Au moment où le précipice d’extrême-droite se rapproche, une double interrogation à partir des cultures populaires, le polar et la chanson, d’une part, le cinéma hollywoodien, d’autre part. Quand Enzo Enzo croise Jean-Patrick Manchette et Christian Bale…
1 - Marine, Sarko, Hollande, Valls et…moi : juste quelqu’un de pas bien ?
Phil noir et blues 1 (extraits)
Chronique irrégulière de Philippe Corcuff à partir du polar et de la chanson, dessin de Charb
Le Zèbre, hebdo non domesticable du web, http://www.lezebre.info/
« Ici la lutte de classes n’est pas absente de la même façon que dans le roman policier à énigme ; simplement ici les exploités ont été battus, sont contraints de subir le règne du Mal. Ce règne est le champ du roman noir, champ dans quoi et contre quoi s’organisent les actes du héros. Lorsque ce héros n’est pas lui-même un salaud luttant pour sa petite part de pouvoir et d’argent (comme dans les J.-H. Chase de la première période), lorsqu’il a (comme chez Hammett et Chandler) connaissance du Bien et du Mal, il est seulement la vertu d’un monde sans vertu. Il peut bien redresser quelques torts, il ne redressera pas le tort général de ce monde, et il le sait, d’où son amertume. »
Jean-Patrick Manchette, « Cinq remarques sur mon gagne-pain », 30 décembre 1976, repris dans Chroniques, 1996
« J'aime à penser que tous les hommes
S'arrêtent parfois de poursuivre
L'ambition de marcher sur Rome
Et connaissent la peur de vivre
Sur le bas-côté de la route
Sur la bande d'arrêt d'urgence
Comme des gens qui parlent et qui doutent
D'être au-delà des apparences »
« Juste quelqu’un de bien », interprétée par Enzo Enzo, paroles et musique de Kent, 1994
Le Front national : premier parti en France pour les élections européennes ! Prends ça dans ton pif de vieil aficionado du folklore antifasciste ! Et cette fois, ce n’est pas le 21 avril 2002 : finies les grandes manifs sur la musique du « plus jamais ça ! » Le FN s’installe, se banalise, se normalise…et nous nous vieillissons…
Plus largement, après ces deux scrutins électoraux, allons-nous fêter indignement la défaite en chantant, hors des îlots alternatifs de la Croix-Rousse lyonnaise et de Grenoble ? Les avancées du FN amplifiées au Parlement européen, une UMP pourtant vérolée en n°1 des Municipales et n°2 des Européennes, et surtout un abstentionnisme massif qui semble moins exprimer un rapport critique actif vis-à-vis de la politique professionnelle dominante qu’une déception, une méfiance ou une indifférence à l’égard de toute politique organisée, fut-elle libertaire…Chaque politicien de droite et de gauche qui a participé (et qui continue !) à doter l’extrême-droite d’un avenir politique plombant : « Juste quelqu’un de pas bien », pour déplacer les paroles doucement swinguées par Enzo Enzo ? Vraisemblablement. Et nous, et moi, face à eux : « Juste quelqu’un de bien » ? Pas si sûr. Sommes-nous au moins capables d’être « la vertu d’un monde sans vertu » incarnée par le privé du roman noir selon Jean-Patrick Manchette. Parfois, j’en doute.
Marine Le Pen, quand l’illusionnisme nauséabond a l’intelligence tactique des failles de ses médiocres adversaires. Nicolas Sarkozy, « normalisateur » des thèmes du FN en lui ayant piqué fort momentanément des électeurs, toujours renaissant malgré le tintamarre de ses casseroles. Manuel Valls, qui sait jouer sur la corde de la romophobie et de l’islamophobie quand l’électoralisme l’exige de cette homme de com’. François Hollande, bon pépère qui contribue à nous conduire dans le mur de l’extrême-droite pour cause de croyances sociales-libérales, et qui a besoin de temps en temps de son scooter pour se convaincre lui-même qu’il n’est pas uniquement une marionnette de sa fonction et de ses préjugés…Bien sûr, on ne peut pas, de manière relativiste, mettre ces différents personnages publics sur le même plan, mais dans chaque cas on a affaire à une modalité spécifique, par ordre décroissant d’intensité, de « quelqu’un de pas bien ».
Et nous ? Et moi ? En quoi avons-nous nourri véritablement des résistances face à un glauque politique de plus en plus probable ?...[c’est pas fini ! continuez sur Le Zèbre…]
La suite sur : Phil noir et blues 1-Corcuff-Charb-Le Zèbre-mai 2014-version intégrale <cliquer ici>
2 - De Christian Bale à Hollande : les brasiers de la fatalité sociale
Rue 89, 25 mai 2014 <cliquer sur>
Sur les engrenages liant (indirectement mais dangereusement) François Hollande et Marine Le Pen, vus à travers un thriller social américain dans la cité de Braddock, Pennsylvanie, dans la banlieue en déclin de Pittsburgh, jadis une petite ville industrielle prospère (grâce aux forges, furnaces), aujourd’hui socialement déstructurée par les dérèglements ordinaires du capitalisme. Un écho actuel aux romans noirs de David Goodis (1917-1967) et à une chanson de John Lennon de 1970 « The Working Class Hero »…