria Bouteldja). Intelligent, documenté, nuancé, stimulant…

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Paradoxalement, dès que les Lumières du XVIIIe siècle sont convoquées dans les débats publics en France ces derniers temps, la raison semble s’égarer, devient arrogante, péremptoire, se prend d’amour pour des dogmes opposés. Un indice de la progression des confusions intellectuelles et même du confusionnisme idéologique parmi les milieux médiatiques, politiciens et intellectuels. Les lumières n’apparaissent plus comme une invitation à s’interroger, à mettre à distance les préjugés et les évidences (dont ses propres préjugés et évidences), bref à exercer sa raison critique, mais, à l’inverse, à surfer sur des idées reçues partagées par tel ou tel secteur politique et intellectuel. Pauvres Lumières ainsi travesties, pour prétendument les défendre ou pour les critiquer, en nouveaux obscurantismes !

Les Lumières ouvertes de Lilti et Baczko

Dans ce contexte, l’ouvrage savant de l’historien Antoine Lilti, L’héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité(1), se présente comme un bain de fraîcheur intellectuel et politique. Il ne s’agit pas d’abandonner les Lumières, mais bien d’en hériter. Toutefois pas comme des recettes dogmatiques qu’on devrait se contenter de répéter de manière autosatisfaite. Car les Lumières renverraient à un espace de questionnement ouvert, encore en mouvement :

« ʺLes Lumièresʺ ne sont pas une doctrine fixée une fois pour toutes au XVIIIe siècle, mais elles constituent un héritage qui doit sans cesse être reformulé, redéfini, réactualisé. » (pp. 381-382)

Il y a donc là un héritage turbulent et localisé dans le temps et dans l’espace, avec nombre d’échos au-delà :

« Nous ne sommes pas condamnés à renoncer à l’héritage des Lumières. Mais nous devons l’assumer comme un héritage local et pluriel. Non pas un credo rationaliste universel qu’il s’agirait de défendre contre ses ennemis, mais l’intuition inaugurale d’un rapport critique d’une société à elle-même. » (p. 30)

De belles pages sont notamment consacrées au « défi postcolonial » (chapitre I) ou à Michel Foucault (chapitre XII). Dans le premier cas, les penseurs décoloniaux ne sont pas caricaturés, mais caractérisés comme « à la fois héritiers et critiques de la pensée européenne » (p. 86). Ces penseurs éclairent des impensés des Lumières, tout en ayant eux-mêmes des points aveugles. Dans le second cas, Antoine Lilti suit les déplacements de Michel Foucault les dernières années de sa vie dans la revendication d’un certain héritage des Lumières. L’horizon de la réflexion du philosophe devient alors « la question du potentiel émancipateur d’un discours de vérité profondément incarné, mais aussi ses limites et ses dangers » (p. 376). Ce qui suppose d’accepter l’alliance d’« un savoir objectif » et d’« une subjectivité assumée » dans la confrontation au présent (p. 370).

Pour ceux qui ont été accablés en cette rentrée politique par l’alignement ultra-conservateur d’Emmanuel Macron quant à l’immigration et par les gesticulations conspirationnistes de Jean-Luc Mélenchon, il y a enfin de quoi penser en politique avec ce beau livre ! On peut l’associer à un autre grand livre sur les Lumières : Job, mon ami. Promesses du bonheur et fatalité du mal publié en 1997 par Bronislaw Baczko(2). L’historien d’origine polonaise y remarquait dans son avant-propos :

« Les Lumières ne font pas système, elles sont une pensée toujours en mouvement. D’où leur inachèvement, trait essentiel, source à la fois de leur vigueur et de leur fragilité. » (p. 13)

Et puis la démarche d’Antoine Lilti a quelque chose du chemin de la réflexion critique des Lumières sur elles-mêmes esquissé par Max Horkheimer et Theodor Adorno dans La dialectique de la Raison(3), au cœur des années noires du nazisme depuis leur exil américain, invitant à penser leurs impensés. Depuis l’époque où ces figures de « l’École de Francfort » commençaient à tracer ce sillon, les impensés de segments des Lumières (notamment sexistes et coloniaux) sont mieux connus. Les Lumières explorées par Baczko et Lilti apparaissent, partant, bruissantes de vie et inquiètes, polyphoniques et dialogiques, tâtonnantes et réflexives, parsemées d’hésitations et de doutes, travaillées par des tensions et peuplées d’oppositions, nous livrant des questions bien davantage que des réponses unilatérales et définitives. J’avais parlé il y a déjà pas mal de temps de Lumières tamisées(4).

Les dogmatismes et les identitarismes opposés de Badinter et Bouteldja

On est loin des incantations dogmatiques sur les Lumières, qu’elles viennent de certains de leurs prétendus défenseurs aujourd’hui en France ou de leurs détracteurs les plus manichéens. Parmi les premiers, on peut citer la philosophe Élisabeth Badinter qui en octobre 2013, face à une question du journaliste Jean Birnbaum sur le lien possible « entre les Lumières et les catastrophes du XXe siècle » incitant à un retour critique sur leurs impensés historiques, l’a complètement récusé, en se contentant de marteler leur caractère de « philosophie universaliste », car « Quand on dit Lumières, on essaye de militer pour le développement de la raison » (5). Exemple attristant d’abdication de la raison dans sa dimension réflexive, c’est-à-dire par retour critique sur ses propres évidences ! Parmi les seconds, on peut renvoyer à Houria Bouteldja, la figure médiatique du Parti des Indigènes de la République, qui dans son livre Les Blancs, les Juifs et nous(6) tend à rabattre les termes associés de « Révolution française », « Lumières » et « Modernité », via « la Raison blanche », sur « la grande nuit coloniale » à travers une lecture simpliste de la pensée décoloniale (pp. 90, 92, 127, et 128). Et elle finit par trouver un universalisme alternatif à l’universalisme occidental décrié dans une identité musulmane pourtant elle aussi localisée (« Allahou akbar ! Un point de vue universel - enfin ! », lance-t-elle, p. 132).

À chacun son universel tronqué ! L’identitarisme national-républicain de Badinter et l’identitarisme islamique de Bouteldja se ressemblent dans l’enferment des individus et des groupes autour d’une identité principale ; prisons identitaires qu’avaient commencées justement à détricoter les Lumières avec des hésitations et des trous (comme « la nation »)…

Humilité créatrice

En ces temps politiquement brouillés, nous avons à nous réapproprier avec humilité et de manière créatrice, dans le choc des questions vives du présent et loin des mythologisations positives ou négatives, l’héritage encore indispensable des Lumières, dans ses ambivalences même. Antoine Lilti nous y aide grandement.

Notes :

(1) Paris, Gallimard-Seuil, collection « Hautes Études », septembre 2019, 416 p., 25 euros, voir http://editions.ehess.fr/ouvrages/ouvrage/lheritage-des-lumieres/ .

(2) Paris, Gallimard.

(3) 1e édition : 1944, Paris, Gallimard, collection « TEL », 1983.

(4) Dans P. Corcuff, « Les Lumières tamisées des constructivismes. L'humanité, la raison et le progrès comme transcendances relatives », Revue du MAUSS, n° 17, 1er semestre 2001, pp. 158-179, http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2001-1-page-158.htm , La société de verre. Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, collection « Individu et Société », 2002 et « Vers des Lumières tamisées. Contre des Lumières aseptisées, contre des Lumières totales », revue ContreTemps, n° 17, septembre 2006, pp. 85-94, http://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/Contretemps%2017.pdf .

(5) É. Badinter, « Voyons ce qui nous unit avant ce qui nous distingue », entretien avec J. Birnbaum, Le Monde daté du 18 octobre 2013, cahier « Le Monde des livres ».

(6) Paris, La Fabrique, 2016.

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