Quand trois dirigeants du NPA nous roulent dans la mélenchonade…

Philippe Corcuff, Lilian Mathieu et Willy Pelletier, trois sociologues membres du NPA, réagissent au ralliement de trois dirigeants du NPA à la candidature de Jean-Luc Mélenchon…

Philippe Corcuff, Lilian Mathieu et Willy Pelletier, trois sociologues membres du NPA, réagissent au ralliement de trois dirigeants du NPA à la candidature de Jean-Luc Mélenchon…


Quand trois dirigeants du NPA nous roulent dans la mélenchonade…

Par Philippe Corcuff, Lilian Mathieu et Willy Pelletier, sociologues et membres du NPA

 

Trois membres du Conseil politique national du NPA - Hélène Adam, Myriam Martin et Pierre-François Grond - ont fait connaître dans le journal Libération (« Des dirigeants du NPA appellent à voter Mélenchon le 22 avril », jeudi 22 mars 2012) leur préférence présidentielle pour Jean-Luc Mélenchon à la place du candidat de leur parti, Philippe Poutou.

 

« La politique autrement »…plus dégueulasse !

Les militants du courant qu’ils animent, la Gauche Anticapitaliste, apprécieront : divisés sur la question de la consigne de vote au premier tour de l’élection présidentielle, ils venaient de décider le week-end précédent de s’abstenir d’en donner une justement ! Ils laisseront aussi un souvenir impérissable dans le cœur des centaines de militants du NPA qui ont parcouru le pays depuis de nombreux mois, en sacrifiant leurs congés comme leurs fins de journée et de semaine, pour permettre à Philippe Poutou de passer la barre des 500 parrainages.

Le Nouveau Parti Anticapitaliste n’a pas vraiment réussi, pour l’instant, à être à la hauteur du qualificatif « nouveau ». Ce n’est un secret pour personne. Le projet du NPA est encore devant nous.  L’ensemble de ses courants, au sommet comme à la base, y ont participé. Le défaut d’expérimentation, au niveau des modes d’organisation et des pratiques militantes, de formes faisant germer des rapports plus populaires et émancipateurs à la politique constitue une des raisons principales, souvent inaperçue, de ces difficultés. Mais nos trois dirigeants mélenchonisés ne se contentent pas d’une telle carence de culture expérimentale. « Avec Mélenchon, on va toujours plus loin », pourrait-on dire : plus loin dans la régression politicienne, plus loin dans la froideur bureaucratique. Bref, au niveau de la franche camaraderie militante, c’est « l’inhumain d’abord ! »

Et les dirigeants du Front de gauche, en se réjouissant publiquement du poignard planté ainsi dans le dos de la candidature de Philippe Poutou, ont été à la hauteur de leur conception si « nouvelle » de la politique : une rhétorique IIIème République dégoulinante de moralisme pour les meetings et les coups tordus pour les arrière-salles à combinaziones.

Dans une période d’incertitudes et de brouillage des repères, il n’est pas étonnant que certains s’orientent là où les lumières semblent davantage briller. Dans cette perspective, l’illusionnisme sondagier semble avoir des pouvoirs envoûtants. Au cœur de la direction du NPA depuis ses débuts, deux des signataires de la tribune de Libération – Pierre-François Grond et Myriam Martin – légitimement déçus de ce qu’ils ne sont pas parvenus à faire mais le reprochant surtout aux « autres » semblent donc vouloir construire d’autres mécanos ailleurs, non pas dans une logique moins politicienne et davantage libertaire, mais encore davantage politicienne derrière un sous-Mitterrand de buvette sénatoriale. Une façon de voler au secours d’une « victoire » annoncée par l’alchimie moderne : les sondages ! Ici il faut mettre à part Hélène Adam, belle figure de la LCR et du syndicalisme. Mais qui n’a jamais eu un coup de blues dans sa vie militante ?

 

Des radicaux, pragmatiques, libertaires, écologistes, féministes et altermondialistes au NPA

Nous ne sommes pas « trotskystes », nous ne l’avons jamais été. Deux d’entre nous sont passés par la Fédération anarchiste et l’autre par le Parti socialiste, puis nous nous sommes croisés chez les Verts. En créant en décembre 1997, la SELS (Sensibilité Ecologiste Libertaire et radicalement Sociale-démocrate), nous nous sommes rapprochés de la LCR pour y adhérer en 1999. Cela fait un certain temps que nous rêvons d’une gauche radicale multicolore, dont la tradition trotskyste ne serait qu’une des composantes importantes. Une gauche anticapitaliste polyphonique, où des radicaux pragmatiques, libertaires, écologistes, féministes et altermondialistes comme nous auraient toute leur place. C’est pourquoi nous avons accompagné avec enthousiasme la création du NPA. C’est pourquoi nous reconnaissons aujourd’hui dans la candidature de Philippe Poutou le rare vent d’air frais dans un microcosme confiné de professionnels de la politique éloignés pratiquement des existences populaires et qui en rajoutent dans les intonations cocardières nauséabondes.

Au moment de sa fondation, en février 2009, se dessinait une forme politique rénovée, avec une main dans les institutions existantes (d’où la participation aux élections) et deux pieds et une autre main dans une mise à distance de la politique institutionnelle traditionnelle (mouvements sociaux, pratiques militants radicales, expériences alternatives et pensées critiques, notamment). Sans schéma stratégique clair et stabilisé, une intuition nous a guidés : susceptibles de donner un coup de pouce à une révolution sociale, des résultats électoraux ne pouvaient en être le moteur. Une logique de rupture avec le capitalisme et une transformation radicale des rapports sociaux ne peuvent pas s’opérer avant tout en recourant aux outils des régimes représentatifs professionnalisés et étatisés contemporains si peu démocratiques. Il y faut surtout l’implication directe des opprimés eux-mêmes, dans  une auto-organisation admettant des formes contrôlées et limitées de délégation.

C’est pourquoi les « principes fondateurs » du NPA invitaient à en faire le creuset pluraliste des anticapitalismes et des radicalités :

« Nous voulons que le NPA fasse vivre le meilleur de l'héritage de celles et ceux qui ont affronté le système depuis deux siècles, celui de la lutte des classes, des traditions socialistes, communistes, libertaires, révolutionnaires.

Un parti qui hérite des luttes démocratiques et antifascistes. Un parti qui garde la mémoire des combats contre les dérives autoritaires et bureaucratiques qui ont terni les espoirs émancipateurs. Un parti qui se nourrit du féminisme, de l’anticolonialisme, de l’antiracisme comme des luttes contre toutes les discriminations. Un parti qui donne une tonalité clairement anticapitaliste à l’écologie politique radicale et une tonalité clairement écologiste à l’anticapitalisme. Un parti soucieux des aspirations individuelles à la reconnaissance et à la créativité face à l’uniformisation marchande de la vie quotidienne. »

Depuis 2009, le NPA a régressé dans cette voie, mais elle nous apparaît plus que jamais souhaitable. Or les dirigeants du NPA qui se roulent aujourd’hui dans la mélenchonade tournent le dos à un tel projet.

 

« Révolution citoyenne » ou autour d’un nombril politicien ?

Le mot d’ordre le plus ajusté au mélenchonisme est un de ses slogans initiaux : « la révolution par les urnes ». Mitterrand prétendait en 1981 « rendre le pouvoir » au Peuple, en le concentrant entre ses mains… Mélenchon, lui, nous demande de le « prendre »…mais en le lui confiant d’abord ! En premier lieu la représentation politique professionnelle et après ? De ce point de vue, « la révolution par les urnes » est aux antipodes d’une authentique « révolution citoyenne » (le plus récent slogan de Mélenchon) dans laquelle les citoyens ordinaires exerceraient quotidiennement le pouvoir, retiré des mains des professionnels de la politique. La « révolution citoyenne » mélenchoniste, qui attire sincèrement nombre de sympathisants du Front de gauche, est largement hypothéquée par la place centrale qu’y joue « l’homme providentiel » Mélenchon lui-même en petit Napoléon d’opérette de la gauche de la gauche.

Et puis les formes d’adhésion sans retenue, voire parfois para-religieuse, à « la personnalité » de leur leader charismatique chez certains mélenchonistes augurent mal d’un rapport libertaire à la politique. Dans certains milieux militants, la critique de « la servitude volontaire » promue au XVIème siècle par Étienne de La Boétie est plus que jamais d’actualité ! C’est inspiré d’une telle critique libertaire qu’Olivier Besancenot a refusé de se présenter une troisième fois à l’élection présidentielle.

Certes, le contenu du discours anti-néolibéral du candidat du Front de gauche a bien des aspects positifs dans la conjoncture électorale, en contribuant à rééquilibrer un peu à gauche le sens commun politicien. Toutefois, si les prophéties sondagières favorables à Jean-Luc Mélenchon se réalisaient le 22 avril prochain, la gauche de la gauche pourrait s’éloigner un peu plus d’une possible rénovation pratique, organisationnelle et intellectuelle pour pas mal d’années encore. Cette gauche de la gauche patouille et tripouille dans les combinaisons mouvantes d’un gros (le PCF, déjà compromis avec le social-libéralisme dans bien des exécutifs régionaux, départementaux et municipaux) et de divers petits appareils depuis 1994 et la Convention pour une Alternative Progressiste de Charles Fiterman. Dix-huit ans ! Elle n’a jamais réussi à accoucher de « la gauche de gauche » souhaitée par Pierre Bourdieu. Rigidités organisationnelles, routines des pratiques militantes, pauvreté intellectuelle, multiplication des petits chefs, des guerres d’egos et des ambitions de carrière. Á la suite d’un bon score de Mélenchon, le Front de gauche risque de devenir le chantier bourdonnant de ces pathologies traditionnelles. « Le mort saisit le vif », écrivait Marx dans le livre 1 du Capital.

 

Philippe Poutou ou « la lente impatience »

Pour notre part, simples militants du NPA, investis dans des activités intellectuelles depuis de nombreuses années, nous regardons ces perspectives peu réjouissantes avec la mélancolie que notre ami Daniel Bensaïd nous a appris à apprivoiser [1]. Cela ne nous détournera pas pour autant des chemins d’un anticapitalisme radical, pragmatique et libertaire, tant Daniel nous a inoculé aussi la passion de la « lente impatience » [2]. C’est cette lente impatience que nous retrouvons dans la campagne de notre camarade Philippe Poutou.

Notes :

[1] Voir notamment de Daniel Bensaïd : Le pari mélancolique (Fayard, 1997) et Une radicalité joyeusement mélancolique. Textes (1992-2006) (textes présentés et réunis par P. Corcuff, Textuel, 2010).

[2] Une lente impatience est le titre de l’autobiographie de Daniel Bensaïd (Stock, collection « Un ordre d’idées », 2004).

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