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Billet de blog 26 sept. 2022

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Rima Abdul Malak : un parcours créolisant

Rima Abdul Malak (née en 1979), franco-libanaise, a été nommée Ministre de la Culture en mai 2022. J’ai été son enseignant lors de ses études à Sciences Po Lyon en 1996-1999. Même si nous ne sommes pas aujourd’hui du même bord politique, j’ai accepté de faire l’introduction de sa conférence à Sciences Po Lyon le vendredi 23 septembre 2022 à l’initiative de l’association étudiante Place au Débat.

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Bonjour à toutes et à tous,

J’ai la difficile tâche de présenter la conférence de Rima Abdul Malak, sans savoir exactement ce qu’elle va nous dire. Rima Abdul Malak a été récemment nommée Ministre de la Culture, mais pour moi c’est Rima ; que j’ai eu comme étudiante de 1996 à 1999, ici à Sciences Po Lyon, qu’on appelait à l’époque « IEP de Lyon » et dont le diplôme s’effectuait en trois ans dans d’autres locaux. Une très bonne étudiante, sérieuse, mais en même temps ouverte d’esprit et de sensibilité, et par exemple présidente de l’association de théâtre de l’IEP. Une étudiante dont on se souvient bien des années après, avec quelque chose comme une paradoxale discrétion rayonnante.

1996-1999 : c’était des années enthousiasmantes, agitées par des mouvements sociaux exigeants dans le sillage du grand mouvement de l’hiver 1995 (avec notamment la fameuse « pétition Bourdieu »). Et, par exemple, en janvier 1998, les anciens bâtiments de l’IEP de Lyon ont été occupés par le mouvement des chômeurs, avec l’aide des étudiants et de certains enseignants.

On m’a demandé à plusieurs reprises avant la rencontre d’aujourd’hui : « Comment un anarchiste comme toi peut accepter d’introduire la conférence d’une représentante du pouvoir macronien ? » La possible stigmatisation comme « traître » pèse ainsi sur ma tête au sein de ma famille politique, la gauche radicale et libertaire… Que répondre alors à cette interrogation sur le pourquoi de ma présence à cette tribune ? Tout d’abord, peut-être, parce que l’anarchisme pragmatique dont je me réclame, ce n’est pas tout à fait un anarchisme courant qui exhibe sa supposée pureté comme une identité. Mais aussi et surtout parce que c’est Rima, donc en souvenir de ce petit morceau de passé commun. Je ne l’avais d’ailleurs revue qu’une fois dans un débat au cours d’un Festival dans le Jura en juillet 2004, où elle représentait l’association Clowns sans frontières.

Rima est arrivé à Lyon à l’âge de 10 ans, meurtrie par les drames de la guerre au Liban, puis déstabilisée par le changement de pays. Elle a connu en France le racisme et le poids de l’assignation identitaire à l’arabité. Mais elle a rencontré aussi la passion du théâtre, ainsi que des engagements humanitaires et sociaux dans des croisements avec le culturel, déjà à l’IEP, puis avec le CCFD en Palestine et en Israël, puis surtout avec Clowns sans frontières. Ensuite, son engagement s’est davantage institutionnalisé, à la Mairie de Paris, comme conseillère, à New York, comme attachée culturelle, puis à l’Élysée, encore comme conseillère, et aujourd’hui à la tête du ministère de la Culture. Á noter que, contrairement à beaucoup de ceux qui occupent ce type de fonctions, elle n’est pas passée par la technocratiquement uniformisante ENA.

Le parcours de Rima est donc aussi celui d’une émancipation individuelle dans des cadres collectifs. C’est un itinéraire qui exprime tout à la fois ce que le philosophe Emmanuel Levinas a exploré comme une ouverture de l’être à ce qui est autre et ce que le poète-philosophe Édouard Glissant a dessiné comme une « créolisation » du Tout-Monde. Levinas et Glissant sont les deux auteurs principaux qui, dans une recherche en cours pour repenser l’émancipation, m’aident aujourd’hui à résister aux enfermements identitaristes tellement prégnants actuellement. Et ces deux auteurs résonnent tout particulièrement dans le parcours de Rima.

Bien sûr, nos trajectoires et nos positionnements politiques sont différents. Cependant, il me semble que nous partageons encore un horizon d’émancipation individuelle et collective. Á cause des jeux inattendus de la contingence historique, qui nous échappent souvent, mais également en regard des tragédies du XXe siècle, il serait bien présomptueux d’affirmer que le positionnement politique le plus radical aura nécessairement le plus d’échos émancipateurs. Cependant, il apparaît également présomptueux d’affirmer que nécessairement la participation à la machine gouvernementale aura le plus d’effets émancipateurs. Ni la rhétorique de la radicalité critique, ni la rhétorique des « mains dans le cambouis » gouvernemental ne peuvent complètement apaiser nos doutes. Le nez dans le guidon nous ne pouvons guère juger de manière péremptoire de cela sur le moment, la distance historique nous faisant défaut. Même si nos tendances narcissiques aimeraient bien que notre propre positionnement, plus radical ou plus institutionnel, soit le plus porteur d’avenir... Et pourtant il nous faut agir dans cette incertitude relative ; l’inaction étant elle-même une forme d’action.

Le philosophe Maurice Merleau-Ponty a écrit une phrase éclairante à ce propos en 1947 dans son livre Humanisme et terreur : « Puisque nous n’avons, quant à l’avenir, pas d’autre critérium que la probabilité, la différence du plus ou moins probable suffit pour fonder la décision politique, mais non pas pour mettre d’un côté tout l’honneur, de l’autre tout le déshonneur. » Dans le sillage de Merleau-Ponty, évitons donc de diaboliser nos adversaires politiques et, dans le même temps, de nous glorifier (nous avons chacun tant de faiblesses !).

Cependant, ne nous sentons pas pour autant autorisés au relativisme et maintenons une frontière symbolique avec nos ennemis politiques, ceux qui nous proposent un chemin complètement à rebours de l’émancipation, comme l’extrême droite (alors que la Suède et l’Italie nous montrent des chemins inquiétants), mais aussi le djihadisme meurtrier ou l’impérialisme poutiniste. Malheureusement, ces derniers temps, il y a eu des flottements quant à la frontière symbolique avec l’extrême droite parmi les professionnels français de la politique, via une stigmatisation de ses adversaires en les rapprochant exagérément de l’extrême droite. En tendant à presque symétriser, par exemple, pour certains le pouvoir politique actuel et l’extrême droite (mon ex-ami Michel Onfray a même parlé de « dictature » !) ou, pour d’autres, l’opposition Insoumise et l’extrême droite (la majorité présidentielle a cafouillé grave sur ce plan au moment des législatives). Cela s’est passé tant dans le camp politique d’Emmanuel Macron, que j’ai beaucoup critiqué publiquement mais pour qui j’ai voté au second tour de la présidentielle, contre l’extrême droite justement, que dans celui de Jean-Luc Mélenchon, que j’ai aussi beaucoup critiqué publiquement mais pour qui j’ai voté au premier tour de la présidentielle, contre l’extrême droite aussi.

Toutefois la culture est vraisemblablement un des lieux où la frontière symbolique avec l’extrême droite résiste le plus. Et, par ailleurs, le ministère de la Culture est traditionnellement un secteur gouvernemental qui a le plus de marges de manœuvre créatrices par rapport aux contraintes politiciennes, hors bien sûr des importantes contraintes budgétaires. Et il est même arrivé qu’un Ministre de la Culture connaisse d’étonnantes transformations ultérieures ! Ainsi Jacques Toubon, lui aussi diplômé de l’IEP de Lyon (mais en 1961) et Ministre de la Culture de droite conservatrice dans le gouvernement d’Édouard Balladur en 1993-1995, s’est révélé en tant que Défenseur des droits en 2014-2020 une des personnalités politiques françaises les plus progressistes, sur le plan des droits individuels et collectifs, du statut des réfugiés, du traitement de l’islam ou de l’usage de la laïcité, davantage que nombre de personnalités dites « de gauche ». Souhaitons à Rima de belles transformations créolisantes pour la suite de son parcours, après le ministère de la Culture !

Je crois que j’ai maintenant abusé suffisamment de votre patience et vous attendez toutes et tous que la Ministre de la Culture nous parle justement de culture mais aussi de son parcours qui est passé par Sciences Po Lyon. La parole est maintenant à Rima Abdul Malak !

Philippe Corcuff, Lyon, le 23 septembre 2022

Aujourd'hui (28 septembre 2022) la vidéo de la rencontre avec Rima Abdul Malak du 23 septembre est disponible :

Echanges avec Rima Abdul-Malak, Ministre de la Culture © Sciences Po Lyon

Prolongements dans Mediapart quant aux récents succès électoraux de l’extrême droite en Suède et en Italie :

. « La Suède historiquement à gauche bascule à droite », par Fabien Escalona et Donatien Huet, 15 septembre 2022

. « Le jour où le post-fascisme a pris le pouvoir en Italie », par Ellen Salvi, 26 septembre 2022

"Les gens qui doutent", de et par Anne Sylvestre (1977)

ANNE SYLVESTRE "Les gens qui doutent" © EPM MUSIQUE

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