De l’arrogance médiatique : Pulvar face à l'ouvrier Poutou chez Ruquier

Ce samedi 25 février, sur le plateau télévisé de « On n’est pas couché », Audrey Pulvar et Natacha Polony n’ont pas réussi à contenir les éclats acides de leur rancœur face à l’ouvrier Philippe Poutou, candidat du NPA à la Présidentielle…

"On n'est pas couché" 25-02-2012
Ce samedi 25 février, sur le plateau télévisé de « On n’est pas couché », Audrey Pulvar et Natacha Polony n’ont pas réussi à contenir les éclats acides de leur rancœur face à l’ouvrier Philippe Poutou, candidat du NPA à la Présidentielle…

 

 

« Petit scarabée » ouvrier contre Goliaths médiatiques

Ce fut un spectacle étonnant d’arroseuses arrosées, n’acceptant pas d’avoir été critiquées par Philippe Poutou à propos de son premier passage dans l’émission le 29 octobre dernier, dans un livre à paraître le 7 mars, Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule ! (éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique »). Voilà bien un inacceptable crime de lèse-majestés médiatiques ! Comme si elles avaient le monopole de la critique et de l’ironie.

Leurs bonnes consciences ont ainsi volé en éclats sous les coups de boutoir de leurs propres pulsions vexatives. Leurs gestuelles respectives ont fonctionné comme un rappel à l’ordre hiérarchique que leurs mots pourtant récusaient. Trahies par leurs corps, leurs mimiques et les intonations de leurs voix, elles ont offert à des millions de téléspectateurs une preuve vivante du mépris social qui est justement pointé par Philippe Poutou dans son livre.

Ce dernier qui, la première fois, avait adopté une attitude zen, à la manière du personnage joué par David Carradine dans la série télévisée des années 1970 Kung Fu, nous a rappelé opportunément, lors de cette seconde émission, que « petit scarabée » était aussi un praticien des arts martiaux. Et, sans agressivité, il a retourné habilement les coups et rendu visible l’aigreur de ses contradictrices. Par exemple dans cet échange :

« - Audrey Pulvar [alors que le public applaudit Philippe Poutou] : C’est facile, ça coûte pas cher, je vous assure, de de faire de faire une salle…

- Philippe Poutou : Non mais ça coûte pas cher…vous êtes payée combien pour dire des trucs comme ça ? Parce que le mépris continue là aujourd’hui ! »

Un « casse-toi pauv’ con » en loucedé 

Je suis souvent un aficionado de l’intelligence sensible d’Audrey Pulvar sur France Inter, en particulier dans ses chroniques littéraires. Cependant, dans cette situation, elle a pris la morgue aux dents et s’est révélée la plus terrifiante des deux. Vraisemblablement parce que cela a fait remonter en elle trop de turbulences sociales et politiques qu’elle n’a pu canaliser autrement que par une irruption d’arrogance.

D’abord, en émettant implicitement des doutes sur l’auteur du livre « signé » Philippe Poutou, par un sous-entendu grossier :

« C’est quand même vous qui signez ce livre, donc vous êtes engagé par les propos qui sont tenus dedans, que je trouve sincèrement malhonnêtes. »

Ah  bon, ça sait lire et écrire un ouvrier ? Et en plus d’être probablement un « signeur » davantage qu’un auteur, il est (doublement) « malhonnête » !

Caricaturant les propos de Philippe Poutou et jouant les donneuses de leçons, Audrey Pulvar n’a pas hésité, non plus, à recourir au « bon mot qui tue », susceptible d’écraser symboliquement celui d’en bas :

« Vous dites que vous êtes un candidat invisible, mais j’ai plutôt l’impression que vous êtes un candidat transparent et pas invisible »

Une sorte de « casse-toi pauv’ con » en loucedé !

Et puis tout au long de l’entretien : les mimiques hautaines et les airs pincés… « Le monde social est dans le corps », rappelle Pierre Bourdieu dans ses Médiations pascaliennes (éditions du Seuil, 1997, p.180).

 « J’ai beaucoup d’amis paysans »

La mode est pourtant à l’« ouvrier » et au « populaire », à la télé comme dans l’arène électorale présidentielle, chacun exhibant sur le plateau ses origines modestes. Natacha Polony, en manquant visiblement, a été jusqu’à avancer sans rire : « J’ai beaucoup d’amis paysans » !

Les deux journalistes, souvent condescendantes à l’égard de l’ouvrier Philippe Poutou, ont tenu à manifester à plusieurs reprises leur « compréhension » de la condition ouvrière en général. Les dames patronnesses, tout en n’hésitant pas à sermonner le garnement turbulent, gardent un fond « social ». Ouf ! « On est tout à fait d’accord » a ainsi lancé Audrey Pulvar. « Nous ne sommes pas en train de vous dire qu’il ne faut rien faire », a renchéri Natacha Polony. Bref, on a raison de s’indigner contre le capitalisme, mais on ne peut pas vraiment remettre en cause sa logique. La mode de l’indignation peut ainsi cohabiter avec le fatalisme. Le beurre et l’argent du beurre : l’esprit « critique » et le conservatisme ensemble !

 

 

Une prolétaire qui se fait petite pour devenir bourgeoise ?

Coincée entre proximité revendiquée avec une histoire populaire (dont il n’y a pas de raison de douter de l’authenticité) et ascension sociale, Audrey Pulvar aurait pu faire autre chose de sa vexation initiale, en assumant les tensions et les torsions de son expérience biographique. « Au risque de l’émotion, de la blessure, de la souffrance », écrit encore Bourdieu (ibid., p.168). Cela caractérise d’ailleurs l’originalité de ses chroniques littéraires sur France Inter, dans un sens acéré des complications et des ambivalences de nos existences. C’est ce qu’a un peu fait Laurent Ruquier lors de l’émission, en reconnaissant avec sincérité les ambiguïtés du fils d’ouvrier devenu riche et célèbre. Par contre, dans ce cas, elle a été le jouet du conformisme.

« Le petit-bourgeois est un prolétaire qui se fait petit pour devenir bourgeois », note Bourdieu dans La distinction (éditions de Minuit, 1979, p.390).

La sociologie identifie des tendances générales par rapport auxquelles les itinéraires singuliers bâtissent plus ou moins des écarts. Samedi, les stéréotypes sociaux ont pris nettement le dessus, en réduisant les écarts. Une culpabilité petite-bourgeoise, alimentée par la nostalgie du populaire, s’est alors massivement exprimée sous la forme du ressentiment vis-à-vis du prolétaire.

« On s’en fout de Trotsky ! »

L’esquisse de lecture critique d’une émission télévisée que je viens de proposer se veut à la fois polémique et nuancée. Polémique, afin de souligner certains traits sociologiques qui n’apparaissent pas spontanément comme les plus visibles. Nuancée, car, à l’écart d’une diabolisation manichéenne des « médias » et des « journalistes » en général, qui plaît tant dans les gauches critiques, elle pointe aussi des tensions travaillant les personnes et des marges de jeu laissées ouvertes dans les dispositifs dominants (voir dans un sens convergent le texte de Laurent Mauduit sur Mediapart : « Le procès bâclé des nouveaux chiens de garde », 30 janvier 2012).

Au bout du compte, ce « On n’est pas couché » m’a donc réjoui du côté de Philippe Poutou et déprimé du côté d’Audrey Pulvar. Que le candidat du NPA poursuive dans la veine d’une parole libre et espiègle (« On s’en fout de Trotsky pour l’instant. On n’est pas un parti trotskyste », a-t-il, par exemple, lancé à un moment) ! Mais espérons qu’Audrey Pulvar ne se transformera pas de manière durable en Robocop des plateaux télévisés. Ça serait bien si nous pouvions prochainement retrouver son intelligence sensible.

Philippe continue !

Audrey reviens !


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