Enjeux pour la gauche de gauche en France en 2013: éclairages autobiographiques

Un éclairage des enjeux actuels de la gauche de gauche française à travers des expériences militantes autobiographiques successives : PS, MDC, LCR, NPA…Le texte d’une conférence donnée au Québec.

Un éclairage des enjeux actuels de la gauche de gauche française à travers des expériences militantes autobiographiques successives : PS, MDC, LCR, NPA…Le texte d’une conférence donnée au Québec.

 

Le texte d’une conférence présentée à Montréal, au Bar populaire, à l’initiative de la revue Á Bâbord ! et de l’UPop Montréal (Université Populaire de Montréal), le mardi 21 mai 2013 :

 

 

Enjeux pour la gauche de gauche en France en 2013 : éclairages autobiographiques

Conférence en hommage hérétique à Daniel Bensaïd

 

 

Introduction

 

Je voudrais tout d’abord dédier la conférence de ce soir à mon regretté ami le militant et philosophe marxiste Daniel Bensaïd. Il avait beaucoup apprécié son séjour au Québec, il avait à cette occasion noué des liens amicaux avec Jacques Pelletier, qui co-organise aujourd’hui cette soirée. Et c’est Daniel qui m’a orienté sur Jacques, quand moi-même je me suis rendu au Québec une première fois. Et puis Daniel était soucieux d’effectuer des va-et-vient entre les enjeux politiques radicaux et une pensée originale et rigoureuse, dans un moment où des logiques de désintellectualisation saisissaient les gauches. Et cela, en plus, dans un contexte qu’il caractérisait justement de «panne stratégique » à gauche, c’est-à-dire d’incertitude sur le « comment » de la transformation politique radicale. Toutefois, sachez bien que, inscrit dans une rénovation du marxisme et attaché à des formes organisationnelles classiques (la LCR, puis le NPA), Daniel aurait été assez éloigné des sentiers que je vais prendre aujourd’hui devant vous, davantage à l’écart des autoroutes et des routes les plus empruntées. Mais il était toujours tolérant et même intéressé par les pistes que je pouvais explorer, même si elles s’écartaient des siennes. En un double sens, la séance de ce soir constitue donc un hommage hérétique à Daniel Bensaïd : à l’image de notre amitié hérétique et dans les écarts aux voies suivies par Daniel lui-même. Pour ceux qui s’intéressent à sa pensée et à son action, je recommande la visite du récent site internet qui lui est consacré : http://danielbensaid.org/ .

 

Je tiens à remercier aussi les organisateurs. L’UPop, dont l’Université Populaire de Lyon a soutenu le projet, les premiers contacts ayant été noués à Lyon, il y a plusieurs années avec Simon Tremblay-Pepin, qui co-organise la soirée, et Frédéric Legris. Et je remercie également la revue Á Bâbord !, qui va fêter joyeusement ce vendredi 24 mai 2013 ses 10 ans, et auquel j’ai collaboré à deux reprises à l’invitation de Claude Rioux et de Jacques Pelletier.

 

Je vais donc vous parler ce soir de « la gauche de gauche en France ». L’expression « gauche de gauche » est de Pierre Bourdieu, elle est plus directement politique et moins géographique que l’expression « gauche de la gauche ». Je vais m’intéresser aux « enjeux » à moyen terme, des « enjeux » saisis sous un angle intellectuel, et non aux agitations politiciens du court terme. Tout d’abord, parce que mes compétences professionnelles, en tant que praticien de la sociologie et de la philosophie politique, me poussent plutôt vers les premiers que vers les secondes. Sur la conjoncture, je n’ai pas plus de compétence que n’importe quel citoyen ou militant. Tout ce que je peux dire au départ, c’est que si la gauche sociale-libérale au pouvoir (dite « gauche hollandaise ») apparaît déjà, après moins d’un an, bien mal en point, la gauche de gauche n’est guère elle-même vivace. Ainsi les manifestations du Premier mai ont été assez faibles et la manifestation du 5 mai contre l’austérité et pour la 6° République initiée par Jean-Luc Mélenchon a été en-deçà des attentes de ses organisateurs.

 

Je m’intéresserai plutôt aux logiques désintellectualisatrices saisissant souvent la gauche de gauche, moins que la gauche hollandaise, mais de manière quand même significative. Ce n’est pas seulement par défaut de compétence, que je mettrai à l’écart les jeux quotidiens de la politique politicienne, mais c’est aussi pour explicitement décaler notre attention des points où elle est le plus sollicitée. Les animateurs de la gauche de gauche sont friands de ce domaine de « la tactique », des « rapports de force », des « coups », etc. En de nombreux militants semi-professionnels semble sommeiller un Machiavel d’opérette ! Tant la politique militante ordinaire est fréquemment prise dans deux logiques conjuguées : 1) dans les miroitements de l’immédiateté (ce que l’historien François Hartog appelle « le présentisme », c’est-à-dire un nouveau rapport au temps, notamment ajusté au capitalisme néolibéral), et 2) dans des habitudes virilistes plus traditionnelles (où faire de la politique c’est avant tout montrer qu’on « a des couilles » !). En caricaturant, on pourrait avancer que : « Bowls are Left’s mind ! » Un des effets de la domination masculine sur la politique traditionnelle !

 

Les quelques pistes présentées ce soir s’inscrivent dans un cadre plus général de réinterrogation des « logiciels » de la critique sociale et de l’émancipation. Si j’emprunte une métaphore au vocabulaire informatique, c’est pour pointer un niveau peu souvent perçu dans le débat politique aujourd’hui : celui de la formulation même des problèmes et des questions. Trois livres parus en 2012 ont pour l’instant nourri cette démarche :

-       un livre à tonalité plus universitaire et centré sur les pensées critiques contemporaines : Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs, paru en juin 2012 ;

-       un livre à visée plus pédagogique centrée sur une des figures principale de la tradition critique et émancipatrice, Marx, avec une anthologie commentée : Marx XXIe siècle. Textes commentés, paru en août 2012.

-       un court pamphlet politico-intellectuel : La gauche est-elle en état de mort cérébrale ?, paru en octobre 2012.

 

Comme le Britannique John Holloway l’a fait à partir du Mexique (1), je partirai d’un constat (même si je ne partage pas nécessairement ensuite nombre de réponses d’Holloway) : cela fait environ deux siècles que les critiques du capitalisme échouent à faire naître une société non-capitaliste émancipée durable. Et même s’il y a des échecs sympathiques (anarchistes ou coopérativistes) et des échecs antipathiques (staliniens), l’échec apparaît bien généralisé. Et dans les raisons multiples de ces échecs, on va retrouver souvent une famille de tendances transversales : des mécanismes de concentration du pouvoir. Ce constat rend d’autant plus nécessaire aujourd’hui un réexamen des « logiciels » de la pensée de gauche.

 

Mon point de vue sera aussi nourri d’une biographie militante inhabituelle en France, qui m’a mené du Mouvement de la Jeunesse Socialiste, mouvement de jeunes du PS (en septembre 1976, et en 1977 au PS proprement dit) à la Fédération Anarchiste (en février 2013), en passant par la LCR. Il ne faut pas prendre cette évolution comme une pente vers « l’extrême ». Je suis en général quelqu’un de plutôt raisonné et raisonnable. J’ai été seulement de rares fois tenté par des incursions dans « l’extrême » : j’ai ainsi fait deux grèves de la faim dans ma vie, l’une à Tunis avec un opposant tunisien à l’époque du régime militaire de Ben Ali et une autre fois en solidarité avec un salarié de l’Education Nationale, membre de mon syndicat SUD et sanctionné injustement par l’administration. Et puis il y a eu mes incursions dans « l’extrême » québécois : il y a quelques années j’ai eu un débat public à Lyon avec Denise Bombardier et dimanche j’ai mangé dans le quartier latin de Montréal une poutine…Mais autrement, en général, dans mon parcours militant, je suis plutôt pragmatique.

 

C’est le fil de mes engagements militants successifs, et de ce que je peux en dire aujourd’hui, qui organisera mon propos. C’est la première fois que je me livre de manière systématique à ce type d’exercice. Je vais alors essayer dans chaque cas de tirer des enseignements de ces engagements militants - en négatif, souvent, mais aussi en positif - quant aux enjeux politico-intellectuels pour la gauche de gauche aujourd’hui. Bien que j’aborde de manière critique ces engagements, je vais essayer d’éviter le ressentiment, Nietzsche ayant bien montré que ce dernier était un adversaire puissant et souvent inaperçu de l’action créatrice. On verra donc que je garde également une série de choses positives de mes différentes expériences, qui s’en trouvent au bout du compte métissées. Je me limiterai à mes engagements dans des organisations politiques, mais j’ai eu et j’ai aussi des engagements syndicaux (SUD éducation aujourd’hui) et associatifs (aujourd’hui Attac France, l’Université Populaire de Lyon ou l’Université Critique et Citoyenne de Nîmes). Si le rapport aux gauches apparaîtra fortement médiatisé par ma subjectivité dans le tableau proposé, je m’efforcerai d’effectuer un travail raisonné à partir de cette entrée subjective. Mon propos sera synthétique, sans prétention d’exhaustivité.

 

1) Le Parti Socialiste et le CERES (1976-1992 = 17 ans)

 

Il s’agissait à cette époque lycéenne du post-1968 de tenter un chemin plus pragmatique que mes amis « gauchistes » : constituer un pôle « révolutionnaire » dans un parti de masse social-démocrate ; le CERES (se transformant en Socialisme et République en 1986) étant à l’époque un courant marxisant et autogestionnaire du PS animé notamment par Jean-Pierre Chevènement (un Chevènement avant le républicanisme et le nationalisme). J’ai ainsi animé le groupe des Étudiants Socialistes de Bordeaux lors de la campagne présidentielle de 1981, j’ai été élu conseiller municipal d’une ville de 20000 habitants de la banlieue bordelais (Floirac) entre 1983 et 1989, j’ai conseillé la direction du PS sur le plan intellectuel (alors que j’étais en fin de thèse) lors de l’élaboration du Projet socialiste pour le Congrès de l’Arche de 1991, entre autres. Qu’est-ce que je retire principalement de cette expérience, qui peut être utile pour les repères de la gauche de gauche aujourd’hui ?

 

- J’y ai acquis une orientation pragmatique, en rupture avec « le gauchisme », que je partage toujours. Qu’est-ce que j’entends par « gauchisme » ? Une posture principalement identitaire, c’est-à-dire qui affiche une identité personnelle à partir d’une identité collective, en se souciant peu alors des effets sur la réalité. Une phrase de Didier Motchane (la figure principale sur le plan intellectuel au CERES pour moi) dans son livre de1973 Clefs pour le socialisme m’accompagne encore de ce point de vue : « Dans les grandes banlieues de la révolution, l’illusion lyrique n’est séparée de l’illusion comique que par un terrain vague : la confusion politique, la gesticulation idéologique s’y donnent libre cours » (2).

 

- Il y a souvent un faux « pragmatisme » essentiellement rhétorique et identitaire dans les grandes organisations politiques (comme le PS ou le Front de gauche) par rapport aux dispositifs politiques plus marginaux (comme le NPA ou la FA). On se contente d’affirmer que l’on est « plus pragmatiques », qu’on « met les mains dans le cambouis », par rapport à ces forces plus marginales, mais sans le prouver. En quoi l’action politique institutionnalisée et fortement professionnalisée inscrite dans les appareils du PS et du Front de gauche a-t-elle des effets émancipateurs significatifs, sur le plan individuel et collectif ? On ne le sait jamais, c’est simplement postulé sur le mode de l’évidence. Il y a d’ailleurs des indices qui montrent que cela ne va pas du tout de soi. Par exemple, les meilleures années quant aux rapports entre les revenus du capital et les revenus du travail pour les salariés en France, c’est 1980 et 1981, avec la présidence à droite de Giscard, à cause de l’ampleur des luttes sociales dans l’après 1968. Après, cela chute à partir de 1982, avec la présidence Mitterrand, jusqu’à 10 points de PIB en moins, jamais rattrapés depuis (3). En généralisant, à partir de mes observations dans les milieux militants, on peut dire que la rhétorique « pragmatique » des grandes organisations a souvent de fortes parentés avec l’illusionnisme identitaire « gauchiste » ! Il faudrait donc prendre davantage au sérieux le pragmatisme, en s’intéressant plus précisément aux effets émancipateurs de l’action politique organisée, qu’elle soit modérée ou radicale, institutionnelle ou anti-institutionnelle, dans des grandes organisations ou dans des petites, etc.

 

- J’ai observé que, même au niveau local, les marges de manœuvre utilisées pour réformer en un sens progressiste étaient faibles, et que de fortes contraintes technocratiques (dans l’appareil bureaucratique municipal) et politiciennes (dans les carrières locales des hommes politiques) pesaient sur la moindre tentative de démocratiser les rapports de pouvoir. Il m’est d’ailleurs apparu que, objectivement, les marges de jeu réformatrices étaient souvent un peu plus larges, mais presque jamais utilisées dans leurs possibilités à cause des contraintes mentalement intériorisées et institutionnellement routinisées.

 

- Enfin, le développement de la professionnalisation politique moderne comme les logiques technocratiques travaillant les institutions étatiques me sont apparus comme les grands impensés de cette expérience à la gauche de la social-démocratie. Nous pensions, dans les termes marxistes de l’époque, la critique du capitalisme, les rapports de classes et les logiques impérialistes, mais pas les rapports de pouvoir, au croisement de ce que Pierre Bourdieu a appelé « la noblesse d’Etat » et des carrières politiques professionnelles. Or, en très peu de temps, un PS qui votait majoritairement dans ses congrès des motions de « rupture avec le capitalisme », et encore plus le CERES, qui se voyait comme un pôle révolutionnaire au sein de la social-démocratie, ont été comme ligotés par ces logiques de pouvoir, se sont institutionnalisés et les discours anticapitalistes ont été vite oubliés, jusqu’à ce que le PS soit même, historiquement, le premier agent du néolibéralisme en France.

 

Une fois de plus, au cours d’une longue histoire qui, sur ce plan, tend à se répéter, ceux qui croyaient prendre le pouvoir pour changer la société ont été pris par le pouvoir, ont été transformés par ce pouvoir et ont peu à peu oublié de changer la société (ou même de la réformer significativement dans un sens progressiste). Plus largement, c’est alors l’étatisme qui constitue le grand impensé des gauches institutionnels. Aujourd’hui, le Front de gauche n’a guère progressé sur ce terrain, en tout cas à l’observation de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, qui demeure d’ailleurs un grand admirateur du politicien Mitterrand. Et avec un discours moins radical que le PS des années 1970, pourquoi lui ferait-on davantage confiance ? Le problème de la gauche de gauche ici, c’est qu’elle ne tire pas beaucoup plus les bilans que la gauche sociale-libérale, et que les militants passent assez facilement d’un illusionnisme à un autre. Après deux siècles de répétition de phénomènes analogues, sous des formes parlementaires soft ou des formes totalitaires hard, ne serait-il pas temps de s’arrêter un moment lucidement sur cette famille de problèmes (ceux afférents à l’étatisme et à la concentration des pouvoirs) au lieu de continuer la fuite en avant dans les immédiatetés successives ?

 

2) Le Mouvement des Citoyens (MDC, 1993-1994 = 2 ans = 19 ans dans orbite CERES-MDC)

 

Le départ du PS pour le Mouvement des citoyens initié par Jean-Pierre Chevènement a d’abord acté l’impossibilité de faire revenir le PS sur son orientation social-libérale, alors qu’avant nous pensions que nous pouvions refermer « la parenthèse de 1982-1983 » en pesant de l’intérieur. Mais finalement cet engagement m’a confronté à l’accentuation des problèmes vécus au PS, même si c’était dans un cadre cette fois clairement hostile au néolibéralisme. La rupture avec le néolibéralisme apparaît alors insuffisante pour prendre la mesure des logiques sociales et institutionnelles ayant mené au « tournant néolibéral » de1982-1983. Mais la continuité avec des problèmes vécus lors de mon expérience au PS a connu également des inflexions au sein du MDC.

 

Une première inflexion au sein du MDC - nouvelle pour le CERES qui se pensait comme un collectif, mais déjà largement amorcé au PS autour de François Mitterrand : la personnalisation politicienne (au MDC autour de Chevènement), liée à la fois à la professionnalisation politique et au rôle plus important joué par les médias dans le fonctionnement du champ politique. L’appellation « Mouvement des citoyens » était alors illusoire : il ne s’agissait pas d’une politique à partir des citoyens (par le bas), mais encore une fois d’une politique par les élites (par le haut). L’appellation relevait alors du marketing politicien, et pas de l’émergence d’un nouveau rapport, davantage citoyen, à la politique.

 

Aujourd’hui, avec le Front de gauche, le couple constitué par le slogan « la révolution citoyenne » et la personnalisation autour de Mélenchon ressemble à cette configuration. On n’a guère avancé, encore une fois. Et on a même reculé par rapport au mouvement altermondialiste émergeant à la fin des années 1990 (Attac se crée en France en 1998). Car ce dernier a porté une critique démocratique de la représentation politique et des logiques de délégation, que ceux qui se reconnaissaient dans ce mouvement et qui, assez nombreux, ont soutenu la candidature de Mélenchon, semblent avoir oublié.

 

Seconde inflexion au sein du MDC : la pente nationaliste et même cocardière ! Le CERES avait certes donné une place dans son projet au thème de « l’indépendance nationale », mais c’était un moyen dans une orientation anti-impérialiste, mais pas une finalité qui demeurait internationaliste. Et par ailleurs, pour donner une consistance à l’horizon internationaliste, le CERES envisageait de nouer des liens privilégiés avec d’autres pays engagés dans une logique de rupture avec l’impérialisme (on appelait cela à l’époque « le compromis géographique »). Mais dans le MDC, sous l’impulsion de Chevènement, « la nation » et même « la France » (comme supposée porteuse de valeurs universelles plus élevées par rapport aux autres nations) sont devenues des obsessions dans le discours, et des finalités de fait. Cette évolution rhétorique a précédé l’évolution pratique de plusieurs années, quand Chevènement, devenu ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin, organisait la répression des sans-papiers et s’opposait aux justes revendications des « double peine » (des personnes doublement condamnées après une condamnation pour un acte de délinquance : peine de prison, puis expulsion dans un « pays d’origine » avec lequel ils n’avaient plus de liens, car arrivés jeunes en France). Ce nationalisme français apparaît alors oublieux des réalités coloniales, néocoloniales et postcoloniales (les discriminations dans les banlieues populaires françaises) qui écorchent ses prétentions universalistes. Malheureusement, Jean-Luc Mélenchon, lors d’un voyage en Algérie en février 2013, en balayant d’un revers de la main les appels algériens à « la repentance », a continué à s’inscrire d’une certaine façon dans cette voie.

 

Ce déplacement du MDC par rapport au CERES a anticipé une forte évolution nationaliste des grandes forces politiques françaises ces dernières années, et qui s’est tout particulièrement manifestée lors de la dernière élection présidentielle, où le drapeau tricolore est devenu l’emblème centrale, par exemple, du Front National au Front de gauche. Dans ce cadre, la gauche de gauche institutionnelle est en train d’oublier la finalité internationaliste de son action émancipatrice (« L’Internationale sera le genre humain » de la chanson) et les médiations à constituer vis-à-vis de cet horizon (4). Il manque de plus en plus à la gauche de gauche une cosmopolitique que le mouvement altermondialiste avait pourtant amorcé, en passant en 1999 de la dénomination « anti-mondialisation » à l’appellation « altermondialisme » justement.

 

3) Les Verts (1994-1997 = 3 ans)

 

J’ai rejoint le parti Les Verts pour deux raisons principales : 1) la perspective affichée de « la politique autrement », en rupture avec mon insertion antérieure avec une politique trop exclusivement institutionnelle ; et 2) pour l’importance des questions écologistes dans la redéfinition d’un projet de transformation sociale radicale aujourd’hui.

 

Sur le premier plan, je maintiens encore aujourd’hui cet horizon, mais il s’est révélé chez Les Verts principalement rhétorique. Quand je suis arrivé en 1994, les logiques de carrières politiciennes et les processus de monopolisation du pouvoir commençaient à prendre le pas. Ce qui a conduit à abandonner les dispositifs démocratiques internes innovants comme les « co-élus » et « le tourniquet » pour les élus régionaux. Cette expérience m’a montré que le slogan « la politique autrement » peut n’être justement qu’un slogan marketing, et même un nouveau chemin détourné pour occuper classiquement des positions de pouvoir. On a connu cela aussi avec Arnaud Montebourg et sa « VIe République », il y a quelques années (bonne rampe de lancement politicienne !) et maintenant avec Mélenchon et sa « révolution citoyenne ». Cela nous incite à ne pas nous contenter trop facilement de slogans, de déclarations lors des campagnes électorales ou de motions votées lors des congrès.

 

J’ai retenu aussi de mon passage chez Les Verts l’importance de la question écologiste, et de la contradiction capital/nature au sein du capitalisme (telle qu’elle est analysée par les écosocialistes) à côté de la contradiction capital/travail. Cela nous invite, avec la préoccupation des générations futures, à redéfinir les cadres temporels d’un projet de transformation sociale. Cela nous incite aussi à rompre avec la culture productiviste de « la croissance », qui demeure une mythologie forte à gauche. Et cela nous pousse à redéfinir ce que, philosophiquement, nous appelons « progrès » (ce que j’ai appelé il y a déjà quelques années des « Lumières tamisées » ou « Lumières mélancoliques »). D’où l’importance d’un dialogue critique entre les écosocialistes et les courants de « la décroissance ». Mais je me suis pratiquement aperçu que Les Verts français, tout à leur institutionnalisation politicienne, ne se préoccupaient pas tant que cela finalement de ces questions écologistes de fond.

 

4) Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR, 1999-2009 = 10 ans + 1 an expérimentation SELS/LCR = 11 ans)

 

J’ai quitté Les Verts avec quelques amis en 1997 au moment de leur entrée dans le gouvernement Jospin. Nous avons alors créé un petit réseau appelé SELS (Sensibilité Ecologistes Libertaire et radicalement Sociale-démocrate), qui s’est rapproché de la LCR de culture principalement trotskyste, en menant d’abord une alliance expérimentale à partir du début 1998 avec cette organisation, avant d’y adhérer courant 1999. Pourquoi la LCR ? Elle s’efforçait à l’époque de s’ouvrir et de se transformer en quelque chose de plus large. Deux figures importantes appuyaient pour nous cette démarche : Daniel Bensaïd, tenant d’une réélaboration intellectuelle à partir d’un marxisme ouvert, et Christophe Aguiton (syndicaliste SUD PTT, co-animateur du Mouvement des chômeurs, co-fondateur d’Attac France), qui marquait les liens forts avec une certaine renaissance des mouvements sociaux dans les années 1990.

 

C’est une de mes plus belles expériences militantes. Elle me conduit à retenir justement deux axes importants pour une gauche de gauche :

 

1) le lien étroit avec le travail intellectuel, dans un dialogue continu entre milieux militants et intellectuels professionnels dans la production des idées critiques et émancipatrices ; c’est ce que j’appelle aujourd’hui les défis d’une « intellectualité démocratique », qui ne peut se satisfaire ni de l’élitisme intellectualo-centré, ni de l’anti-intellectualisme ;

 

et 2) des interactions quotidiennes avec les mouvements sociaux afin de vivifier la politique organisée, mais en rupture avec les visions hiérarchiques portées traditionnellement par les sociaux-démocrates et les léninistes, tendant à subordonner les mouvements sociaux au parti.

 

Sur le premier plan, la figure de Daniel Bensaïd était en quelque sorte l’arbre qui cachait la forêt : sa visibilité masquait une tendance à la dissociation entre activité militante et activité intellectuelle, qui est apparue clairement au sein du NPA après la mort de Daniel. Sur le second plan, les choses se sont aussi dégradées avec le NPA : des responsables syndicaux et associatifs militants de la LCR ne passant pas au NPA (comme Aguiton) ou le quittant peu à peu. Par ailleurs, la culture léniniste n’avait pas complètement disparu à la LCR même, et toute une série d’animateurs locaux avaient encore en tête la prédominance du parti sur les mouvements sociaux, et n’avaient pas pleinement pris la mesure de l’importance de dialogues et de coopérations entre organisations politiques et mouvements sociaux, sur la base non-hiérarchique d’une indépendance réciproque.

 

Avec sa culture léniniste-trotskyste, même rénovée et ouverte, la LCR n’avait pas non plus tout à fait rompu avec une conception tutélaire de l’émancipation, c’est-à-dire pour laquelle le militant révolutionnaire demeure, d’une certaine façon, en position de tutelle par rapport à la conscientisation et à l’émancipation des opprimés. C’était un des points aveugles principaux de la LCR en général et de Daniel Bensaïd (dans sa défense de la figure de Lénine) en particulier, malgré des inflexions démocratiques et même libertaires.

 

5) Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA, 2009-2013 = 4 ans = 15 ans dans orbite LCR/NPA)

 

La LCR a donc décidé de se transformer en un parti plus large et davantage pluraliste, bien au-delà de la culture trotskyste, en prenant appui sur la popularité de son candidat à l’élection présidentielle, Olivier Besancenot. Ce fut la création du NPA, aventure prometteuse, qui a fini par se marginaliser : un peu moins de 10000 membres au départ et un peu plus de 2000 membres aujourd’hui. La plupart des milliers de démissionnaires sont partis dans la nature, seulement quelques centaines ont rejoint le Front de gauche. J’ai déjà noté l’accentuation de faiblesses vis-à-vis de la LCR, dans le rapport au travail intellectuel et dans les relations avec les mouvements sociaux. Je complèterai ces premiers éléments par trois axes quant à l’échec du NPA à devenir une organisation politique radicale novatrice et dynamique :

 

- Tout d’abord, Olivier Besancenot a effectué un geste de courage libertaire, qui a contribué à marginaliser le NPA dans l’espace électoral : alors qu’il était autour de 8% dans les sondages (et Mélenchon autour de 2%), il a décidé de ne pas se présenter une troisième fois à l’élection présidentielle, pour rompre avec les mécanismes de personnalisation et de monopolisation des pouvoirs. Un syndicaliste de l’industrie automobile inconnu alors, Philippe Poutou, a alors été candidat et a finalement réalisé un faible score, malgré une campagne fort intéressante. On est bien confronté ici à la difficulté à rompre significativement avec les mécanismes dominants des régimes politiques représentatifs professionnalisés quand on y participe de manière critique.

 

Toutefois, avant cela, l’hémorragie militante avait largement été entamée. Deux causes m’apparaissent importantes à relever, même si elles ne sont pas les seules :

 

- La direction nationale du NPA a été très vite polarisée en deux camps :

1) ceux qui attribuaient de plus en plus d’importance à la logique électorale et, corrélativement, au dialogue avec le Front de gauche (ce sont les principaux animateurs de ce pôle qui rejoindront le Front de gauche, dès la campagne présidentielle) ;

et 2) des militants de formation léniniste à la rhétorique révolutionnariste (venant parfois de la LCR, mais surtout d’expériences militantes périphériques ou extérieures à elle), sur une base clairement avant-gardiste, mais qui ont rapidement eu une audience assez large dans l’organisation parmi des militants ne partageant pas cette culture léniniste, mais méfiants à l’écart de la politique électorale.

Le noyau central dans la direction du NPA a alors eu tendance à osciller entre ces deux pôles ou à se situer à égale distance d’eux, en fonction des moments, mais en ne développant pas vraiment une orientation propre. Or, finalement, ce qui a dominé très vite les débats nationaux internes du NPA, ce sont deux variantes, deux modalités, assez traditionnelles de la politique tutélaire, une politique où les tutelles militantes tendent à prendre la place des opprimés dans leur émancipation : une variante électoraliste/institutionnaliste et une variant avant-gardiste/révolutionnariste. Ce faisant, le NPA, comme le Front de gauche ou le PS des années 1970, ne se révélait pas très « nouveau », car il se coulait dans un processus largement dominant dans l’histoire des gauches : le passage subreptice (et rarement revendiqué comme tel) du verbe pronominal s’émanciper (selon la formule de la Ire Internationale : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ») au verbe transitif émanciper (comme on émancipait les esclaves).

 

- Le NPA n’a pas aussi été très « nouveau » sur le plan des modes d’organisation, des formes d’activité militante, du langage politique et des pratiques politiques. Dès le départ du NPA, les militants, de la base au sommet, ont ainsi nourri un fort déficit d’expérimentation de nouvelles pratiques, et se sont rapidement calés sur les routines du vieux langage politique et de la vieille prétention tutélaire (dans ses variantes électoraliste ou avant-gardiste). Il faut bien noter ici que les sommets de l’organisation n’empêchaient pas des secteurs locaux, très libres de ce point de vue, d’expérimenter, et pourtant les comités locaux l’ont très peu fait. Cela nous conduit à nous écarter des lectures « basistes » : « la méchante direction » s’imposant à « la gentille base ». Par ailleurs, la marginalisation de la composante expérimentale de l’action politique n’est pas sans rapport avec la définition viriliste dominante de la politique dont j’ai parlé dans mon introduction (la politique étant vue essentiellement sur un mode guerrier comme un « combat » dans des « rapports de force », et pas aussi comme une exploration d’autres mondes possibles) ; définition viriliste en lien avec la domination masculine sur la politique traditionnelle. Le NPA est alors largement passé à côté de deux défis associés :

 

1) comment élaborer une politique radicale rénovée avec les opprimés eux-mêmes, et non à la place ou devant les opprimés ?; ce qui appelait une réinvention du rôle des militants, comme minorité active favorisant l’auto-émancipation des opprimés, et ne se substituant pas à elle ;

 

et 2) comment élaborer une politique radicale rénovée à partir de la vie quotidienne, et non pas assommer les vécus ordinaires par des abstractions politiques venant d’en haut ?

 

6) Membre de la Fédération Anarchiste (FA) depuis février 2013

 

Toute une série d’enjeux identifiés dans mes expériences militantes antérieures m’ont orienté vers une insertion militante libertaire :

 

1) toutes la famille de problèmes qui concerne les impensés à gauche de l’étatisme, de la professionnalisation politique et de la concentration des pouvoirs ;

 

2) la rupture plus franche avec une conception tutélaire de la politique radicale, dans ses variantes électoralistes ou révolutionnaristes, en remettant l’auto-émancipation des opprimés au cœur de la démarche, et pas seulement rhétoriquement ;

 

et 3) un autre écueil transversal à l’ensemble de mes expériences militantes (hors Les Verts) concerne les rapports entre l’individuel et le collectif. Je vais un peu développer ce point, car je n’en ai pas parlé pour l’instant. En France, après la guerre de 1914-1918, les gauches ont été hégémonisées largement par un « logiciel collectiviste », encore très prégnant aujourd’hui. C’est-à-dire ? C’est l’idée courant que le collectif appartient à la gauche et que l’individuel appartient à la droite et au capitalisme. Et donc quand on est de gauche, on défend le collectif contre l’individuel. Cette tendance encore aujourd’hui dominante, en tout cas en Europe et en Amérique latine, n’a pas toujours existé : avant 1914-1918, de nombreux courants associaient de manière plus équilibrée autonomie individuelle et coopération, épanouissement personnel et solidarité. C’est le cas des auteurs anarchistes (comme Proudhon, Bakounine, Kropotkine, etc.), des syndicalistes révolutionnaires des bourses du travail et de la première CGT française (comme Pelloutier, Pouget, etc.), du socialisme républicain type Jaurès ou même de Marx (voir les textes de Marx présentés dans mon Marx XXIe siècle). Cette question est d’autant plus importante que je pense qu’une des contradictions principales traversant aujourd’hui le capitalisme, en interaction avec la contradiction capital/travail et la contradiction capital/nature, est la contradiction capital/individualité. Qu’est-ce à dire ? Que le néocapitalisme est un des grands facteurs d’individualisme dans les sociétés contemporaines, et que, ce faisant, il stimule les besoins de réalisation de soi et de reconnaissance personnelle. Mais que, par sa logique de marchandisation et de profit, il ne peut satisfaire ces désirs de réalisation de soi qu’il excite. Ce faisant, il produit surtout des désirs d’épanouissement individuel frustrés et des besoins de reconnaissance personnelle blessés. Ce serait un potentiel important d’anticapitalisme aujourd’hui, mais dont les anticapitalistes ne savent pas, le plus souvent, se saisir à cause du poids du « logiciel collectiviste ». Les anarchistes sont toutefois parmi les rares à avoir maintenu la dimension individuelle comme un pôle important de l’action politique radicale.

 

Je viens donc de me tourner, à cause de ces différentes raisons, du côté de la petite Fédération Anarchiste. C’est une organisation, et par là je reste attaché à une action politique organisée. Au vu de ses effectifs et de son impact, il serait ridicule d’en faire une solution aux enjeux de la gauche de gauche. C’est pourquoi j’ai parlé de manière plus lucide de « repli exploratoire », lors de mon entrée, à défaut de possibilités organisationnelles ayant davantage d’écho. Mais mon parcours m’a laissé entendre que dans la reconstitution intellectuelle d’une gauche radicale, critique et émancipatrice, le pôle anarchiste devait être réévalué, de manière non exclusive (Marx a encore une place, ainsi que des penseurs contemporains comme Pierre Bourdieu, Michel Foucault ou Jacques Rancière, sur lesquels j’insiste dans Où est passée la critique sociale ?).

 

Mais l’anarchisme que je voudrais participer à promouvoir est un anarchisme pragmatique, qui s’intéresse davantage aux effets émancipateurs, individuels et collectifs, de l’action qu’à des postures identitaires plus vaines qu’on associe souvent aux milieux anarchistes. Un anarchisme pragmatique qui s’éloignerait des logiques de pureté afin de se coltiner les fragilités humaines.

 

En conclusion-ouverture : les simplismes de « la pensée Monde Diplo’ » en décalage avec les enjeux de la gauche de gauche

 

Á travers cette autobiographie militante raisonnée, je n’ai traité qu’une partie des enjeux actuels de la gauche de gauche. J’ai, par exemple, à peine signalé, de manière indirecte, l’importance des questions féministes et postcoloniales, et j’ai laissé de côté le problème des difficiles réponses à apporter à la progression d’un Front national relooké en organisation républicaine, laïque et sociale sous l’égide de Marine Le Pen. Cela participe des limites de l’exercice tenté ici.

 

Je terminerai de manière critique, en conclusion-ouverture de mon propos, sur les retards de la gauche de gauche en France aujourd’hui par rapport aux enjeux politico-intellectuels que mon parcours biographique a dessiné. La résistance utile aux lieux communs néolibéraux a été amorcée en France en 1982-1983, autour du « tournant de la rigueur » de la politique mitterrandienne (avec notamment la revue du CERES animée par Didier Motchane, Enjeu, à laquelle je collaborais, et Le Monde diplomatique, dirigé alors par Claude Julien). Trente ans après, les routines et la paresse intellectuelle aidant, elle a tendu à se figer en nouvelle doxa critique simpliste et manichéenne. C’est que j’appelle de manière provocatrice « la pensée Monde Diplo’ », mais présente bien au-delà de ce mensuel. D’ailleurs, par cette expression polémique, je vise surtout un noyau répétitif dans ce journal, minoritaire dans l’espace de chaque numéro, mais qui tend à constituer un fil transversal aux différents numéros, par-delà leur diversité. Cela s’exprime principalement dans les éditoriaux, les articles consacrés à la France et aux problèmes de société. Mais le traitement de l’actualité internationale y apparaît plus varié et on y trouve des contributions intéressantes. Trois axes stéréotypés constituent cette nouvelle doxa critique, et un quatrième encore hésitant et ambivalent est en train de monter :

 

1) « Le bon État face au mauvais marché ! »

 

Ce mode de critique du néolibéralisme a le désavantage d’oublier l’étatisme comme mode d’oppression, et avec l’étatisme, les pouvoirs technocratiques, la domination des mécanismes de représentation politique sur l’activité citoyenne ainsi que la professionnalisation politique. Il conduit aussi à sous-estimer les interactions historiquement fortes entre l’État et le capitalisme. Il oublie également qu’une composante importante du « tournant néolibéral » de l’action publique en France a été constituée par « la noblesse d’État » des hauts fonctionnaires. Il peut aussi orienter l’attention vers « les excès du tout-marché », en épargnant alors les logiques structurelles propres au capitalisme.

 

2) « C’est la faute aux médias ! »

 

C’est  un point que je développerai un peu plus, car je ne l’ai pas directement abordé jusqu’à présent. Les médias occupent une place accrue dans la politique contemporaine, mais une place encore restreinte, souvent exagérée par les journalistes comme par leurs critiques les plus manichéens. Je pense ici à ce qui s’exprime dans Le Monde Diplomatique, ainsi que la théorie de « la propagande » de Noam Chomsky (qui constitue tout particulièrement une icône intellectuelle dans les milieux progressistes au Québec). J’ai de l’admiration pour les engagements radicaux et libertaires de Chomsky aux États-Unis. Toutefois, comme beaucoup de chercheurs critiques actuels sur les médias, j’ai des désaccords avec son approche trop simpliste des médias, qui est sans doute ce qui a le plus d’échos dans ses écrits aujourd’hui dans les milieux militants critiques de par le monde. Je l’ai d’ailleurs explicité, il y a quelques années, dans un article d’Á Bâbord ! (5). Mais, au-delà de Chomsky, le travers du « c’est la faute aux médias » quasi-obsessionnel dans la gauche de gauche a plusieurs inconvénients dans notre contexte de reformulation nécessaire des « logiciels » de la pensée critique et émancipatrice :

 

a) elle donne trop d’importance aux médias, en détournant l’attention d’une des questions principales : fabriquer une nouvelle politique par le bas avec les opprimés et à partir de la vie quotidienne ; c’est autrement plus important que de se focaliser sur la critique de ce qui est écrit dans le New York Times ou dans Le Monde ;

 

et b) cela contribue à reconduire implicitement une vision tutélaire de la politique nous éloignant de la perspective d’auto-émancipation, y compris dans des milieux anarchistes. Comment ? Cela est associé à la vision courante dans les milieux critiques d’une masse de téléspectateurs « aliénés » par « la propagande médiatique ». Dans cette perspective, où « les autres » (pas le critique intelligent des médias qui énonce une telle critique !) sont appréhendés de manière élitiste et méprisante comme une masse informe et passive, il n’y a plus beaucoup de place pour une émancipation des opprimés par eux-mêmes. D’où le glissement subreptice et fréquent, dans la critique manichéenne des médias, du s’émanciper à l’émanciper, dont j’ai parlé précédemment. Dans une logique qui établirait un lien à travers les temps entre Platon, l’instituteur républicain et le parti d’avant-garde léniniste, les opprimés, dont les capacités critiques sont sous-estimées, sont vu comme enfermés dans l’ombre d’une caverne, et les militants critiques intelligents que nous sommes supposés être sont là pour les tenir par la main en les ramenant à la lumière. Ou encore les gentils militants sont là pour enlever de la tête des opprimés les idées que les méchants médias y auraient mis. Á l’inverse de cette vision tutélaire, l’auto-émancipation suppose de prendre appui sur les capacités des opprimés, et en particulier sur leurs capacités critiques, sans pour autant oublier les effets des stéréotypes dominants (dont chacun de nous est aussi victime, et pas seulement « les autres » !).

 

3) « Haro sur l’individualisme ! »

 

C’est la perpétuation de la domination du « logiciel collectiviste » à gauche, qui a le désavantage de laisser le monopole de l’individu au capitalisme et de passer à côté des enjeux de la contradiction capital/individualité.

 

4) « La nation protectrice face au monde menaçant ! »

 

Ce quatrième axe est plus récent et moins partagé, mais les régressions nationalistes cheminent à travers les propos cocardiers de Montebourg ou de Mélenchon, l’assimilation de la souveraineté populaire à la souveraineté nationale par l’économiste critique Frédéric Lordon, ou les appels de plus en plus fréquents à quitter l’euro ou l’Union Européenne dans les milieux critiques. Tendent alors à se perdre les articulations souhaitables entre différents niveaux d’action émancipatrice : locaux, nationaux et mondiaux, dans un horizon d’émancipation internationale, dont les questions écologistes afférentes à la survie de la planète appuient encore davantage la nécessité.

 

Mes critiques ne constituent pas une mise en cause extérieure mais une invitation intérieure à relancer la pensée dans la gauche de gauche pour tenter de relever les défis de la critique sociale et de l’émancipation au XXIe siècle. J’ai voulu les incarner ici plus directement dans une biographie militante, c’est-à-dire dans la singularité d’un corps et d’affects mais aussi d’une raison, avec ses limites.

 

 

Notes :

(1) Dans John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir (1e éd. anglaise : 2002), trad. franç., Paris, Syllepse, 2008.

(2) Didier Motchane: Clefs pour le socialisme, Paris, Seghers, 1973, p.198.

(3) Voir P. Corcuff, « L’auto-illusionnisme néolibéral », Libération, 5 mars 2009.

(4) Voir P. Corcuff, « De l’impensé nationaliste à gauche », Mediapart, 22 mars 2013.

(5) P. Corcuff, « Vers une nouvelle critique des médias », Á Bâbord ! (Montréal), n°18, février-mars 2007.

 


* Post-scriptum spéciale dédicace à Georges Moustaki :

 

Lors de la fête célébrant à Montréal les 10 ans de la revue Á Bâbord !, vendredi 24 mai 2013, le groupe québécois Chahut d’ruelle a interprété à sa belle façon, en hommage à Georges Moustaki, sa chanson écrite en 1969 Sans la nommer. Malheureusement, cela n’a pas été enregistré, mais nous avons à portée d'internet l'une des dernières interprétations de Moustaki lui-même :

 

Sans la Nommer - Georges Moustaki © José Ramón San Juan

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