Les dangers des identités fermées de l’air du temps néoconservateur

Sur le livre de Régis Meyran et Valéry Rasplus, "Les pièges de l’identité culturelle"..qui rejoint le récent ouvrage du sociologue Jean-Claude Kaufmann, "Identités, la bombe à retardement"…

Le livre de Régis Meyran et Valéry Rasplus, Les pièges de l’identité culturelle, vient pointer opportunément, en regard des résultats du FN au premier tour des élections municipales, les risques politiques des visions compactes et closes de la notion de culture. Il rejoint ainsi le récent ouvrage du sociologue Jean-Claude Kaufmann, Identités, la bombe à retardement

 

De l’anthropologie à la politique

 

Dans Les pièges de l’identité culturelle (Berg International, février 2014, 128 p., 16 euros), l’anthropologue Régis Meyran et le sociologue Valéry Rasplus situent leurs analyses au croisement de l’épistémologie des sciences sociales et l’histoire des idées, en envisageant leur portée politique. La première partie du livre est consacrée à un panorama synthétique et international quant à l’histoire de la notion de culture dans les sciences sociales. La seconde partie décrypte certains effets politiques de cette notion en France. La logique principalement scientifique de la première partie vient éclairer la vigilance éthique et politique déployée dans la seconde. C’est là que les auteurs abordent frontalement ces zones troubles particulièrement travaillées aujourd’hui, selon des modalités à la fois différentes et convergentes, par la lepénisation, la zemmourisation, la soralisation des esprits et même parfois…à gauche :

 

« Avec la banalisation du différentialisme culturel dans la sphère politique, c’est tout un ensemble de conceptions critiquables portant sur l’identité, la culture et l’altérité qui gagnent du terrain, pour être présentées comme acceptables, voire normales. » (p.7)

 

La première partie nous rappelle que « l’idée de culture, impliquant qu’on puisse attribuer à un groupement d’individus répartis dans l’espace et dans le temps un ensemble de façon de penser et d’agir communes qui les différencient des autres groupes, n’a rien de naturel » (p.11). C’est même relativement récent dans l’histoire des idées occidentales, et cela remonte à la fin du XVIIIème siècle, avec en particulier les philosophes allemands Gottfried von Herder (1744-1803) et Wilhelm von Humboldt (1767-1835). Ses sources allemandes vont donner à l’époque une coloration nettement nationale à la culture. Avec l’anthropologie culturaliste, en Grande-Bretagne - par exemple Edward Burnett Tyler (1832-1917) - et aux Etats-Unis - en particulier Franz Boas (1858-1942) et Edward Sapir (1884-1939), tous deux d’origine allemande -, la culture va commencer à acquérir une place significative dans les sciences sociales modernes. Elle n’y a plus de lien privilégié avec la nation, mais vise une plus grande variété de collectivités humaines. Elle tend toutefois à renvoyer les références culturelles des groupes humains à « une totalité fermée » (p.35). Des élèves de Boas, comme Ruth Benedict (1887-1948) et Margaret Mead (1901-1978), mettront ensuite l’accent sur la façon dont les différentes cultures façonneraient « la personnalité de base » de chaque individu y participant. Des développements sont aussi consacrés à la place de la culture dans l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss (1908-2009).

 

Meyran et Rasplus n’achèvent pas leur tour d’horizon historique en appelant à abandonner la notion de culture, mais à une prudence vis-à-vis de ses conceptions trop homogènes et figées. En rupture avec ces approches, ils avancent :

 

« On peut voir ainsi la culture comme un vaste répertoire mémoriel, qui ne s’actualise qu’à travers des individus et dans des situations concrètes, dans d’incessantes renégociations et recréations. » (p.65)

 

La seconde partie propose des explorations plus directement politiques. Parmi les zones politico-intellectuelles investiguées, on trouve « la nouvelle droite » (Alain de Benoist, etc.) née à la fin des années 1960 avec des échos au sein du Front national à partir de 1981, le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007 sur « l’homme africain » (écrit par Henri Guaino) ou le thème de « l’insécurité culturelle » dans le réseau appelé la Gauche populaire, émergeant en 2011 et se divisant en février 2013 entre une branche de responsables du PS (Laurent Baumel, François Kalfon, etc.) et une branche d’intellectuels (dont le professeur de science politique Laurent Bouvet). Des brouillages idéologiques travailleraient donc l’extrême-droite, la droite et la gauche autour d’une certaine culturisation essentialiste, dans la mesure où les cultures y sont tendanciellement vues comme des essences, c’est-à-dire des entités homogènes et durables clairement séparées les unes des autres.

 

Deux fils tendent à émerger de leur parcours ; deux fils particulièrement systématisés dans les écrits d’Alain de Benoist :

 

- Le culturalisme : « La culture est utilisée comme explication totalisante du comportement et de la pensée des membres d’une même nation » (p.94). Les auteurs mettent alors l’accent dans la dernière période en France sur la montée d’un « culturalisme islamophobe » (pp.96-97), en reprenant le diagnostic de l’historien et politiste Enzo Traverso : « La vision de l’islam comme une menace pour la culture européenne et les identités nationales sert à souder une communauté de la peur, comme c’était le cas du XIXème et XXème siècles avec l’antisémitisme » (1).

 

- Le différentialisme (notion empruntée à Pierre-André Taguieff) : « Chaque culture doit être maintenue séparée des autres, de façon qu’elle conserve sa pureté » (ibid.).

 

Plus on va vers la gauche, plus ces éléments apparaissent dilués et davantage flous, mais ils demeurent, pour Meyran et Rasplus, une matrice intellectuelle. Car, par exemple, la notion d’ « insécurité culturelle » chez Laurent Bouvet suppose implicitement une menace portée sur quelque chose comme la pureté d’une entité culturelle fermée par une autre entité culturelle fermée.

 

L’ouvrage de Meyran et Rasplus se termine sur un appel lucide à la vigilance vis-à-vis de la diffusion de telles pollutions idéologiques subreptices dans le champ politique français, maintenant pleinement installées à droite et amorcées à gauche (dans la Gauche populaire ou chez Manuel Valls).

 

Des questions à affiner

 

Meyran et Rasplus ouvrent des pistes stimulantes dans ce livre synthétique. Des aspects pourraient toutefois être affinés afin de prolonger leurs analyses.

 

Premier point susceptible d’être approfondi, selon moi : ils n’insistent pas suffisamment sur les ruptures nettes des sciences sociales actuelles avec les tendances essentialistes du culturalisme anthropologique anglo-saxon traditionnel. Ils le suggèrent à plusieurs reprises – par exemple dans la citation donnée plus haut à propos du « vaste répertoire mémoriel » -, mais sans le systématiser. Or ces ruptures s’amorcent dans les années 1970, notamment avec les critiques adressées au culturalisme par l’anthropologue américain Clifford Geertz (1926-2006 ; ce qu’ils signalent, p.65). Et elles s’accentuent dans les années 1980 à l’intersection de différentes disciplines : en anthropologie (avec l’Américain George Marcus ou le Français Jean-Loup Amselle), certes, mais également en sociologie (de l’Américaine Ann Swidler au Français Jean-Claude Kaufmann), en histoire (dont le Britannique Geoffrey Lloyd ou les Français Roger Chartier et Gérard Noiriel), en science politique (avec le Français Jean-François Bayart), en socio-linguistique (avec l’Américain John Gumperz), dans les études de genre (avec l’Américaine Judith Butler), ou largement dans les cultural studies anglo-américaines. Ces approches différenciées tendent à converger en ne considérant plus les cultures et les identités collectives comme des essences homogènes et stables déterminant de manière mécanique les comportements des individus, mais plutôt comme des réservoirs de ressources cognitives et de pratiques composites, historiquement mobiles et en interaction avec d’autres répertoires culturels, faisant l’objet d’appropriations et d’usages diversifiés de la part des individus et des groupes.

 

Ce premier point à affiner peut déboucher sur le problème de la responsabilité citoyenne de l’université en général et des sciences sociales en particulier. Pourquoi ? Á cause de l’écart creusé entre les tonalités anti-essentialistes de secteurs majoritaires des sciences sociales aujourd’hui et l’inertie d’un essentialisme d’inspiration culturaliste dans les essais ayant un succès relatif auprès d’un public doté de capital scolaire, par exemple aujourd’hui en France avec certains des livres du démographe Emmanuel Todd ou du géographe Christophe Guilluy.

 

Le second point à affiner concerne certaines formulations trop vagues de Meyran et Rasplus. Par exemple, quand ils écrivent :

 

« Les gouvernements successifs, qui se sont montrés incapables de répondre clairement aux attentes des citoyens et de trouver des solutions aux difficultés économiques du moment, ont alors contribué à déplacer le problème économique vers un supposé problème "culturel" qui affecterait le pays. » (p.99)

 

Il me semble qu’ils ont raison ici : 1) de pointer le poids des déceptions vis-à-vis du traitement politique des difficultés sociales, par des gouvernements de droite et de gauche s’inspirant d’un cadre néolibéral commun, dans les succès de la culturisation des expériences ; et 2) de critiquer l’amalgame d’une variété de frustrations d’origines diverses au sein d’un tout « culturel » indistinct. Cependant, ils risquent eux-mêmes d’opposer une question sociale trop homogénéisée, et caractérisée de manière trop économiste, à l’essentialisation du culturel. Á l’écart de cette tentation, je fais le pari qu’il faut déplacer aujourd’hui la définition de la question sociale, en l’élargissant et en pluralisant le contenu, face au « clivage national-racial » porté par le FN et plus largement face aux néoconservatismes xénophobes-sexistes-homophobes-nationalistes montants (2). Cela supposerait d’intégrer dans cette « nouvelle question sociale », outre les rapports de classe toujours importants et leurs figures les plus contemporaines (comme la précarisation), d’autres formes de domination et de discriminations (sexistes, racistes, homophobes, etc.), comme les blessures vives de la reconnaissance au carrefour de contraintes collectives et d’aspirations individuelles.

 

Des complémentarités avec les analyses de Jean-Claude Kaufmann

 

Le livre de Régis Meyran et de Valéry Rasplus nous livre des pistes à discuter et à approfondir, mais des pistes stimulantes. Elles convergent, par certains côtés, avec les analyses du sociologue Jean-Claude Kaufmann quant aux périls identitaires (3) dans un livre récemment publié dans la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel, que je co-anime avec Lilian Mathieu, Identités, la bombe à retardement (mars 2014, 64 p., 8 euros).

 

De manière complémentaire à Meyran et Rasplus, Kaufmann repère certaines des conditions sociales favorisant la culturisation des expériences, jusqu'au « national-racisme » porté par le FN et d’autres nationalismes européens. Il situe ces conditions sociales à l’intersection des difficultés socio-économiques générées par la phase actuelle de crise du capitalisme et des mécanismes identitaires se développant dans nos sociétés individualistes à idéaux démocratiques. Car, dans ces sociétés, valorisant davantage la figure de l’individu, des marges de choix et une réflexivité sur ses propres expériences s’ouvrent davantage dans la vie quotidienne. Mais cette plus grande ouverture génère aussi de l’incertitude, voire de l’angoisse, particulièrement dans les situations sociales les plus dures, et, partant, une quête de stabilité identitaire. C’est pourquoi nos sociétés apparaîtraient paradoxalement poreuses aux discours des entrepreneurs intellectuels et politiques d’identités fermées. Dans ce cas aussi, des outils puisés dans les sciences sociales sont susceptibles de nourrir notre vigilance politique.

 

Notes :

(1) Dans E. Traverso, Où sont passés les intellectuels ?, conversation avec R. Meyran, Paris, Textuel, collection « Conversations pour demain », 2013, p.71.

(2) C’est un point amorcé dans la troisième séance, intitulée « Quelles réponses de gauche face au Front national de Marine Le Pen ? », du cours que j’ai donné en février dernier à l’Université Populaire de Lyon sur « Les années 1930 reviennent et la gauche est dans le brouillard » ; voir sur Mediapart : « Retour des années 30 et panade à gauche », 28 février 2014.

(3) Á propos de ce livre, voir sur Mediapart : « Périls identitaires et dérives nationales-racistes : "Moi je dis que… !" », par Jean-Claude Kaufmann, édition « Petite Encyclopédie Critique », 19 mars 2014.

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